‹ PoésiesChapitre 50 sur 141 · L'IRRÉPARABLE · texte numérisé non relu

L'IRRÉPARABLE

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords, Qui vit, s'agite et se tortille, Et se nourrit de nous comme le ver des morts,

Comme du chêne la chenille ?

Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords ?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,

Noierons-nous ce vieil ennemi, Destructeur et gourmand comme la courtisane,

Patient comme la fourmi ?

Dans quel philtre ? — dans quel vin ? — dans quelle tisane

Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,

A cet esprit comblé d'angoisse Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés,

Que le sabot du cheval froisse, Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,

A cet agonisant que le loup déjà flaire Et que surveille le corbeau,

FLEURS DU MAL

A ce soldat brisé! s'il faut qu'il désespère

D'avoir sa croix et son tombeau; Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire !

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

Peut-on déchirer des ténèbres Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,

Sans astres, sans éclairs funèbres ?

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge

Est soufflée, est morte à jamais !

Sans lune et sans rayons, trouver où l'on héberge

Les martyrs d'un chemin mauvais!

Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge !

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Dis, connais-tu l'irrémissible?

Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,

A qui notre cœur sert de cible ?

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

L'Irréparable ronge avec sa dent maudite Notre âme, piteux monument,

Et souvent il attaque, ainsi que le termite,

Par la base le bâtiment.

L'Irréparable ronge avec sa dent maudite!

— J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal Qu'enflammait l'orchestre sonore,

Une fée allumer dans un ciel infernal Une miraculeuse aurore;

J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal

Un être, qui n'était que lumière, or et gaze,

Terrasser l'énorme Satan; Mais mon cœur, que jamais ne visite l'extase,

Est un théâtre où l'on attend Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze !

FLEURS DU MAL

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