LE CONTRE-TEMPS
lbarn forte via sacia.
Hoiiace.
Par un des gais matins de l'avril le plus doux, Vers onze heures, j'allais, rêveur, au rendez-vous,
(1) « Dans tout le temps de ma belle jeunesse, j'ai toujours été ne désl* tant, n'appelant tien tant de mes vœux, n'adorant que la Passion sacrée. " {Pensées de Joseph Delorme.) Ça été le cri des enfants du siècle. Toésie et morale régulière ne vont guère ensemble. 11 y a longtemps que Montaigne a dit i « Et moi je suis de ceux qui tiennent que la poésie ne rit point ailleurs comme elle fait en un sujet folâtre et déréglé. » Mais il le disait gaiement, et no.-; enfants du siècle, ces neveux de René, l'ont dit au sérieux et sans rire, avec une sorte d'acharnement.
Sans hâte, et du soleil, au bon côté des rues. Essuyant pas à pas les tiédeurs reparues, M'arrêtent aux rayons comme aux blés le glaneur : 11 est mieux de marcher lentement au bonheur. Mais voici qu'en songeant, un détour téméraire, Un caprice me pousse au seuil de mon libraire, Et là Ballanche était, Ballancbe, fils d'IIébal, Fils d'Orphée, empêché dans un siècle inégal, Et qui, d'un imprimeur en quête dès l'aurore, Voit sa Tbèbes pendante et ne pourra la clore.
— v Oh ! bonjour; vous voilà. De quel côté, dit-il, Allez-vous? » — Et déjà je sentais le péril :
— « Je suis pressé, je cours. » — Mais vainement j'élude: « Je vous suis, » m'a-t-il dit avec béatitude.
Il le faut : nous marchons; à son pas enchaîné,
J'avais la demi-heure, et je me résignai.
Oh ! si tu n'as pas vu le personnage, Amie,
Si tu n'as pas dix fois ouï sa bonhomie,
Tu te figures mal le sort et les malheurs,
El les tiraillements et les lutins railleurs
D'un amoureux, tandis que Ballanche s'explique :
Jamais je ne l'ai vu si palingénésique,
Si lent dans sa parole et dans sa fluxion,
Si traînant à franchir l'initiation.
Comme à l'Égyptien sous la funèbre voûte,
Chaque coin me semblait un degré qu'on redoute.
Une épreuve, un écueil, un dur cap à doubler.
Et ton poëte aussi venait se rappeler,
Régnier, — et ton plaideur, Horace, — et me sourire,
Et du bout de leur trait attiser mon martyre !
Certes dans ce moment, plaideur, rimeur outré,
Humanitaire enfin, j'eusse tout préféré,
Tout, excepté Cousin qui jamais ne vous lâche!
« — Monsieur, disait Ballanche, or mon œuvre, ma tâche,
C'est ma chair et mon sang !» — Et comment quitter là,
Je vous prie, et brusquer auteur qui dit cela?
Comment lui voir le sang couler, sans qu'on y mette
La main, au moins le doigt, d'un mouvement honnête?
J'écoutais, j'expiais, et j'avais mérité
Plus d'un beau rang déjà dans sa noble Cité,
Dans sa Cité future,... hélas! quand midi sonne,
Midi, l'heure chérie, où Celle qui la donne
Doit arriver là-bas et va chercher longtemps
L'Ami pour qui son cœur célèbre le printemps.
Nous, en plein Carrousel nous étions : — « Je découvre
Que votre œuvre, monsieur Ballanche, est comme un Louvre,
Dis-je aussitôt, le Louvre aperçu de ce lieu :
Il n'y manque qu'une aile, il faut la faire : adieu ! »
Et sur ce mot adieu! j'échappe et me dégage ;
Lui, bâille et rit, content du compliment pour gage,
Humant ma flatterie en face du beau ciel,
Et digérant longtemps ce doux gàleau de miel !,
— Oh ! laissons-les de loin et mourir et renaître, Ces rêves nés à l'âge où l'Amour n'est plus maître, Systèmes qu'un mot flatte, et qui se croient moins faux ; . . . Nous, comptons nos saisons par des baisers nouveaux !
(Il ne faudrait pas voir dans cette pièce autre chose qu'une plaisanterie innocente, entre amoureux, envers un homme qu'on vénère d'ailleurs, mais dont une fois on a souri.)
1HS POFSIF.S
SONNET
Laisse la tète, Amie, en mes mains retenue, Laisse ton front pressé ; nul œil ne peut nous voir. Par ce beau froid d'hiver, une heure avant le soir, Si la foule élégante éniaille l'avenue,
iNe baisse aucun rideau, de peur d'être connue; Car en ce gite errant en entrant nous asseoir, Vois! notre humide haleine, ainsi qu'en un miroir, Sur la vitre levée a suspendu sa nue.
Chaque soupir nous cache, et nous passons voilés. Tel, au sommet des monts sacrés et recelés, A la voix du désir, le Dieu faisait descendre
Quelque nuage d'or fluidement épars,
Un voile de vapeur, impénétrable et tendre :
L'Olympe et le soleil y perdaient leurs regards (I).
SONNET A Théophile Gautier.
Pour venger du passé la jalousie amère, Souvent je me suis dit : Jeune fille n'est rien
il) Homère, Iliade, XIV.
(Si belle qu'elle brille aux côtés de sa mère),
Rien qu'un beau marbre blanc aux mains du praticien,
Qu'il met à point, dit-on, mais que seul mène à bien, Avant que dans Milo, déesse, on la révère, Le Sculpteur au génie amoureux et sévère. L'époux vient et se croit ce grand Corinthien
Il s'éprend du Paros, il arrondit l'ivoire,
Et dans son nom inscrit s'applaudit de sa gloire.
L'amant, s'il vient plus tard, a tout fait en un jour :
Sans lui ce sein mourait; il met l'âme au sourire; Ce front dormait de marbre, un éclair le déchire. Mère, époux, vous serviez Polyclète et l'Amour !
(On n'oserait répondre que M. Qualremêre de Quincy, s'il vivait encore, ne trouvât rien à redire ici pour ce technique de l'art antique. Le poète a supposé que Polyclète travaillait le inarbre d'après le procédé moderne.)
SONNET
Des laves du Vésuve une goutte enflammée, Durcie en pierre sombre où l'onyx est scellé, Luit dans l'or sur sa gorge, à son sein étoile : Un guerrier s'y figure en antique camée.
Et tandis qu'elle parle, et que, de grâce armée, Elle glisse et fait fuir, autre part appelé,
Le regard qu'attachait l'éblouissante clé, Toujours il y revient, à l'idole fermée.
0 Vous qu'on aime à l'ombre, et selon vous trop tard, Qu'on désire avec pleurs, qu'on implore sans art, Oh ! quand il nage encor dans sa neige si belle,
Oh! qu'à ce sein je puisse, avant mon soir aussi,
Mieux qu'antique camée ou lave au flot durci,
Clouer mon front brûlant, toute une heure... éternelle !
Mitia poiiu.
VinGILE.
Sous les derniers soleils de l'automne avancée, Dans les derniers rayons des plus pâles beaux jours, Il est une douceur plus tendre à la pensée, Et belle encor d'effets et de riches retours.
Dans le déclin aussi de la beauté qu'on aime, Dans ses yeux, dans ses traits et sur son sein pâli, Il est un dernier charme, une haleine suprême. Une blancbeur de pampre, et comme un fruit d'oubli.
C'est la rose mourante et toujours plus touffue; Plus désirée à l'œil, la pêche qui va choir, La prune qui se fend et sa chair entrevue, Ivresse de l'abeille à son butin du soir!