DIALOGUE D'YAMA ET D'YAMI
d'après LE RIG-VÉDA
A Michel Baronnet
Y AMI
Selon le rhythme lent des vers scandant ses pas, Le Riçhi matinal traverse la pelouse.
Vers le sein d'Yamî, ta sœur et ton épouse, Remonte, fils des Eaux ! le courant du trépas,
Pagode.
YAMA
Pareil au flion mort-né d'une triste antilope, Je n'aurai pas d'épouse et je n'ai pas de sœur; Dans l'immobilité de sa noire épaisseur Le tronc de l'arani mystique m'enveloppe.
Y AMI
Les dix frères vaincront le mystique arani, Afm qu'au bleu retour des Aurores prospères Je puisse voir le fils auguste de mes pères S'allonger près de moi sur le gazon béni !
Nombre chétif épars dans l'infini des sommes, J'ai rendu mon essence au Nuage, au Soleil Mon regard, et je dors un ténébreux sommeil Loin de ta couche, ô toi qui v^uxle mal des hommes!
YAMÎ
Tu sortiras plus clair de plus d'ombre, Yama, Car c'est en toi que l'Être auguste se recrée, Et l'amant glorieux de la Coupe sacrée Dans le céleste flanc des ondes te forma!
66 Pagode
YAxMA
On a vu s'abîmer les splendeurs éphémères Avec la troupe bleue et fouve des Haris ; Sur les foyers obscurs, près des vases taris, Je suis né de ta mort, Agni, fils des deux mères !
YAMl
Les cavales d'Indra s'élanceront encor ! L'une à l'autre, mêlons nos âmes, divin couple. Tu sembleras, lié de m.i ceinture souple, Un bel arbre envahi par des lianes d'or.
YAMA
Les sept coursiers soumis à quatre jougs de flammes, Sans éclairer mon œil éblouiront le tijn ; La liane aux fleurs d'or n'aura pas de soutien; Nous ne mêlerons pas, l'une à l'autre, nos âmes.
YAMl
Quand nous dormions encore au ventre originel, L'aïeul parla, a Vêtus d'une splendeur égale. Soyez époux, dit-il. Que la sœur conjugale Sans fin demeure unie au mari fraternel ! »
Pagode. 67
YAMA
Qui l'a su? qui raffirmc? Aucun ne peut connaître Son premier jour. Le ciel démesuré n'est pas Un champ d'orge qu'on peut traverser en trois pas, Et nul ne sait où gît la source de son être.
Y AMI
Cesse un discours amer. Ma main cherche ta main. Ranime d'un baiser la pâleur de mes joues, Et roulons doucement comme un char à deux roues QjLii se livre à la pente heureuse du chemin.
YAMA
Je ne baiserai point le jasmin de tes joues
Ni ta bouche pareille à la fleur des âmras ;
Sous la tête d'un autre époux glisse ton bras,
Et roulez doucement comme un char à deux roues.
YAMl
Que deviendra l'amie, hélas! loin de l'ami, Et qu'est-ce qu'une sœiir de son frère sevrée ? L'âme veuve succombe, à Nirrhi livrée ; Sans l'amour d'Yama, c'en est fait d'Yamî !
68 Pacro.U.
Meurs donc, et laisse-moi, femelle aux- bras avides, Sous le ciel à jamais dépourvu de matins QjLic hantent les Dévas tristes des Feux éteints, M'exhaler sans retour en des ombres livides !
HYMNE A KAMADHVA
Vent, flèche, oiseau, tu passes A travers les espaces Où le, jour s'alluma, Brillant Kâma !
L'ombre diminuée Voit flotter la nuée De tes parfums ravis Aux madhavîs.'
yo Pagode.
Ton étendard circule Parmi le crépuscule Et dans son blanc frisson Porte un poisson.
A ta cheville teinte De laque un anneau tinte, Imitant, pur métal, Le son du tal.
Sur ton dos d'émeraude, ■ Vibre un carquois où rôde L'haleine des cinq Pleurs, Mères des pleurs.
Ces flèches toujours sûres Méditent des blessures Que nul, ô fier Çmarn, N'évitera,
Et ton bras vert balance, Comme Kâla sa lance Et Roudra son trident, Un arc strident !
Pagode. yi
Tout s'eflfare et s'éveille :
Une flamme, ô merveille !
Pénètre les Açwins, Frères divins.
Battant l'air de la queue, Dans la lumière bleue Les vaches ont des bonds Plus vao-abonds.
L'Himalaya tressaille; Du chêne à la broussaille Circule un feu secret Dans la forêt.
Sous l'âmra qui distille Une liqueur subtile Et descend vers le sol En parasol,
La branche refleurie Du manguier se marie Aux rameaux délicats Des malicâs,
Pagode.
Et, mourante femelle,
Aspirant l'air que mêle
Aux senteurs du matin
L'époux lointain,
L'onduleuse antilope Rampe et se développe En un long bâillement D'énervemcnt !
Pris de chaudes démences, Les éléphants immenses S'emportent à travers Les rotansis verts.
Bleus Tîrthas, mers sauvages, Qu'ils sont loin, vos rivages Sans cesse caressés De flots dacés!
Le vent âpre des flèches Gerce les trompes sèches Et fiiit claquer la peau Du noir troupeau.
PagoJe.
Sur les collines chères A Kriçhna, les vachères Baisent éperdûment L'aus^uste amant.
Seins dressés, cuisses nues, Elles jettent aux nues, A la cime, au ravin^ Ce chant divin :
a Ananga, dieu vorace Qui moid> au cœur la race Des antiques Manous, Déchire-nous !
Tes flèches parfumées Dispersent les armées Des héros qu'engendra L'astre Tchandra !
Tu corromps, ô Dieu jeune, L'austérité du jeûne Par où les Maharchis Sont affranchis !
74 Pitgotk.
Les vierges qu'ont surprises Tes chaleureuses brises Défaillent dans les bras Des vils Coudras;
Comme de belles tentes Sous le vent palpitantes S'enflent leurs jeunes seins De perles ceints ;
Et, Toeil clos d'une larme, Les épouses qu'alarme Un rêve hasardeux.
Vont, deux à deux,
Vers le bassin de marbre Endormi sous un arbre Où les aras siffleurs Mordent les fleurs.
Et deux à deux couchées > Pâles, sur des jonchées De roses kadanibas, Se parlent bas ! »
Pagode.
Ainsi chante la foule Des vachères qui foule Et ravit de ses jeux Les pics neigeux.
A leur voix, sous l'austère Figuier, le Solitaire Sent revivre son cœur Et dit : « Vainqueur
Des voluptés immondes, Hari, dieu des trois Mondes, Confonds les attentats Des noirs Bhoutas,
Et défends que je rêve A quelque enfant qui lève, Pour passer le flot bleu, Sa robe un peu... »
Mais en vain. Kâma verse Une langueur perverse Dans le sein palpitant Du pénitent.
'^d PagoJe.
^ Désormais sur le livre
Auguste qui délivre L'image dansera D'une Apçara
Demi-nue, en délire, Ouvrant, noir de collyre, Le lotus de ses yeux Fallacieux,
Et, selon la cadence De l'onduleuse danse Qui fiiit tinter sans fin L'anneau d'or fin,
Montrant sa gorge blonde Ou la cachant sous l'onde De ses cheveux épars De toutes parts!
Cependant, vers le faîte A la splendeur parfaite, Kâma suit son chemin.
L'arc à la main !
Pagode. 'j'j
Dans la pure lumière Où la Cause première Revêt le flamboiment Du diamant,
Parmi des harmonies Où les voix sont unies Des cygnes aux beaux cous Et des coucous,
L'arc sans miséricorde Fait crépiter sa corde Pareille au frisson clair D'un prompt éclair,
Et Lakçhmî que décore Le pur éclat encore De la vague de lait QLii la roulait^
Cédant à la mollesse
De son désir, se laisse
Tomber sur le genou
Du noir Viçhnou,
78 Pagode.
Et des pleurs de délice Mouillent le bleu calice De son œil immortel Ceint de bétel !
TABLE
Pantéleïa :
Des murmures lointains s'élèvent des rivages 7
Cypris, tîlle de l'onde, adorable chimère 11
Pantéleïa, flocon d'azur, je vous salue 16
Le grand lion disait : « Vois, tes cheveux sont blonds » 21
Ce fut tout et la nuit redevint solitaire 26
Sérénades :
Prélude 31
î. Dans la forêt que crée un rêve 32