VERS NEUF HEUF.ES ET DEMIE
Que faudrait-il, hélas! pour que cette grande âme Reprit goût à la vie et ranimât sa flamme? Jeune, comme il vieillit ! comme il se traîne seul ! A le voir si voûté, Ton dirait un aïeul! Il se ride, il jaunit, il penche vers la tombe ; Du front, chaque malin, une mèche lui tombe. Sans doute, bien des coups, dès longtemps, Font blessé; Son destin finira, tel qu'il a commencé, Dans l'ennui, dans les pleurs; il connaît trop la vie, Et combien tout est vain dans tout ce qu'on envie ; Sans doute, il sait trop bien ce que valent de soins La gloire, le bonheur, — fantômes! — Mais, au moins, Si quelque chose ici le consolait encore! Car son génie ardent, chaque nuit, se dévore, Comme la lampe, au soir, laissée en un caveau, Sans qu'une vierge y verse un aliment nouveau.
Est-elle donc bien loin, la vierge, où donc est-elle, Qui pourrait ranimer celte lampe immortelle?...
Peut-être elle a passé, ce soir, tout près de lui, Mais pour la lui montrer la lune n'a pas lui ; Peut-être, lorsqu'au parc il prit la grande allée, Elle était sur sa route, assise et non voilée ; Mais, lui, marchait sans voir et le front soucieux, Ou bien un éventail la cachait à ses yeux ; Un regard eût tout fait! — Peut-être c'était celle Que je vis l'autre jour, au lac, sur la nacelle.
.Non pas qu'elle ait, je pense, un cœur capable, au tond.
De sentir le poète et son amour profond,
Qu'elle vaille bien mieux qu'Adèle ou que Fanie (1),
Ni qu'elle entende fort ce que c'est que génie.
Mais elle est blonde et blanche; elle a le front brillant,
Et sa bouche, où scintille un ivoire riant,
Comme pour écouter, s'ouvre avec nonchalance ;
Mais elle a deux beaux yeux qui parlent en silence ;
Mais elle sait placer à propos un souris,
Et, quand elle soupire, on croit qu'elle a compris.
LA GBONMR1E
Voici bientôt huit jours qu'un soir, en nous quittant, Le lendemain du bal où nous causâmes tant, Vous me disiez : « Ami, demain soyons plus sages : « Sachons nous contenir devant tous ces visages; « Causons moins, car ma mère enfin devinera. « Invitez plus souvent ma cousine Eudora, « Et je veux faire aussi semblant de me distraire « Avec monsieur Alfred, cet ami de mon frère. »
Et dès le lendemain, amant triste et soumis, J'observai de mon mieux vos ordres ennemis: J'affectai d'être gai, d'avoir l'humeur légère, De m'éprendre, en valsant, d'une ardeur passagère, Et, la valse finie, enivré d'un coup d'œil, De conter mille riens, debout près d'un fauteuil.
(1) C'est bien Fanie que l'on ;i droit d'écrire. — Pelilr Fanie, <t>xnoJ eu grec, veut dire proprement petite lumière, jiclil flambeau.
DE JOSEPH DELORME. I i T
Surtout, au grand dépit de plus d'une voisine, Je fis danser trois fois votre belle cousine ; Je vantai son bouquet, son peigne de corail : Je tins nonchalamment son folâtre éventail : Au départ, ce fut moi qui sur son cou d'ivoire, Sur son sein demi-nu jetai sa mante noire, Et, durant tout ce temps, à peine si j'osai M'a percevoir qu'Alfred avait, beaucoup causé.
Mais, quand, deux jours après, las de tant de contrainte , Au rendez-vous du parc je me glissai sans crainte, Quand je courus à vous, tout fier et tout joyeux, Dévorant du regard un regard de vos yeux, Au lieu de mots charmants comme après une absence. Et de baisers pour prix de mon obéissance, D'un ton froid et piqué vous m'avez dit : « Merci : « Bienheureux est l'amant qui dissimule ainsi ! « 11 échappe à l'envie, aux malices jalouses; « Il ne compromet point les vierges, les épouses, « Et son amante en paix ne peut que le louer « D'un rôle que si vite il sait si bien jouer. « Et moi je sais aussi dissimuler sans doute? « Monsieur Alfred n'est pas un rival qu'on redoute? « Mais j'entends quelque bruit; — (et rompant là-dessus: ) « Vite, séparons-nous de peur d'être aperçus. »
Et comme au bal d'hier, guéri de ma prudence. Je vous invitai presque à chaque contredanse. Que je pris vos deux mains, et qu'assis près de vous J'eus bientôt réveillé tous les clins d'oeil jaloux, Voilà que tendrement vous me grondez encore ; Ce mutuel amour que votre mère ignore, Il le faudrait couvrir d'un voile à tous les veux; Puis revient la cousine au rôle officieux :
118 rOÉSIES
Kl dans ces doux projets qu'invente le caprice, Ces conseils, ces baisers afin que j*obèisse, Nous prolongeons le soir et nos instants si court Oh! je veux mériter d'être grondé toujours!
A ALFRED DE Al. (musset.)
Pour moi, je me mis à rêver au li -n d'avoir du plaisir. Séraucovii, OVertnan.
Les flambeaux pâlissaient, le bal allait finir, Et les mères disaient qu'il fallait s'en venir ; Et Ton dansait toujours, et l'heure enchanteresse S'envolait : la fatigue aiguillonnait l'ivresse. 0 quel délire alors! Plus d'un pale boucpiet Glisse d'un sein de vierge et jonebe le parquet. Une molle sueur embrase cbaque joue ; Aux fronts voluptueux le bandeau se dénoue Et retombe en désordre, et les yeux en langueur Laissent lire aux amants les tendresses du cœur : Les mains sentent des mains l'étreinte involontaire; Tous ces seins haletants gardent mal leur mystère; On entend des soupirs ; sous les gants déchirés On froisse des bras nus, à plaisir dévorés, Et la beauté sourit d'un regard qui pardonne. Et pins lasse, en valsant, se penche et s'abandonne. Moi. je valsais aussi ce soir-là, bienheureux, Entourant ma beauté de mon bras amoureux, Sa main sur mon épaule, et dans ma main sa taille . Ses beaux M'ins suspendus à mon coeur qui tressaille
Comme à l'arbre ses fruits, — quand d'un accent bien doux :
« One je suis lasse, ami ! dit-elle ;. asseyons-nous. »
Et nous voilà tous deux assis, un peu derrière, "
Moi, son bouquet ravi parant ma boutonnière,
En main son éventail, jouissant de la voir
Passer, pour s'essuyer, à son front son moucboir;
Et la trouvant si belle , et la jambe si fine,
Petite, en corset noir, à la taille divine,
Aux yeux, aux cheveux bruns, et la croyant à moi,
Mon cœur bondissait d'aise et j'étais comme un roi.
Mais cette voix bientôt, qui sans cesse s'élève
Du milieu des plaisirs pour gâter notre rêve,
S'éleva dans mon cœur et me dit : « Jeune amant,
u Amant si plein d'espoir, pèse bien ce moment.
« Jouis bien, jouis bien de cet instant rapide;
« Mire ton front si pur à ce flot si limpide,
a Car le flot va courir ; et, je te le promets,
« Ces cinq minutes-là ne reviendront jamais.
« Non, quand cette beauté, pour tes rivaux si fière,
« A toi se donnerait dès demain tout entière ;
« Quand mille autres bientôt, prises à ton amour,
« Voudraient dans tes cheveux se baigner tour à tour
« Et passer à ton cou leurs chaînes adorées ;
a Quand beaucoup, vers le soir, dans les bois rencontrées,
« Pâles s'en reviendraient au logis tout pleurant,
u Et mourraient, et prieraient pour ton âme en mourant;
« Quand pour prix des soupirs de ta vie inquiète,
« Descendue en tes nuits, la Gloire, ô grand poêle,
« De son aile effleurant ton luth harmonieux,
« Emporterait ton nom et tes chants dans les oieux;
« Non, dans tous ces plaisirs, dans ces folles merveilles,
« Tu ne reverras pas cinq minutes pareilles
« A celles de ce soir. — Oh! retiens-lesjongtemps,
« Cœur gonflé d'avenir, amant de dix-sept ans. »
\insi parlait la voix dans mon âme oppressée;
El moi, silencieux, écoutant ma pensée,
Par degrés je sentais la tristesse arriver;
Oubliant de jouir, j'étais près de rêver;
Quand Elle, tout à coup reposée el légère,
Honteuse d'avoir lui la valse passagère.
Reprit son éventail tombé sur mes genoux,
Kl m'en frappa, disant : « \ ijuoi donc pensez-vous ?
Kt je revins à moi; ma main saisit la sienne ,
El je. revis ses yeux, sa grâce italienne,
Son beau sein si brillant dans le noir du satin; —
El nous valsions encor quand parut le matin.