‹ Poésies (volume 4)Chapitre 170 sur 171 · Prologue · texte numérisé non relu

Prologue

Pour une qui hésite 78

Pour une qui a résisté 79

Le Cri 80

Avant, Après 81

Rires éteints 82

Midi, Minuit 83

Infériorité des Fleurs 84

Tendresse de Monstre 85

La Q.uéte 86

Bouquet triste 87

Pour une petite Poétesse 88

Pour une autre Poétesse, moins jeune 89

Pour une qui est endormie 90

Pour la Même, réveillée 91

Pour une belle Dévote 92

Pour une qui aime trop 93

Pour une qui n'aime pas assez 94

Sur le balcon 95

La Servante 96

Le beau Costume 97

Sommeil d'Époux 98

Table. 127

Pour Madame la Marquise 99

La Petite fille et les Martinets 100

L'Ingénue loi

La Station de Cythère 102

Printemps triste 103

Pour aucune 104

Pièces datées :

Odelette guerrière • 107

Compliment au Grand-Père 113

L'Enfant et l'Étoile 11$

Le 14 Juillet 118

Imprime che\ %A, Lanier, 14, rue Séguier, à Paris.

Le

Soleil de Minuit

tA Jean VvCarras.

NOTE BIBLIOGRAPHiaUE

Le Soleil de Minuit, qui date d'avril 187$, parut dans la troisième série du Parnasse Contemporain (1876, Alphonse Lemerre, éditeur).

Il fît ensuite partie de : les Poésies de Catulle Mendès (1876, Sandoz et Fisclibacher, éditeurs).

CATULLE MENDÈS

Le

Soleil de Minuit

PARIS

PAUL OLLENDORFF, Éditeur

2S bis, liite de 'Bjchclicn

M DCCC LXXXV

Quand rimmémoriale antiquité des jours Commençait pour ce globe et ses vides séjours, L'obscure volonté selon qui la matière Se ruait à remplir sa destinée entière Faisait sur le désert universel des eaux Voguer des continents comme de grands vaisseaux; Et, la nuit, sous l'œil clair des récentes étoiles, Les forêts s'emplissaient de vent, comme des voiles ! Aucun pilote humain. Seul, le FLisard savant, Capitaine pensif qui veillait à l'avant,

Le Soleil de Minuit

Par l'cpaisscur des mers que le sillage échaiicre Guidait les lentes nefs, et, parfois, jetait l'ancre, Soit quand l'Est bleuissait, soit quand avait grandi L'épanouissement des pourpres du Midi !

Des îles, à l'arrière, ainsi que des chaloupes. Lourdes, traînaient, ou bien, plus légères, par groupes, Flottilles que l'on nomme à présent archipels. S'éloignaient sous l'azur ou la brume des ciels.

Plus d'une, obéissant à son propre mystère. Tenta seule, ô destins ! l'infini solitaire.

Donc, au septentrion de la sphère, un îlot S'échoua dans la paix hivernale du flot. Pendant amas de blocs que la banquise épaule. Ni l'âpre vent qui sort de la bouche du pôle, Ni les souffles du sud épouvantés des mers Où le givre fleurit sur les glaçons amers. N'ont pu, depuis les jours, faire bouger de place Cette oasis de roc dans le désert de glace.

Là l'espace est blaford sous les deuils persistants D'un long minuit! L'hiver a-t-il gelé le temps

Le Soleil de Minuit

Dans le piège étemel d'une seule heure sombre? Blême à peine, vers l'ouest, s'ébauche ime pénombre, Sépulcre de brouillard où gît le soleil mort ; Et hi neige aux grands plis, linceul royal du Nord, De la cime des monts aux profondeurs s'épanche. L'île déroule au loin sa solitude blanche Q.ue prolonge la morne et terne inclinaison Des glaces de la mer vers le gris horizon. Et, miroir des pâleurs sans fin continuées, Le lourd ciel, en banquise agrégeant ses nuées. Stable ou s'entre-heurtant comme un glacier fendu. Semble un autre océan polaire, suspendu ! Du sol mélancolique au dôme taciturne S'étage le profond crépuscule nocturne Où se meuvent des corps faits de neige et de nuit : Grand faucon, tourmentant l'air opaque, sans bruit ; Renne qui sur le cap broute une maigre touffe; Pétrel pêcheur, dans l'ombre où son râle s'étouffe Hérissant par faisceaux son court plumage brun Visqueux de la rosée amère de l'embrun ; Loup hurleur, aux reins forts, fauve louve, qui rôde Vers un terrier trahi par une brume chaude, Pendant qu'au loin s'allonge et plane en soulevant Les pHs du soir, le geste étrangement vivant D'un noir tronc d'arbre hors d'une rocheuse fente, Ou d'un mort que sa fosse ouverte réenfante ! Mais des formes bientôt se dissout le semblant, Obscur, dans le brouillard, pâle, dans le sol blanc;

8 Le Soleil de Minuit

Et, soit que pèse l'air sur la plaine dormante, Soit que, rude et rompant les sapins, la tourmente Roule aux gouffres, avec l'avalanche, les ours, La terre que poussa le vent des premiers jours Déploîra le désert de ses blancheurs funèbres Sous la lividité stagnante des ténèbres.

Le Soleil de Minuit

Le beau tueur de loups, le jeune homme aux bras forts,

Sur ma couche rompue a joui de mon corps.

Ton choc fut rude, Agnar! sans prière ni piège.

Soudain, hurlant, pareil à la trombe de neige

Qui frappe, emporte, abat le sapin résistant ;

Et ma force, en tes bras sœur des joncs de l'étang,

A subi ta vigueur redoutable, avec joie !

Mais tu dors trop longtemps, jeune loup, sur ta proie,

Lii Soleil de Minuit

Car un dessein hardi qu'irrite ta langueur Rôde impatiemment dans l'ombre de mon cœur.

Pendant que le vieillard, ton époux et mon hôte,

Éventre du harpon les narvals de la côte,

J'ai vu, des flancs profonds au>: cimes des seins durs.

Luire ta neige nue en tes cheveux obscurs.

Mais quel penser, semblable aux bêtes de carnage.

Rôde en ton sombre cœur, sous le toit que j'outrage?

J'ai dressé, pour ce jour, le faucon de la mort.

AGNAIl

La femme rêve au mal pendant que l'homme dort.

SNOr.KA

Attends-tu que le bloc de glace qui surplombe, Croulant, fasse au vieillard un couvercle de tombe ? Ou que le bord fangeux qu'on sent trop tard plier Vers le geyser lui creuse un rapide escalier?

AfiNAR

Cesse de me tenter, femme aux sombres amorces.

Il revient, le pêcheur de phoques et de morses. Le vieil époux, visqueux d'eau marine, cassé Sous le fardeau puant du poisson dépecé.

Le Soleil de Minuit 1 1

Et sa barbe cssuîra, d'huiles rances infecte, Ma bouche que le sang de tes baisers humecte ! Ah ! le bloc au glacier tient trop ferme pour choir, Le vieux minuit n'a pas de brouillard assez noir Pour qu'à des yeux rusés le gouffre ouvert s'y caciie: Mais ton bras est robuste, et j'aiguisj ta hache!

AGNAU,

Grâce! il est mon ami,

SNOiir.v

Frappe! il est mon époux.

AGNAU

Quoi ! tu n'as point pitié ?

SNoraiA Qiloi ! tu n'es point jaloux?

Chasseur, c'est un scrupule où la crainte se mêle. Que d'épargner le mâle ayant pris la femelle, Et tu ne m'aimes point si tu ne le hais pas !

AGNAU

Je vis dans sa maison.

SNOUUA

J'y dors entre ses bras!

AGNAU

Le meurtre laisse au fer une durable rouille,

SNOUUA

Homme, saisis la hache, ou, femme, la quenouille!

12 Le Soleil de Minuit

AGNAU

La tête roulerait, sinistre, aux cheveux blancs.

SNOr.RA

Je me suis éveillée un lâche sur les flancs ! Quand passe un jeune ourson, bête à peine poilue, Ta bravoure se range, et, prudente, salue ; Et si leur vil troupeau te mordait aux genoux, Pour en être épargné tu lécherais les loups !

AGNAR

Paix ! Le baiser sied mieux que l'injure à tes lèvres.

SNORIîA

Va t'accoupler avec les femelles des lièvres ! Surtout, soyez prudents : pour vous apparier, Elisez un lieu calme et voisin du terrier; Là, pullulez, bon couple, et broutez, pêle-mêle, Prêts à fuir, les petits pendus à la mamelle. Quand la neige a craqué sous la chute des glands. — Tu ne m'embrasseras qu'avec des bras sanglants !

Le Soleil de Minuit

Qu'est-ce donc qu'a la nuit ? un lent rellux circule Dans la paix du livide et stagnant crépuscule; Et comme soulevé par des ensevelis Le blanc linceul du Nord s'émeut en ses grands plis. C'est qu'une rougeur naît, vers l'est, dans la pénombre: Tel transpire un rayon du sépulcre moins sombre. Quand le ressuscité qui traîne un long lambeau Lève sur les degrés la lampe du tombeau !

14 Le Soleil de Minuit

La rougeur s'épaissit, s'élargit, veut éclcre, Pousse, opaque rondeur, les ombres, croît encore, Plane ! et domine au loin les polaires pâleurs.

C'est le soleil nocturne, etTroi des loups hurleurs !

Sur un blême sommet d'où la nuit se reploic L'astre, pesant, séjourne, et, large et plein, rougeoie. Fuite blanche, une brusque avalanche, par bonds. Roule, revient, ressaute, et croule aux vais profonds L'orbe morne, vermeil dans l'ombre refoulée, Dégorge sur la neige une rose coulée.

Le Soleil de Minuit 15

Ce soir, du pis gonflé des rennes, par trois fois, Le sang, au lieu du ait, a jailli sous mes doigts : J'ai frémi d'espérance à ce riant présage ! Certes, la mort attend le vieil homme au passage ; Gravissant neige et roc, guettant à l'horizon Un filet de fumée au toit de sa maison.

i6 Le Soleil de Minuit

Lui-même il tend le cou sous la hache levée, Et son dernier retour n'aura pas d'arrivée !

IJNK VOIX LOINTAINE

Grâce !

J'entends son cri !

Filsl me frapperas-tu?

sNounA Qiloi donc ! il parle encore ?

Oh ! je meurs.

SNOrtRA

Il s'est tu.

Son chet tombe, ressaute, et roule par secousses. Lutte, accroche ses poils aux ronces, mord les mousses, Lapidé d'un torrent de pierres qui le suit, Et tandis qu'il emporte aux gouffres dans la nuit La suprême clameur qu'un prompt silence abrège, Le tronc décapité saigne en haut sur la neige ! Réjouis-toi, mon sein ! tu ne serviras plus De couche humiliée au lourd dormeur perclus. Il est mort, son baiser stérile, aux lèvres blanches ! Et mes flancs fécondés élargiront mes hanches,

Le Soleil de Minuit 17

Fiers de porter, vivace et rappant de grands coups,

Un mâle, oii revivra le beau tueur de loups !

Chaud du meurtre de l'autre, il vient, le nouveau maître ;

Il voit ses champs de neige où ses rennes vont paître ;

Il enjambe sa douve, il tire le barreau

De sa porte. Salut, mon Agnar ! — C'est Snorro !

Femme ! ce jour fut bon pour le pêcheur des côtes.

SNORRA

Qui donc jeta son râle aux solitudes nautes ?

Mon panier s'est rompu, mais la proie est dedans! Ah! ah! le chef barbu, le morse aux longues dents, Croyait fuir le harpon qu'une corde ramène ; J'ai hissé par son cou la bête à face humaine! Maintenant, mon vieux chien m'a léché sur le seuil ; Je m'assieds sous mon toit ; l'âtre me fait accueil ; j'ai chaud; je vois tes yeux pleins de ton âme franche; Et Snorro, satisfait, rit dans sa barbe blanche.

Quand le pétrel se plaint dans l'espace endormi Parfois l'écho trompé croit qu'un homme a gémi.

SNORRO

Levé d'orge et de miel, le suc brun de la baie Fait que l'œil se rallume et que le cœur s'égaie ;

Le Soleil de Minuit

Je viderai vingt fois la tasse de bouleau !

L'antique hiver transmue en glace toute l'eau

Pour qu'aux liqueurs de feu l'homme garde ses lèvres.

Verse, femme ! le vin m'emplit de jeunes fièvres

Et son flot répandu brunit mes poils grisons.

On compte mal les ans dans le Nord sans saisons,

Comme on voit peu les plis d'une mare dormante,

Et le sang n'est pas vieux qui dans mon cœur fermente !

SXOURA

Tu t'abuses, vieillard glacé, dans la boisson.

Le violent geyser couve sous un glaçon !

SNOUIÎ.V

L'âge a pétrilié l'eau vive et le bitume.

Non,temme aux yeux plus chauds cent fois que de coutume Et sache qu'en buvant j'ai formé le dessein De semer cette nuit ma race dans ton sein.

La louve concevra, mais d'un loup plein de force.

SNOURO

Parfois un rameau vert sort d'une vieille écorce!

Le Soleil de Minuit 19

Dors plus loin ton sommeil par l'ivresse épaissi.

Pourquoi Snorra, ce soir, m'est-elle rude ainsi?

Veut-elle qu'on la prie et qu'on la complimente?

Toi qui tus d'un vieillard la compagne clémente,

Comme la polémoine au flanc du glacier dur

Pour parfumer la neige ouvre sa fleur d'azur ;

Gardienne au cœur zélé des celliers économes,

Qui fermes ton vadmel aux yeux des jeunes hommes,

Et n'ouvres point l'oreille à leurs propos hardis,

Femme ! un fils te naîtra de moi, je te le dis !

Afin qu'aux jours prochains où, sans regard ni forme,

Il faudra qu'en un lit solitaire je dorme.

Tu baises sur un tront de ta vue ébloui

L'image de l'époux que tu n'as point trahi ;

Et que l'enfant, vivant retour d'une âme absente.

Fidèlement te paie en tendresse innocente

L'amour candide et sûr, beau comme un jour vermeil,

Dont rêvera le père en son obscur sommeil !

20 Le SoJeiî de Minuit

La belle jeune louve amoureuse du mâle Rampe, se tend, clôt l'œil, bâille avec un doux râle. Ils vont bientôt, de faim moins que d'amour grondants, Mordre ensemble une proie où se cherchent les dents, Puis, quand le flanc repu sur le festin se vautre. Tendres, lécher du meurtre aux lèvres l'un de l'autre.

Mais le loup, renversant la gorge, arquant les reins, Voit le soleil ! L'horreur lui rebrousse les crins. Et, cramponné de l'ongle au sol gelé qui craque. Il hurle longuement à la vermeille flaque !

Le Soleil de Minuit 21

Brusque, il s'enfuit. Le vent ne le précède point. Ses bonds roulent. Colère où la terreur se joint, Il se mord, en claquant des dents dans les morsures. Il fuit toujours. L'abîme a des profondeurs sûres : Il y plonge, farouche, et plonge plus avant. Il se plaît dans la neige et dans le sombre vent. Quand repèse sur lui l'épais brouillard polaire, Il ne sait plus pourquoi sa fuite s'accélère ; Oubliant l'orbe atroce, à vif dans le ciel froid. Il s'arrête, apaisé, se tourne, — et le revoit!

La rougeur en ruisseau jusques à lui serpente Comme s'il eût laissé tout son sang sur la pente.

Fou de peur, il jaillit et tente les lieux hauts !

Ses vingt ongles de fer grincent sur les ressauts

De la glace, et ses dents mordent les neiges dures.

Les pointes d'un torrent gelé par les froidures

Lui déchirent les flancs et ne l'arrêtent pas.

Il s'amasse, ou s'allonge, il lait de petits pas

Ou de grands bonds, et quand, noir fardeau qui se hisse,

Il surmonte la cime au loin dominatrice,

L'écarlate rondeur règne en face de lui !

Alors, il geint d'angoisse.

Où donc n'a-t-il pas fui ?

Le Soleil de Minuit

Dans la neige. Des crocs, des griffes et du ventre

Il défonce le sol où sa torme obscure entre.

La dure blancheur casse, ou, sous la chaleur, fond.

Il creuse encore. Autour du trou déjà profond

S'élève en bords épais la neige qu'il déplace.

Mais la fouille dénude une paroi de glace !

Et la bête, devant l'inattendu miroir.

Se pétrifie en la stupeur de toujours voir,

Comme un disque de chairs pourpre autour des vertèbres

Le soleil de minuit saigner dans les ténèbres !

Le Soleil de Minuit 23

Pendant que plein d'un songe où rit un nouveau-né Ronfle du lourd vieillard le sommeil aviné, J'ai déserté la couche et franchi les clôtures, Cherchant l'ami des loups, le jeune homme aux mains pures Sans doute, en un lieu calme, il est couché, dormant, Ou bien prend son épieu, loin du 1er, prudemment,

Le Soleil de Minuit

Et du manche dressé sur qui pèse une pierre, Subtil, prépare un piège à la loutre guerrière, Ou, de fils de bouleau qu'ils croise et noue entre eux. Trame une orte embûche aux blaireaux dangereux.

Emporte-moi, tourmente ! ouvre-toi, tondrière !

SNOIlIlA

Écoute, homme qui fuis.

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