LA CHANSON DE LA HAINE
Ils m'ont pris ma femme ! Ils m'ont pris L'amour, l'argent, l'honneur sans prix, Les beaux espoïrs où l'on s'entête, Et ces lâches, par trahison, Comme de sa niche une bête M'ont jeté hors de ma maison I
Sous leurs baisers échevelée.
J'ai vu ma fille violée
Tendre vers moi dans d'affreux cris
Ses mains qui bénissaient ma haine î
C'est depuis ce temps que je ris
Comme les tigres et l'hyènO.
Lorsque je rôde par les monts On croit qu'un peuple de démons Y fait flamber des feux de forges, Tant ma torche au rougeâtre éclair Dans la solitude des gorges Répand d'épouvante et d'enfer 1
Au gai refrain de la passante, D'entre les buissons de la sente Répond mon rugissement fou, . Et ma main, d'une étreinte brève, Dans la chair saignante du cou Tord la chanson qu'un râle achève !
La mort que recèlent en eux Les chers calices vénéneux, Je l'égoutte au flot clair des sources Où par les midis étouff'ants Viennent après leurs folles courses Jouer et boire las enfants ;
SOIRS MOROSES. i93
Afin que, se trompant de roses, Sur leurs froides bouchettes closes Pullule rinsecte des eaux Et que le rat de leurs squelettes Ronge à loisir les petits os Pâles parmi les violettes.
Sur les fermes, sur les faubourgs.
Quand les clairons et les tambours Vont s'éteignant vers les casernes, Sur Tauberge déjà sans bruit, Sur la route où l'œil des lanternes Épie en frémissant la nuit,
Et sur l'église et sur la cure, La peur plane avec l'envergure Des énormes linceuls blafards Et tend dans l'ombre consternée Une toile de cauchemars Dont je suis Thorrible araignée î
Les mères se lèvent parfois Dans Tombre pour tâter des doigts Si les berceaux ne sont point vides; L'homme écoute, assis sur le lit, Tournant vers les vitres livides Son œil que Tépouvante emplit;
Et soudain, les granges gorgées.
Les meules aux belles rangées, Et le troupeau fou que poursuit Un long pétillement sonore.
Dans les ténèbres de minuit Flambent comme une affreuse aurore ?
Eh! je sais que c'est mon destin De voir luire en un froid matin L^acier glacé des guillotines ; Le couteau glisse! nous saignons.
Mais avant les rouges matines, fossoyeurs, bons compangnos,
Je veux, chantant à perdre haleine La rauque chanson de la haine, Vous donner sans peur ni remords Parmi Therbe et les mottes fraîches Des os et des crânes de morts A faire sonner sous vos bêches !