Poésies
11, s'élève de temps à autre autour de Baudelaire des discussions de critiques, de journalistes. On dispute de sa prééminence ; les uns le tiennent pour le plus grand poète du xixe siècle, et ne font même pas fléchir devant la royauté traditionnelle de Victor Hugo l'hyperbole de cette louange. D'autres sont sévères à V étroitesse, même exquise, de son œuvre, et lui font grief de n'avoir chanté, si habilement que ce fût, qu'une petite et trouble part de l'âme moderne. C'est une marque singulière d'actualité que de susciter ces vaines contradictions : elles prouvent que Baudelaire n'appartient pas encore à V immobile passé, mais continue d'être associé vivant à nos querelles. Des poètes de son temps il reste sans doute le plus proche de nous, par ces impuretés mêmes et ces partis-pris qui lui valent une gloire inquiète.
Il ne convient pas, pourtant, de trop le tirer à nous : plus facilement encore il se laisserait rejeter vers ses aînés romantiques. Né neuf ans seulement après Musset, il a grandi sous V ascendant des lyriques de 1830; il a appris dans leurs chants ce que c' était alors que la poésie et que le poète. C'est d'eux qu'il tient cette opinion que le poète doit
PREFACE
conduire sa vie par des voies du vulgaire incomprises, et qui ne mènent point au bonheur; que dès sa naissance il est marqué, par la faveur cruelle des Dieux, pour une destinée d'isolement et de souffrances ignorées; que la source du génie est dans la douleur.
« Je sais que la douleur est la noblesse unique » dit-il, et ce vers fait écho aux « chants désespérés » de la . Nuit de Mai. Le « mal du siècle », les tristesses grandioses} et les plaies mystérieuses de l'âme, et l'obstination de soliltude sentimentale, Baudelaire aussi a eu sa part à cet héri\ tage prestigieux de René. De là, entre autres, le symbolJ hautain de /'Albatros. De là aussi, peut-être, V agencement assez pitoyable — l'art excepté — de sa courte existence.
Une enfance assez isolée, vraiment, entre sa mère, veuve remariée, et son beau-père détesté : la tendre autorité d'un père lui manqua. Il commence sa libre expérience du monde par le désordre et la débauche; jusque dans des aventures qui gâteront incurablement sa santé il recherche les excitations inconnues, les étrangetês sensuelles. La réputation de quelque perversité ne lui déplaît point. Ses contemporains, Maxime Du Camp, Blaze de Bury, rapportent de lui diverses excentricités. Des cheveux bizarrement teints, une affectation de goûts anormaux, de dérèglement, d'insensibilité cynique; mais en même temps une tenue extérieure irréprochable, des élégances raffinées dont il maintiendra quelques-unes jusque dans la gêne où il mourut, et qui firent de lui quelque temps l'un des « dandys » notoires de Paris : ce sont là, certes, des jeux combinés à plaisir pour effarer
PRÉFACE
les bourgeois, mais il y faut voir aussi V indication de certaines préférences, une image volontairement chargée de son génie. Il s'est complais amment prêté à la tyrannie de la sensation, la plus renouvelée, la plus artificielle même qu'il se pouvait; mais toute sa vie a été tourmentée, grandie aussi et poétisée par le vain désir de s'en libérer. L'attirance de l'exotisme, puis l'habitude sensuelle, finalement mêlée de quelque pitié, V enchaînèrent à une maîtresse indigne et funeste, rencontrée à son retour de l'île Maurice. Mais dans cet esclavage avilissant il n'a cessé d'aspirer à la pureté, à l'harmonie, à une vie sentimentale que la chair ne régirait point. Maintes fois il a voulu s'évader de la débauche vers l'amour. Il parlait à une femme du « culte incorporel et mystérieux », de la « suave et chaste attraction » qui unissait leurs âmes, et il ajoutait : « Soyez mon Ange gardien, ma Muse et ma Madone, et conduisez-moi dans la route du Beau. » Mais il ne pouvait point reconquérir cette naïveté de V amour, pas même dans les beaux bras sculpturaux de Mme Sabotier, qu'il aima religieusement pendant cinq ans, et qu'il délaissa dès qu'elle eut consenti à la déchéance de se donner. L'antique duel de la chair et de l'esprit, où il se savait impuissant à prendre parti, c'est la misère de sa vie et V acre sublimité de son lyrisme. Il lui fut infligé de vivre, et de chanter, l'un de ces contrastes pathétiques qui furent si chers aux romantiques. Mais celui-ci contenait en soi les futurs débats de l'âme moderne; et les plus clairvoyants de nos contemporains savent qu'ils procèdent de Baudelaire.
PRÉFACE
Ce monde mouvant, indéfini, des phénomènes sensibles, la plupart des hommes, voire des poètes, le réduisent à ce qu'en perçoivent les yeux. Ils épient jusqu'à la minutie les i jeux de V ombre et de la lumière, V accident des formes, la nuance des couleurs; mais de quelles sèches notes, de quelles rudes conventions se contentent, pour le reste, ceux-là même qui s' attachèrent à observer! Baudelaire ne nous offre point de ces spectacles inertes; les parties purement visuelles, dans ses descriptions, ne sont jamais à elles seules V essentiel; il s'y mêle une symphonie de sensations qui est une des grandes originalités de son génie. Les sons et les parfums, sensations en apparence hétérogènes à leur objet, et comme libérées de la matière qui les causa, lui composent une réalité inconsistante, imprécise, mais qui impérieusement émeut l'âme et suggère à l'imagination de la compléter de ses fictions. Il se décrit l'univers par les émois et les rêves qu'il y suspend. Ses poèmes peut-être les plus personnels et célèbres, Parfum exotique, la Chevelure, le Flacon, sont de ces sortes de peintures immatérielles. Le mondz n'y est point extérieur au poète, et n'a pas cette indépendante précision que la vue prête aux choses : il est la création continuelle de l'âme, une image de ses puissances.
Une telle représentation de l'univers révèle assez l'idée que se fait Baudelaire de l'homme et de la vie. Un être de chair, qui par ses sens jouit et souffre, fait pour le plaisir et la doideur, pour les convoitises et les regrets. Prisonnier de l'instant, dupe de l'éphémère, condamné à chercher, parmi ce qui n'a point de durée, l'objet changeant de son éternel
PRÉFACE
désir, une fatalité V entraîne de la jouissance à la souffrance et aux perverses recherches. La^ beauté physique est une créatrice de laideur morale; dans la grâce, dans les voluptés grimace le crime ou le vice. Et continuellement les ombres de cette fantasmagorie laissent transparaître la hideuse vérité de la mort. Comme tous les voluptueux, Baudelaire est hanté de la pensée de la mort, et trouble ses fêtes sensuelles par la puanteur du cadavre -final. Le Voyage à Cythère, où Vile des amours nous est résumée en un désert surmonté d'un sanglant gibet, c'est un exact symbole de la pensée baudelairienne. Le mal, le vice, la laideur et la mort, voilà donc les caractères de V humanité.
Nombre de poèmes manifestent la prédilection de Baudelaire pour les tableaux où Paris dévoile et étale V envers ignoble de ses grandeurs. Les miséreux, les assassins, les filles, et chaque soir le réveil grouillant des vices, telle est la Ville, œuvre suprême et miroir de l'homme. Ce n'est pas toujours sans quelque artifice assez visible qu'il affecte de découvrir dans nos cœurs des bassesses et des cruautés à la place des beaux sentiments que nous prêtons à notre naturelle bonté. Pas même V amour maternel n'a trouvé grâce devant ce juge systématique et désespéré. Le satanisme de Baudelaire, c'est juste cette coutume obstinée d' attribuer au mal une paradoxale prédominance, et de l'exprimer allêgoriquement par la royauté dissimulée de V Ange déchu. Combien il avait raison, malgré V étalage volontiers un peu scandaleux de sa sensualité, de se réclamer du christianisme! Cette malédiction jetée sur la nature de l'homme,
PRÉFACE
sur les formes instinctives de la vie, sur le plaisir, sur la beauté, sur tout ce qui vient de la chair, enfin cette impuissante aspiration de l'âme à se libérer, rien ici qui ne soit pénétré d'esprit chrétien : c'est l'habituel prélude des grands cantiques de la foi, et comme le premier rite d'une conversion qui ne s'acheva pas.
De tels éléments, nouveaux et éternels, subtilement personnels et pourtant communs à toute conscience, se compose l'inspiration de Baudelaire. Comment le répertoire de nos poètes lyriques s'en est trouvé bouleversé, il est facile de V apercevoir. Par lui maintes sensations, maints accords d'impressions ont eu accès dans la littérature; et de nouvelles images du monde se sont dégagées des brumes de V inconscient, où les laissaient les âmes ordinaires. Comme l'a dit Victor Hugo, « il a créé un frisson nouveau ». Il n'est pas jusqu'aux bizarreries, aux aberrations ou aux dépravations même de la sensibilité, dont il n'ait en quelque manière autorisé l'admission dans l'art, comme des traits d'observation exceptionnellement sincères, ou comme les prémisses surprenantes de conclusions spiritualistes. Sous prétexte de mieux confesser la misère de la vie selon la chair, l'esthétique baudelairienne a permis d'en détailler des formes singulières, subtiles, raffinées, ou maladives et honteuses un peu. Elargissement extrême, et jusqu'à l'excès peut-être, des ressources de la poésie et du roman : Verlaine et les Goncourt en témoignent tout de suite.
Il est de la nature des sensations d'être discontinues,
PRÉFACE
comme des mondes qui se succèdent et s'abolissent dans la durée, mais dont chacun fut pour un instant l'univers. Or chacune d'elles, d'un choc brièvement définissable, peut émouvoir dans l'âme une ondulation illimitée. Elle est enserrée dans l'étroitesse d'un acte et d'un point du temps, et pourtant elle enfante des infinis.
L'art de Baudelaire, pour lui être consacré, s'est fait à son image. Il est le chant même de ce monde de la sensation, comme lui morcelé, précis et plein de résonances infinies. Des pièces brèves, à la mesure d'un moment de la vie sensible : nulle place ici à l'éloquence et aux déductions d'arguments. Et chacun de ces moments portant en soi sa perfection, Baudelaire a aimé donner à ses courts poèmes une structure organisée et comme architectonique. La rigueur du sonnet, parfois légèrement déréglé, d'autres agencements, plus subtils et plus nouveaux, de rimes et de vers répétés, convenaient à ses microcosmes. Mais le plus grand art de Baudelaire est d'avoir su faire exprimer à une technique si ordonnée les modulations vagues de la sensibilité, du rêve et des plus lointaines désespérances métaphysiques. Tout n'est chez lui que correspondances, symboles, analogies : nulle sensation qui ne se décrive par les harmonies complexes qu'elle ébranle dans l'âme. Les Petits Poèmes en prose abondent en exemples très clairs de cette manière, ainsi : « Une petite voile... qui par sa petitesse imite mon irrémédiable existence »; et encore : « Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle »; et ceci encore : « Il est une contrée qui te res-
PRÉFACE
semble... Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer... dans ta propre correspondance? » Semblable, à peine plus déguisée, est la poésie des Fleurs du Mal. Il suffirait de relier Correspondances, ou Harmonies du soir, le plus divers ensemble de résonances entremêlées, donc le plus baudelairien peut-être de ses chefsd'œuvre : toujours les sensations se transposent en d'autres,
I^es parfums, les couleurs et les sons se répondent, et toute notation concrète en des équivalences sentimentales : « Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige, Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir... »
C'est ici la plus riche musique baudelairienne, et le secret, je pense, de sa puissance inoubliée sur les temps qui Vont suivi. Le symbolisme en est sorti naturellement. Mais V enseignement que Baudelaire nous propose est plus varié. Se complaire aux jouissances du concret, — les plus fines et les pires, — et pourtant élancer douloureusement la poésie vers le spiritualisme; préciser l'aigu de sensations inédites, et pourtant dissoudre en notes immatérielles les thèmes descriptifs du lyrisme; suggérer des combinaisons indécises d'impressions, de sentiments et d'idées à l'aide d'une technique minutieuse et concise : ces antinomies baudelairiennes définissaient prophétiquement les tendances de notre art récent. Inspiration, métier, de lui nous avons tout recueilli, jusqu'à ses manies. Car il avait des partis-pris d'ironie, un désir parfois d'étonner, de décevoir, et comme l'envie morbide de briser d'un grincement ses harmonies
PRÉFACE
savamment concertées : certains de nos contemporains s'en font un procédé, je dirais une réclame. Ceux même qui ont rompu avec son influence, il leur a appris à écrire. Le pessimisme, le désespoir de se croire damné ne peuvent être éternels; il fut permis à quelques-uns, nos maîtres, un Moréas, un Barrés surtout, de tirer de la rencontre du monde et du moi d' autres conclusions, de s' évader de V éphémère par d' autres voies. Mais ils n'ont que redressé l'ultime inflexion du chant de Baudelaire; à l'art qu'ils tenaient de lui ils ont rendu des fins plus sereines, et le courage d'être grand... Mais « ceci est une autre histoire... »
ALBERT PAUPHTLET.
Note. — La présente édition des Fleurs du Mal a été établie sur un plan nouveau, qu'il faut justifier brièvement. On sait que la dernière édition remaniée, corrigée, augmentée par Baudelaire, est celle de 1861; (la première datait de 1857). Il n'est pas douteux que pour l'ordre comme pour le texte même des pièces, il ne faille rigoureusement la reproduire. Mais après le procès de 1857, six pièces, condamnées par justice, ne purent figurer dans la seconde publication. Nous les donnons, dans leur texte de 1857, à la suite du recueil de 1861. C'est là tout ce qui constitue proprement les Fleurs du Mal; ainsi en a déjà jugé M. Van Bever dans son excellente édition de 1917 (Paris, Crès).
Mais il est à peu près certain qu'après 1861 Baudelaire préparait une nouvelle édition des Fleurs, qui eût été encore augmentée. Des pièces dont on peut supposer qu'elles y eussent figuré ont paru dans diverses publications. L'édition posthume de 1868, procurée chez Calmann-Lévy par Th. de Banville et Asselineau, les a recueillies et intercalées arbitrairement parmi les poèmes de 1861. M. Van Bever a cru pouvoir faire de ces additions une série unique, qu'il a intitulée Supplément aux Fleurs du Mal, et ordonnée selon les dates de première publication. J'ai, pour ma part, désiré là quelques distinctions.
PRÉFACE
i° En 1866, l'éditeur Lemerre faisait paraître dans le Parnasse contemporain seize pièces de Baudelaire qu'il intitulait Les Nouvelles Fleurs du Mal. Il est à peine besoin de faire remarquer que l'emploi d'un pareil titre, du vivant de l'auteur, implique son autorisation (ou celle de ses proches, car il était alors fort malade), et par suite nous donne la certitude que ces seize pièces devaient prendre place dans la réédition projetée des Fleurs. Je les ai donc imprimées à part, dans l'ordre, dans le texte et sous le titre de 1866.
20 Tout autre est le cas des Épaves, recueil publié à Bruxelles, la même année 1866, par les soins de Poulet-Malassis, le premier éditeur de Baudelaire. Comme le note M. Van Bever, il est évident que Baudelaire, qui venait de quitter la Belgique, n'a pu autoriser cette publication dont l'Avertissement et les notes décèlent le caractère un peu clandestin et surtout commercial. A côté des pièces condamnées, qui en faisaient sans doute l'attrait escompté, on y trouve des œuvres d'inspiration et de facture fort diverses; plusieurs figurent également dans le Parnasse contemporain ; d'autres n'étaient en aucune façon à mêler aux Fleurs du Mal. Ce recueil factice, mal composé et dépourvu d'autorité réelle, a cependant été imprimé à l'aide de papiers de Baudelaire, et l'on ne saurait affirmer que Poulet-Malassis n'a pas associé en quelque manière l'auteur, pendant son séjour de 1865 en Belgique, à la préparation même du texte. Nous avons donc pris de là trois beaux poèmes, qui sont d'ailleurs traditionnellement joints aux Fleurs du Mal, et qui le méritent. Mais il était juste de les présenter à part.
30 Parmi les poèmes de Baudelaire originairement parus dans des périodiques divers, il en est qu'aucune des éditions ci-dessus mentionnées n'a recueillis et que l'édition posthume de 1868 incorpore pour la première fois aux Fleurs. Deux d'entre eux nous ont semblé digues de former un nouveau chapitre, comme éléments probables de l'édition intégrale des Fleurs.
40 Mais cette édition de 1868 contient encore quatre autres pièces qu'il n'y a, à mon avis, aucune raison d'introduire dans les Fleurs du Mal. On a dit maintes fois les torts de cette édition posthume, où les fautes sont nombreuses, et où l'ordre des poèmes est arbitraire. Mais un de ses défauts les plus fâcheux est d'avoir incité, autorisé presque les éditeurs, même actuels, à faire de l'édition des Fleurs du Mal un recueil élastique du plus grand nombre possible de vers de Baudelaire. Si elle hicorpore aux Fleurs les vers pour Daumier ou Lola de Valence, pourquoi ne pas y joindre aussi, connue M. P. Dufay, les bouffonneries peu admirables de Belgique? Les Fleurs du Mal étaient un livre, les éditeurs de 1868 et leurs
PRÉFACE
imitateurs en font une collection amorphe. Quelque respect que j'aie pour Banville et Asselineau, dont les intentions étaient sans doute de sauver tout ce qui, de leur ami encore insuffisamment honoré, leur semblait digne de vivre, je me refuse à cette piété indiscrète, et maintenant inutile.
Bt pourtant, il faut bien se souvenir que c'est dans ce seul texte de 1868 que nous avons tous lu notre poète jusqu'à ce qu'il entrât dans le domaine public. Est-il désormais possible de faire disparaître complètement des Fleurs du Mal, pour les meilleures raisons du monde, quatre pièces qu'on a accoutumé d'y voir? J'en ai eu scrupule : je les ai donc rejetées en un Appendice, et leur aurais volontiers, si la bibliophilie l'eût permis, imposé une typographie moins honorable qu'au reste du livre.
Le texte de l'ouvrage a été établi par les soins d'AJLBERT Pauphilet.