LES DEUX SUBSTANCES
Rose, après notre déjeuner,
Me dit : « Mignon, va promener
Mon amoureux jusqu'au dîner. »
Dieu bénisse la tolérance !
Je prends donc l'air. Destin charmant !
Dans cet emploi de libre amant,
Je me croirais, pour le moment,
L'homme le mieux tourné de France.
Sur les vieux murs de la cité.
Les avis de la Faculté
Me font mainte offre de santé.
Mes yeux narquois leur rendent grâce.
Mais sur la Sorbonne, en passant,
J'avise un placard qui, décent.
ELEGANCES
M'annonce un cours intéressant ;
On parle d'esprit. — J'entre en classe.
Pour moi, l'âme et la chair Ci-devant avaient l'air D'être une seule chose.
Mais le maître a sa glose :
D'après ce discoureur, J'ai vécu dans l'erreur. — Je vais étonner Rose.
Chez moi, l'âme et le corps Rendaient pareils accords Et servaient même cause.
Lui. le maître, m'oppose Que le contraire admis En fait deux ennemis.
Hélas! que dira Rose?
Moi qui nourris toujours D'âme et chair nos amours Avec égale dose, Quoi! le maître m'impose
ELEGANCES
De trouver l'esprit pur Et le corps vil? C'est dur!
Comment convaincre Rose?
Quand je sors de la leçon, Triste profit : je suis double ; Je m'éloigne à la façon D'un couple que le vin trouble.
Le corps, blessé dans son droit, Penche pour faire une orgie; L'esprit désire aller droit Au cours de théologie.
Vers son but que l'autre fuit, Chaque moitié tire et presse.
Mais l'instinct a reconduit Le total chez sa maîtresse.
Je me rapporte en deux morceaux.
Pendant le dîner, mes deux sots
Se livrent d'ennuyeux assauts
Devant Rose qui n'y voit goutte.
J'ai beau l'enlacer dans le fil
De l'argument le plus subtil
Et répéter : Le corps est vil...
Rose tend la joue et dit : « Goûte! )■
La gentille, au lieu de bouder
Ce bonhomme à raccommoder,
Cherche un moyen de le souder.
Après le dessert, elle enlace
Les deux substances dans ses bras,
— Dieu, que les hommes sont ingrats! —
Et, bravant mon docte fatras,
Parle d'amour. — Je rentre en classe.
Rose me dit : « Mignon, Laisse un songeur grognon De mots creux se repaître.
Toi, veux-tu t'y connaître ?
Adore l'unité Dans ma simple beauté :
Prends Rose pour ton maître.
ELEGANCES
« Laisse un orgueilleux froid, Dans son calcul étroit Brouiller le bonheur d'être.
Toi, que l'amour pénètre, Ecoute, sur mon cœur, Ame et sens dire en chœur L'ivresse de ton maître.
« Laisse un viveur blasé De son corps épuisé Tendre le reste au prêtre, Et nous damner, le traître !
Toi, sans un faux dégoût, Trouve excellente en tout La leçon de ton maître. »
L'auditoire est converti.
Désormais les deux substances, Ne formant plus qu'un parti, Vont rapprocher les distances.
L'âme dit au corps : « Mon cher! »
Celui-ci répond : « Ma bonne! »
ELEGANCES
Ce duo d'àme et de chair Indignerait la Sorbonne.
Rose, loin de s'étonner, Veut un gage de concorde.
Le lecteur doit deviner Si mon ensemble l'accorde.