‹ Poésies (volume 4)Chapitre 45 sur 171 · LA CHANSON DE LA HAINE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE LA HAINE

Ils m'ont pris ma femme ! Ils m'ont pris L'amour, l'argent, l'honneur sans prix, Les beaux espoirs où l'on s'entête.

Et ces lâches, par trahison.

Comme de sa niche une bête M'ont jeté hors de ma maison !

101 rs moroses. il

Sous leurs baisers échevelée,

J'ai vu ma fille violée

Tendre vers moi dans d'affreux cris

Ses mains qui bénissaient ma haine !

C'esi depuis ce temps que je ris

Comme les tigres et l'Iivcne.

Lorsque je rôde par les monts On croit qu'un peuple de démons Y (ah flamber des feux de forges, Tant ma torche au rougcâtre éclair Dans la solitude des gorges Répand d'épouvante et d'enfer !

Au gai refrain de la passante.

D'entre les buissons de la sente Répond mon rugissement fou, Et ma main, d'une étreinte brève, Dans la chair saignante du cou Tord la chanson qu'un râle achève !

La mort que recèlent en eux Les chers calices vénéneux, Je l'égoutte au flot clair des sources Où par les midis étouffants Viennent après leurs folles courses Jouer et boire les enfants ;

Soirs moroses.

Afin que, se trompant de roses, Sur leurs froides bouchettes closes Pullule l'insecte des eaux Et que le rat de leurs squelettes Ronge à loisir les petits os Pâles parmi les violettes.

Sur les fermes, sur les faubourgs, Qiiand les clairons et les tambours Vont s'éteignant vers les casernes, Sur l'auberge déjà sans bruit, Sur la route où l'œil des lanternes Epie en frémissant la nuit.

Et sur l'église et sur la cure, La peur plane avec l'envergure Des énormes linceuls blafards Et tend dans l'ombre consternée Une toile de cauchemars Dont je suis l'horrible araignée !

Les mères se lèvent parfois Dans l'ombre pour tâter des doigts Si les berceaux ne sont point vides ; L'homme écoute, assis sur le lit, Tournant vers les vitres livides Son œil que l'épouvante emplit ;

Soirs moroses. 13

Et soudain, les granges gorgées, Les meules aux belles rangées, Et le troupeau fou que poursuit Un long pétillement sonore, Dans les ténèbres de minuit Flambent comme une affreuse aurore !

Eh ! je sais que c'est mon destin De voir luire en un froid matin L'acier glacé des guillotines; Le couteau glisse ! nous saignons.

Mais avant les rouges matines, O fossoyeurs, bons compagnons,

Je veux, chantant à perdre haleine La rauque chanson de la haine.

Vous donner sans peur ni remords Parmi l'herbe et les mottes fraîches Des os et des crânes de morts A faire sonner sous vos bêches !

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