APRÈS UNE LECTURE D'ADOLPHE
Passé vingt ans, quand l'âme aux rêves échappée
S'aperçoit un matin qu'elle s'était trompée,
Et, rejetant l'espoir d'un jeune et frais amour,
Se dit avec effroi qu'il est trop tard d'un jour,
Oh! pourquoi, quelque part, en Tune des soirées
Où j'aime tant, au son des valses adorées,
Au bruit des mots riants sortis des cœurs séduits,
N'asseoir et m'oublier et bercer mes ennuis,
Pourquoi ne pas enfin trouver une âme tendre,
Affligée elle-même et qui saurait m'entendre,
Deux yeux noirs d'où les pleurs auraient coulé longtemps,
Une brune, un peu pâle, ayant bientôt trente ans,
Ou veuve, ou presque veuve; et qui, lasse du monde,
Heureuse d'accepter un cœur qui lui réponde,
Le veuille à soi, l'enlève? — et tous les deux d'accord,
Dans sa terre, en Anjou, Tourame ou Périgord,
A'ous irions nous aimer d'une amour longue et forte.
Ce serait un château, gothique ou non, qu'importe! j/
Mais de grands bois touffus tout autour du manoir.
Des charmilles, un parc, où bien avant, au soir,
On pourrait s'égarer au bord des eaux courantes,
Et se dire longtemps des paroles mourantes.
El quel bonheur encore, au lever, le matin,
Quand ses cheveux, sentant la rosée et le thym,
Roulent en noirs anneaux autour d'un cou d'albâtre,
Moi près d'elle, à genoux, son esclave idolâtre,
De réciter tout haut, en mariant nos voix,
Les doux chants nés d'hier ou connus d'autrefois,
De nous associer à ces plaintes chéries,
Kl de mêler, après, aux molles causeries
Chacun des noms divins qu'un poète adora,
Elvire el Béatrix, Gulnare etMédora '.
En hiver, quand il neige, an coin du feu qu'on aime,
Pour nous, après causer, la volupté suprême,
Ce serait de nous lire un roman tour à tour :
Non pas quelque beauté captive en une tour,
D'éternels souterrains, des spectres et des chaînes,
Mais des romans de cœur pleins d'amoureuses peines,
Où l'art sait retracer, sous l'éclat de nos mœurs,
Ce mal délicieux dont je sens que je meurs,
Kl dont tu meurs toi-même, ô ma belle complice.
Kl dont mourul aussi Delphine après Clarisse I
Puis, le roman fermé, toujours, d'un air jaloux
Nous dirions : Ces amants s'aimèrent moins que nous.
Point de fâcheux d'ailleurs; point de prude voisine
Débitant d'un ton sec sa morale chagrine,
Kl, dînant plus d'une heure, installée au fauteuil,
Le visage allongé, comme aux jours de grand deuil.
Non, rien que nous; nous seuls, nous pour toute la vie.
Et que m'importe' à moi ce que dira l'envie 7
« Il se fait tort vraiment ; il perd son avenir,
« Et sa jeunesse ainsi dans l'ombre va finir. »
Allez, tourmentez-vous, ô sages que vous êtes;
A chaque vent qui souffle agitez tous vos tètes:
Heurtez-vous, foulez-vous clans un même chemin :
En regrettant hier espérez pour demain:
Poursuivez, haletants, une ombre qui recule.
(lu dans l'étude encor que votre sang se brûle,
Et, pâles do soucis, prononcez gravement
Que les jours sont perdus que l'on passe en s'aimanl !
Moi désormais je vis pour celle que j'adore :
Ce qu'on dira de nous je veux qu'elle l'ignore;
Durant nos soirs d'hiver, ou l'été dans nos bois, Pour lui remplir le cœur c'est assez de ma voix ; Tout d'elle m'appartient ; mon amour l'environne, Et ma main à loisir lui tresse une couronne, Une noble couronne aux immortelles fleurs, Et dont en rêve un Dieu m'a donné les couleurs.
Une légère teinte d'ironie n'est-clle pas répandue dans celte pièce, et le poète n'y affecte-t-il pas, comme à plaisir, la langueur sentimentale' C'est une simple conjecture que nous soumettons à la sagacité du lecteur. Noie de l'Éditeur.)
Jardin du Luxembourg, novembre.
Au déclin de l'automne, il est souvent des jouis Où l'Année, on dirait, va se tromper de cours. Sous les grands marronniers, sous les platanes jaunes, Sous les pâles rideaux des saules et des aunes, Si par un levant pur ou par un beau couchant L'on passe, et qu'on regarde aux arbres, tout marchant, A voir sur un ciel blanc les noirs réseaux des branches, Et les feuilles à jour, aux inégales tranches, Creuses par le milieu, les deux bords en croissants, Figurer au soleil mille bourgeons naissants ; Dans une vapeur bleue, à voir tous ces troncs d'arbre Nager confusément avec leurs dieux de marbre. Et leur cime monter dans un azur si clair ; A sentir le vent frais qui parfume encor l'air;
Un oublie à ses pieds la pelouse flétrie.
Et la branche tombée et la feuille qui crie ,
Trois ibis, près de partir, un charme vous retient.
Et Ton dit : « N'est-ce pas le printemps qui revient? »
Avant la fin du jour il est encore une heure, Où, pèlerin lassé qui louche à sa demeure, Le soleil au penchant se retourne pour voir, Malgré tant de sueurs regrettant d'être au soir ; Et, sous ce long regard où se mêle une larme , La nature confuse a pris un nouveau charme; Elle hésite un moment, comme dans un adieu ; L'horizon à l'entour a rougi tout en feu ; La fleur en tressaillant a reçu la rosée ; Le papillon revole à la rose baisée, Et l'oiseau chante au bois en ramage brillant : « N'est-ce pas le matin? n'est-ce pas l'Orient ? »
Oh! si pour nous aussi, dans cette vie humaine, Il est au soir une heure, un instant qui ramène Les amours du matin et leur volage essor, Et la fraîche rosée, et les nuages d'or; Oh ! si le cœur, repris aux pensers de jeunesse (Comme s'il espérait, hélas ! qu'elle renaisse), S'arrête, se relève avant de défaillir, Et s'oublie un seul jour à rêver sans vieillir, Jouissons, jouissons de la douce journée, Et ne la troublons pas, celte heure fortunée ; Car l'hiver pour les champs n'est qu'un bien court sommeil Chaque matin au ciel reparait le soleil; Mais qui sait si la tombe a son printemps encorej Et si la nuit pour nous rallumera l'aurore?