‹ PoésiesChapitre 44 sur 177 · DÉSIR · texte numérisé non relu

DÉSIR

Eh quoi! ces doux jardins, cette retraite heureuse, Qui des plus chers désirs de mon âme amoureuse

Enferme les derniers; Reaux lieux dont je n'ai vu que l'enceinte, bordée De mélèzes en pleurs et d'arbres de Judée

Et de faux-ébéniers ;

bosquets voilés au jour, secrètes avenues, Dont je n'ai respiré les odeurs inconnues

Que par la haie en fleur ; Au bord desquels, poussant mon alezan rapide, J'ai souvent en chemin cueilli la feuille humide

Pour la mettre à mon cœur;

Quoi ! ces lieux de son choix, ces gazons qu'elle arrose, Ces courbes des sentiers dont à son gré dispose En caprice adoré ;

Ce plaisir de ses yeux, son bonheur dès l'aurore ; Tout ce qu'elle embellit et tout ce qu'elle honore, Demain je le verrai !

Je verrai tout : déjà je sais et je devine ;

Je suis sous les berceaux sa démarche divine

Et son pas agité ; Je l'imagine émue, en flottante ceinture, En blonds cheveux, plus belle au sein de la nature,

0 Reine, ô ma Beauté!

Oh ! dis, en ces moments de suave pensée, Lorsqu'au pâle rayon dont elle est caressée

L'àme s'épanouit, Comme ces tendres fleurs que. le soleil dévore, Que le soir attiédit, et qui n'osent éclore

Qu'aux rayons de la nuit ;

.Quand loin de moi, sans crainte et plus reconnaissante, Tu nourris de soupirs cette amitié naissante

Et ce confus amour ; Quand sur un banc de mousse, attendrie et pâlie, Tu tiens encor le livre et que ton œil oublie

Qu'il n'est déjà plus jour;

Quand tu vois le passé, tous ces plaisirs factices, Tous ces printemps perdus comparés aux délices

Qui germent dans ton cœur; Combien pour nous aimer nous avons de puissance, Mais que, même aux vrais biens, le mensonge ou l'absence

Retranchent le meilleur ;

Oh ! dis, en ces moments d'abandon et de larmes. Sens-tu tomber tes bras et se briser tes armes Contre un amant soumis?

Sens-tu fléchir Ion front et ta rigueur se fondre Et tes gémissements essayer de répondre, Quand de loin je gémis?

Oh! dis, sous la fraîcheur du plus charmant ombrage, Dans tes loisirs sans fin, toujours et sans partage

Suis-je en ton souvenir?

Dis, songeant au réveil que dans ta chère allée, Sous l'arbre confident de ta plainte exhalée,

Demain je dois venir,

As-tu, ce matin même, as-tu revu les places, As-tu peigné le sable où se verront les traces

Et les miennes aussi?

As-tu bien dit à l'arbre, aux oiseaux, à l'abeille, Au vent, — de murmurer longtemps à mon oreille :

« C'est ici, c'est ici!

« Ici qu'elle est venue, ici que, solitaire,

« S'est lentement en elle accompli ce mystère

« Qui nous change en autrui ; « Ici qu'elle a rêvé qu'elle s'était donnée, « Ici qu'elle a béni le jour, le mois, l'année

« Qui l'uniront à lui ! »

Vœu sacré! — Mais au moins, pour demain, belle Élise, N'est-il pas, n'est-il pas, vers cette heure indécise

Où tout permet d'oser, N'est-il pas un sentier dans le myrte et la rose, Un bosquet de Clarens où le ramier se pose,

Où descend le baiser?

Qund mihi si secum laies concedero nocles IIU velil, vitse longus et annus eril ;

Si dabil haec limitas, liam immortalis in illis Nocte una quivis vel Iléus esse polest. t I'ropluce.

Au temps de nos amours, en hiver, en décembre,

Durant deux, nuits souvent enfermés dans sa chambre (1),

Sans ouvrir nos rideaux, sans lever nos verrous,

Ardents à dévorer l'absence du jaloux,

Nous avions, dans nos bras, éternisé la vie :

Tous deux, d'une àme avide et jamais assouvie,

Redoublant nos baisers, irritant nos désirs,

Nous n'avions dit qu'un mot entre mille soupirs,

Nous n'avions fait qu'un rêve, — un rêve de chaumière,

D'âge d'or, de printemps, de paisible lumière.

De fuite ensemble au loin, d'amour au sein des bois,

D'entretiens, chaque soir, sans fin, à demi-voix :

Kl tout cela confus, comme dans un nuage ;

Et dehors, cependant, la bise faisait rage,

Et la neige à flocons aux vitres s'entassait;

Et lorsque après deux nuits le matin commençait,

Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croisée,

Je la laissais au lit haletante et brisée,

Et que, tout tiède encor de sa molle sueur,

L'œil encor tout voilé d'une humide lueur,

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ÀXT£C£, VÛXTCCS ^XÎ!V WOîlî Kl fl/JSpluV.

•< Quiconque est serviteur des Amours devrait avoir les nuits des Cimmérien«. » Paul le Silentiaire [An'hologU palat ., V, Erotiea, 283 .

Le long des grands murs blancs, comme esquivant un piège,

Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige,

Mon bonheur ici-bas m'avait fait immortel ;

Mon cœur était léger, car j'y portais le ciel;

Mon pied impatient, touchant la terre à peine,

Bondissait; et toujours je sentais son haleine

Et ses moites baisers; et fatigue, et péril,

Et froid, j'oubliais tout : tel l'amant en avril

S'ouvre dans les lilas sa route parfumée,

Ou tel un jeune dieu suit la mortelle aimée.

SONNET

11 est au monde un lieu, quel lieu ! quelles délices! Un bois, et dans ce bois un arbre, sous lequel J'ai tant reçu de toi de bonheur immortel, Où j'ai tant de tes yeux essuyé les calices;

Où tant de fois, criant comme dans des supplices, Nous avons dit au Temps qui fuit d'être éternel ; Où tu m'as tant aimé, tant appelé cruel, Tant brûlé du poison de tes folles malices ;

Que si jamais un jour, une heure, un seul instant,

Femme, redevenue ingrate et résistant,

Devant moi, sous ce Ciel qui tous deux nous regarde,

Tu pouvais, en passant, le front haut, sans me voir, Au bal ou dans l'église insolemment t'asseoir ; — Oue si tu m'oubliais jamais, — je te poignarde!

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