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LA VEILLÉE

A mon ami Y. H. (\ictor huco).

Minuit, 21 octobre.

Mon ami, vous voilà père d'un nouveau-né ; C'est un garçon encor : le Ciel vous l'a donné Beau, frais, souriant d'aise à cette vieamère; A peine il a coûté quelque plainte à sa mère. Il est nuit; je vous vois :... à doux bruit, le sommeil Sur un sein blanc qui dort a pris l'enfant vermeil; Et vous, père, veillant contre la cheminée,

DE OSEPH DELORME. 101

Recueilli dans vous-même, et la tète inclinée,

Vous vous tournez souvent pour revoir, ô douceur !

Le nouveau-né, la mère, et le frère et la sœur,

Comme un pasteur joyeux de ses toisons nouvelles,

Ou comme un maître, au soir, qui compte ses javelles.

A cette heure si grave, en ce calme profond,

Oui sait, hors vous, l'abime où votre cœur se fond,

Ami? qui sait vos pleurs, vos muettes caresses;

Les trésors du génie épanchés en tendresses ;

L'aigle plus gémissant que la colombe au nid :

Les torrents ruisselants du rocher de granit,

Et, comme sous les feux d'un été de Norvège, .

Au penchant des glaciers mille fontes de neige ?

Vivez, soyez heureux, et chantez-nous un jour

Ces secrets plus qu'humains d'un ineffable amour !

— Moi, pendant ce temps-là, je veille aussi, je veille,

Non près des rideaux bleus de l'enfance vermeille,

Près du lit nuptial arrosé de parfum,

Mais près d'un froid grabat, sur le corps d'un défunt.

C'est un voisin, vieillard goutteux, mort de la pierre;

Ses nièces m'ont requis, je veille à leur prière.

Seul, je m'y suis assis dès neuf heures du soir.

A la tète du lit une croix en bois noir,

Avec un Christ en os, pose entre deux chandelles

Sur une chaise ; auprès, le buis cher aux fidèles

Trempe dans une assiette, et je vois sous les draps

Le mort en long ( 4), pieds joints, et croisant les deux bras.

Oh ! si, du moins, ce mort m'avait durant sa vie

Été longtemps connu ! s'il me prenait envie

De baiser ce front jaune une dernière fois !

(1) N'est-ce pas ainsi qu'Homère a parlé de la main fatale de la mort qui rous étend tout du long: Mot/s' oioij... Tavvjiïyéo; Qxvstroto? (Odyssée, liv. Il, v. KM).)

En regardant toujours ces plis roides et droits,

Si je voyais enfin remuer quelque chose,

Bouger comme le pied d'un vivant qui repose,

Et la flamme bleuir ! si j'entendais crier

Le bois de lit!... ou bien si je pouvais prier !

Mais rien : nul effroi saint, pas de souvenir tendre ;

Je regarde sans voir, j'écoute sans entendre ;

Chaque lieure sonne lente, et lorsque, par trop las

De ce calme abattant et de ces rêves plats,

Pour respirer un peu je vais à la fenêtre

(Car au ciel de minuit le croissant vient de naître),

Voilà, soudain, qu'au toit lointain d'une maison,

Non pas vers l'orient, s'embrase l'horizon,

Et j'entends résonner, pour toute mélodie,

Des aboiements de chiens hurlant dans l'incendie.

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