A UN PEINTRE
Ne montez Alhano qu'au déclin d'un beau jour ;
Descendez-le surtout aux heures inclinées :
Si tendrement, de loin, ses lignes dessinées,
Une heure avant Y Ave, peindront mieux leur contour.
Pour que l'œil aux objets glisse avec plus d'amour. Le bon moment n'est pas le midi des journées. Ces pentes, de leur cloître au sommet couronnées, Ont besoin d'un soleil qui les prenne au retour.
Quand baisse le rayon, c'est alors qu'on commence A bien voir, à tout voir dans la nature immense : Midi superbe éteint les lieux tout blancs voilés.
De même dans la vie, on voit mieux lorsque l'âge Trop ardent a fait place à cette heure plus sage, Aux obliques rayons, hélas! d'ombre mêlés.
SONNET
Saint-Laurent-bors-des-murs d'un sens profond m'explique
Les Pères primitifs et leur ton vénéré ;
En entrant là, d'abord en eux je suis entré :
Rien du beau simple, aisé, ni du parfait antique :
Un composite un peu barbare, au moins rustique ; Colonnes de tout bord, même au socle enterré. Mais pur jaspe ou lapis ! mais ce parfum sacré Qui surtout te remplit, ô vieille Basilique !
Qu'importe où fut ce marbre avant de t'arriver? En lisant saint Justin, souvent un mot se lève, Un mot d'or qu'en Platon l'on eût pu retrouver;
Mais le mot, sans Platon, se couronne et s'achève ! Même harmonie en toi, Basilique où je rêve, Et prier y pénètre encor mieux que rêver.
LA VILLA ADRÏANA
A L1STZ (1).
Vers la fin d'un beau jour par vous-même embelli. Ami, nous descendions du divin Tivoli,
(1) Il était à Home avec son amie la comtesse d'A..., celle même qui est la comtesse Marie dans la suite de Joseph Del orme.
516 NOTES ET SOHKETS.
Emportant dans nos cœurs la voix des cascateUes, La fraîcheur et l'écho, ces nymphes immortelles.
Un peu las nous allions : le soleil trop ardent
S'était tantôt voilé du côté d'Occident,
Et larges sur les fleurs quelques gouttes de pluie
En taisaient mieux monter l'odeur épanouie.
Avec ses verts massifs, avec ses hauts cyprès
La villa d'Adrien nous conviait tout près:
Nous la voulûmes voir un moment, — mais à peine
Disions-nous ; la journée avait été si pleine
Et semblait ne pouvoir en nous se surpasser :
Nous la croyions finie, elle allait commencer.
On dit que dans ces lieux, au retour des voyages. L'empereur Adrien, comme en vivantes pages, En pierre, en marbre, en or, se plut à retenir, A rebâtir égal chaque grand souvenir, Alexandrie, Athène avec choix rassemblées, Lacs, canaux merveilleux, Pœcile et Propylées. Et tout ce qu'en cent lieux il avait admiré Et qu'il revoyait là sous sa main enserré.
• Mais, nous, ce n'était pas cette Grèce factice
Ni tous ces grands efforts de pompe et d'artifice Qu'écroulés à leur tour et sous l'herbe gisants, Nous allions ressaisir et refaire présents. Nous les laissions dormir ces doctes funérailles; A peine nous nommions ces grands pans de murailles, Mais sous leur flanc rougeàtre et du lierre couru, Et qu'encor rougissait le soleil reparu, Parmi ces hauts cyprès, ces pins à sombres cônes Que le couchant coupait d'éblouissantes zones, Devant ces tiers débris de l'art humain trompé Devenus les rochers d'une verte Tempe
Que la seule nature avait recomposée, Errant silencieux comme en un Elysée, Du passé d'Adrien sans trop nous souvenir, Nous repassions le nôtre, et tout venait s'unir.
A quoi donc pensions-nous? dans leurs mélancolies A quoi pensaient, Ami, nos âmes recueillies, Vous, Celle qu'enchaînait à votre bras aimé La haute émotion de ce soir enflammé, Et dont j'entrevoyais par instants la prunelle Lovée au ciel en pleurs et rendant l'étincelle? A quoi pensais-je, moi, discret, qui vous suivais Et qui sur vous et moi, tout ce soir-là, rêvais?
Nous pensions à la vie, à son heure rapide, A sa fin; vous peut-être à je ne sais quel vide Qui dans le bonheur même avertit du néant; Au grand terme immobile où va tout flot changeant, Et que nous figuraient, comme plages dernières, Tous ces cirques sans voix et ces dormantes pierres. Vous pensiez à quel prix, en s'aimant, on l'a pu; A l'esquif hasardeux dont le câble a rompu, Et qui, par la tempête ouvrant encor sa voile, Emporta les deux cœurs et ne vit qu'une étoile; A l'immortalité de celte étoile au moins, Et, quand la terre est sombre, aux cieux seuls pour témoins. Rome, que vous deviez quitter, à cette veille Redoublait en adieux sa profonde merveille. Devant elle, à pas lents, ne causant qu'à demi, Vous en preniez congé comme d'un grave ami. Écloses là pour vous tant de-chères idées, D'art et de sentiment tant d'heures fécondées, Ce bonheur attristé, mais surtout ennobli. Qu'ont goûté dans son ombre et sur son sein d'oubli
itS NOTES ET SONNETS.
Deux cœurs ensemble épris de la muse sévère, Et conviés au Beau dans sa plus calme sphère, Tout cela vous parlait; mystère soupçonné! J'ai peur, en y touchant, de l'avoir profané. — Et dans ma rêverie à la vôtre soumise Je suivais, plein d'abord de l'amitié reprise, Heureux de vous revoir, triste aussi, vous voyant, Du contraste d'un cœur qui va se dénuant, Me disant qu'en nos jours de rencontre première Pour moi la vie encore avait joie et lumière, Et de là retombant au présent qui n'a rien, Aux ans qui resteront, et sans un bras au mien !
Misère et vérité, merveille et poésie, Que la douleur ainsi tout exprès ressaisie, Que les lointains regrets lentement rappelés, Les plus anciens des pleurs au nectar remêlés, L'avenir et son doute et sa nuée obscure, Tous effrois, tous attraits de rhumaine nature, En de certains reflets venant en nous s'unir, Composent le plus grand, le plus cher souvenir!
Pourtant l'on se montrait quelque auguste décombre, Quelque jeu du soleil échauffant un pin sombre, Par places le rayon comme un poudreux essaim, Lumière du Lorrain et cadre de Poussin. Et la voix que j'entends, entre nos longues poses Disait : « Adrien donc n'a fait toutes ces choses Et fourni tant de marbre à ces débris si nus Que pour qu'un soir ainsi nous y fussions émus ! »
Et le soleil rasant de plus en plus l'arène V versait à pleins flots sa course souveraine ; L'horizon n'était plus qu'un océan sans fond
NOTES Eï SONNETS. 519
Qu'au oin Saint-Pierre en noir rompait seul de son Iront. Près de nous votre llerinann, si (1er de vous, ô Maître, Le Pîtzzi d'autrefois et de ce soir peut-être (1), S'égayait, bondissait, et d'un zèle charmant Mêlait aux questions fleur, médaille, ossement. A deux pas en sortant, une rixe imprudente D'enfants, nu-tête au ciel, se détachait ardente, Les cheveux voltigeant comme d'Anges en feu ; Des rameaux d'un cyprès un chant disait adieu ; Et toutes ces beautés qu'arrivant et novice Amplement j'aspirais dans mon âme propice, Mais où vous me guidiez, où vous m'aidiez encor. Vous du si petit nombre à qui sied l'archet d'or, Souvenirs que par vous il vaut mieux qu'on entende, Du premier jour au cœur m'ont fait Rome plus grande !