‹ PoésiesChapitre 33 sur 177 · A DAVID · texte numérisé non relu

A DAVID

.V l'heure où l'on est loin de la foule envieuse, Quand la neige, à minuit, lente, silencieuse,

Tombe aux toits endormis, Et (pic seul, o David, dans ton atelier sombre Tu veilles au milieu de tes bustes sans nombre

Comme au milieu d'amis ;

Quand ton poêle s'éteint: quand ta lampe mourante Tremble à tous ces fronts blancs, et, comme une âme errante

Passe et joue à l'entour, Rien des fois, n'est-ce pas? l'enthousiasme austère Par degrés te saisit et t'enlève à la terre,

Epris d'un noble amour !

Tu penses à la gloire, à l'oubli qu'on redoute/ A semer ici-bas le marbre sur la roule Où d'autres vont venir,

A prendre rang un jour au Panthéon sublime Des hôtes immortels que ton ciseau ranime Et garde à l'avenir.

Et déjà sous la lampe et ses rayons débiles, Tu vois autour de toi tes marbres immobiles

Frémir et s'ébranler, Ils vivent : un regard sort de chaque paupière : Comme le Commandeur, tous ces hommes de pierre

Te font si^ne d'aller.

Et bientôt, s'agitant. ils passent sur ta tête. Puis repassent; et toi, tu voudrais à la fête

Suivre ces grands vieillards :

Telles sur Ossian, au sein des nuits neigeuses, Se penchent des aïeux les Ombres voyageuses

Une bercent les brouillards.

Le pan de leur manteau flotte aux vents et le touche : Ému, tu sens la voix expirer à ta bouche

El tes yeux se mouiller; Et l'extase pour toi prolonge ce beau rêve, Jusqu'à ce que ta lampe en mourant te l'enlève

Et te vienne éveiller.

Hélas ! dans les cités la foule qui sommeille ;

Çà et là, vers minuit, l'artiste en pleurs qui veille

Et lève au ciel les bras, Et quelques noms sacrés que toujours lui ramène Un ardent souvenir, c'est là la gloire humaine,

David, et lu l'auras!

Tu l'auras ; car, puisant dans ta pierre féconde, D'Argos à Panama tu vas orner le monde

D'illustres monuments ; Tu peuples de héros les vieux ponts de nos villes, Les continents nouveaux, et les lointaines îles,

Et les tombeaux donnants.

SONNET Pour un ami.

Que de fois, près d'Oxford, en ce vallon charmant, Où l'on voit fuir sans fin des collines boisées, Des bruyères couper des plaines arrosées, La rivière qui passe et le vivier dormant,

Pauvre éiranger d'hier, venu pour un moment, J'ai reconnu, parmi les maisons ardoisées, Le riant presbytère et ses vertes croisées, Et j'ai dit en mon cœur : Vivre ici seulement!

Hélas! si c'est là tout, qu'est-ce donc qui m'entraîne? Pourquoi si loin courir? pourquoi pas la Touraine; Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris?

Un chaume du Jura, sous un large feuillage, Ou bien, encor plus près, quelque petit village, D'où, par delà Meudon, l'on ne voit plus Paris?

SONNET

Chacun en sa beauté vante ce qui le touche ; L'amant voit des attraits où n'en voit point l'époux; Mais que d'autres, narguant les sarcasmes jaloux, Vantent un poil follet au-dessus d'une bouche ;

D'autres, sur des seins blancs un point comme une mouche; D'autres, des cils bien noirs à des yeux bleus bien doux, Ou sur un cou de lait des cheveux d'un blond roux ; Moi, j'aime en deux, beaux yeux un sourire un peu louche :

(Test un rayon mouillé ; c'est un soleil dans l'eau, Qui nage au gré du vent dont frémit le bouleau ; C'est un reflet de lune aux rebords d'un nuage ;

C'est un pilote en mer, par un ciel obscurci,

Qui s'égare, se trouble, et demande merci,

El voudrait quelque Dieu, protecteur du voyage.

SONNET

En ces heures souvent que le plaisir abrège, Causant d'un livre à lire et des romans nouveaux, Ou me parlant déjà de mes prochains travaux, Suspendue à mon cou, tu me dis : Comprendrai-je?

Et la main se jouant à mon front qu'elle allège,

Tu vantes longuement nos sublimes cerveaux,

Et tu feins d'ignorer... Sais-tu ce que tu vaux,

belle Ignorante aux blonds cheveux, au cou de neige?

Qu'est toute la science auprès d'un sein pâmé, Et d'une bouche en proie au baiser enflammé, Et d'une voix qui pleure eL chante à l'agonie?

Ton frais regard console en un jour nébuleux ; On lit son avenir au fond de tes yeux bleus, Et ton sourire en sait plus long que le génie.

SONNET

IMITK DE WOBDSWORTH.

Je ne suis pas de ceux pour qui les causeries, Au coin du feu, l'hiver, ont de grandes douceurs : Car j'ai pour tous voisins d'intrépides chasseurs, Rêvant de chiens dressés, de meutes aguerries,

Et des fermiers causant jachères et prairies, Et le juge de paix avec ses vieilles sœurs, Deux revèches beautés parlant de ravisseurs, Portraits comme on en voit sur les tapisseries.

Oh ! combien je préfère à ce caquet si vain, Tout le soir, du silence, — un silence sans fin ; Être assis sans penser, sans désir, sans mémoire ;

Et, seul, sur mes chenets, m'éclairant aux tisons, Écouter lèvent battre, et gémir les cloisons, Et le fagot flamber, et chanter ma bouilloire !

SONNET

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