‹ PoésiesChapitre 146 sur 177 · A J.-J. AMPÈRE · texte numérisé non relu

A J.-J. AMPÈRE

« Movcmur enim nescio qiio pacto locis ipsis, in quibus eortim quos diligimus aul adiniramur adsunt vestigia. »

Cicéron, De Legilus, II, 2. (C'est Atlicus qui parle.) « Est quidem, mi Lticili, supinos et ncgligens qui in amici menioiiam ab aliqua regione admonitiis reducitur : tamen repositurn in animo noslro desiderium loca inlerduin familiaria evoemt. »

Sénéque à Lticilius (Lellre 49').

— Les lieux sont beaux et grands; ils parlent un langage A d'abord étonner, à remplir sans partage,

[\)V Emmenthal, riche l'orHon du canton de Cerne;

A faire qu'on s'arrête à leur gloire soumis,

Et qu'Ithaque un instant s'oublie, et les amis.

Et pourtant, et bientôt, cette nature immense

Laisse un grand vide au cœur et le tient à dislance,

Et tous ces monts glacés qu*à l'borizon je vois,

Pour m'y bercer de loin, n'ont pas même les bois.

Oh ï j'ai besoin toujours, quelque lieu qui m'appelle,

De l'homme et des amis, du souvenir fidèle,

De ressaisir au cœur l'écho du cœur sorti,

De chercher au sentier ce qu'un autre a senti !

De ce cadre si fier par les monts qu'il assemble,

Dans un détail ebéri, l'on goûte mieux l'ensemble.

En y prenant pour guide un rayon préféré,

Le tout plus tendrement s'éclaire à notre gré.

Un banc au bord du lac, un ombrage, une allée

Où d'avance l'on sait qu'une âme, un jour voilée,

S'est assise en pleurant; des rocs nus et déserts,

Mais qu'un chantre qu'on aime a nommés dans ses vers ;

Ces places, à nous seuls longtemps recommandées,

Mêlant au vaste aspect la douceur des idées,

Voilà, dans ces grands lieux, à l'écart et sans bruit,

Ce que ma fuite espère et tout d'abord poursuit.

Laissant les bords nombreux où le regard hésite, Aussitôt arrivé, j'ai donc choisi mon site Aux bosquets odorants d'une blanche villa, Cherchant l'endroit, le banc, et me disant : C'est là! D était soir; le jour, dans sa pénible trace, Avait chargé le lac d'orage et de menace; Mais, comme dans la vie on voit souvent aussi, Le couchant soulevait ce lourd voile écïairci. Je m'assis solitaire, et là, pensant à Celle Oui m'avait dit d'aller et de m'as^eoir comme elle, Je méditais les Ilots et le ciel suspendu,

Le silence lui seul et le calme entendu,

La couleur des reflets. La nue un peu brisée

Jetait un gris de perle à la vague irisée,

Et le lac infini fuyait dans sa longueur.

Cette tranquillité nie distillait au cœur

Un charme, qui d'abord aux larmes nous convie :

« Oh ! disais-je en mon vœu, rien qu'une telle vie,

Rien qu'un destin pareil au jour qu'on vient d'avoir,

Lourd, orageux aussi, mais avec un tel soir! »

A Lausanne, aussitôt que la barque m'y jette, Qu'ai-je fait? tout d'un bond j'ai cherché la Retraite, C'est le nom (près de là) de la douce maison, Où des amis bien chers ont fait une saison. Ils m'en parlaient toujours d'une secrète joie. Le lac vu du jardin, ces grands monts de Savoie Tout en face, si beaux au couchant enflammé,.... J'ai voulu prendre un peu de ce qu'ils ont aimé. Je suis allé, courant comme à la découverte, Demandant le chemin à chaque maison verte, Tant que, lisant le nom sur la barrière écrit, Je m'y sois arrêté d'un regard qui sourit ; Et, sans entrer plus loin (car si matin je n'ose), J'ai tout vu du dehors, comme hélas! toute chose Enfin j'ai côtoyé, j'ai compris ce doux lieu ; A mes amis, un soir d'hiver, au coin du feu, Je dirai : Je Vai vit; je pourrai leur répondre, Et, sur un point de plus, l'âme ira se confondre.

A Thoiin, miroir si pur, de granit encadré, Je voguais, à la main tenant mon cher André, Négligemment, sans but.... Tout d'un coup, à la page Où je lisais le moins, je saisis un passage : 0 Thoun, onde sacrée! (1) — II a vu ces grands bord;-;

(1) André Cliénicr, Élégie 40*.

Jeune, il a dénombré leurs sauvages trésors.

Il les voulait revoir, quand l'amour infidèle

Le délaissait en proie à sa flamme moins belle;

Il s'y voulait guérir! — L'eau, les monts et les cieux

Ont redoublé d'attrait. Le roc mystérieux

Qu'il m'indique en ses vers, et le creux qui s'enfonce,

Le voilà, plus présent quand c'est lui qui l'annonce.

Il y cherchait, blessé, comme un asile sûr.

Mon cœur, aux mêmes lieux traînons mon deuil obscur !

Ainsi, je vais en art, en amitié secrète, Observant les sentiers. Ainsi, fais, ô poëte, Ainsi, fais de tes jours! et quand l'homme bruyant, Qu'on répute là-bas solide et patient, Jusqu'à trois fois peut-être, en sa lourde carrière, Change d'opinions et de vaine bannière, Toi qui parais volage et souvent égaré, Passe ta vie à suivre un vestige adoré!

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