‹ Poésies (volume 3)Chapitre 15 sur 124 · MAMAN · texte numérisé non relu

MAMAN

Mes amours sont restés les fleurs de mon histoire ; Aussi, c'est un herbier que ma vieille mémoire. Tirons-en derechef un souvenir aimé :

Mon choix tombe aujourd'hui sur un lis embaumé.

Libre garçon logé près d'un jeune ménage, Je fréquentais la dame en parfait voisinage; Comme elle était charmante et que j'étais mutin, J'aurais pu m'exalter le cœur chaque matin : Quand j'arrivais, l'époux, banquier, courait le monde Je la trouvais livrée à sa candeur profonde, Sans autre surveillant qu'un fils, un beau petit Qu'elle allaitait encore au temps de ce récit. Seulement mon voisin pouvait sortir à l'aise;

Sa femme rappelait la Madone à la Chaise,

Une mère, comme elle, et dont la chasteté

Sur les contemplateurs répand sa pureté.

J'avais senti, du jour où je la sus enceinte,

Sa douceur m'attirer vers une amitié sainte ;

El lorsqu'elle eut son fruit, un attrait fraternel

Me vint comme à saint Jean, devant ce Raphaël.

Avec quel geste franc de Marie ombrienne

Elle m'offrait la place à côte de la sienne

Dès que j'entrais! Heureux d'être le bienvenu,

J'embrassais l'enfant blond dans ses mains presque nu,

Jamais elle; un besoin d'épargner sa décence

Retenait mes baisers loin de son innocence ;

Je l'adorais pourtant, et mon propos rieur

Devait mal déguiser le zèle intérieur.

(Je me confesse ici; comment me faire entendre.-'

Ajoutais-je une espèce à la flore du Tendre?)

A force de la voir en sa maternité

Mêler l'œuvre du lait et notre intimité,

Je laissai l'habitude imposer à ma flamme

Un penchant filial pour cette aimable femme;

Et j'appelai Maman celle que, pour un peu, .

J'aurais voulue amante. — Il advint que ce jeu

M'ôta presque trente ans chez une jeune mère

Qui berça confondus son fils et ma chimère;

Et les heures passaient de la sorte à lier

Dans ce nœud délicat ce couple singulier.

— Mais un jour, ô terreur ! j'arrivai l'esprit trouble,

Égaré que j'étais dans un sentiment double.

Allais-je indignement souiller ma fiction,

Changer un rêve honnête en coupable action?

Le sang me bourdonnait un conseil de satyre

Quand j'avançai, trahi déjà par mon sourire.

Maman, qui devinait, attrista son regard

Et dit : « N'aurais-je plus qu'un seul fils, par hasard ? »

Aussitôt je me jette à ses pieds, je m'écrie :

a Madame, ah ! demeurez Maman, je vous en prie !

Pour vous je resterai l'enfant le plus soumis,

Comme avec votre époux le meilleur des amis. »

Je pleurais. La chère âme, assouplissant son rôle,

M'attira lentement le front sur son épaule,

Et, sérieuse, osa gronder ce grand garçon.

Penché sur le petit, j'écoutai la leçon,

Aussi naïf que lui, je le jure, et si sage

Que je fermai les yeux, ayant vu le corsage

Ouvert à mon cadet en train de déjeuner.

— La voix trouva les mots qui savent pardonner. —

Après le court sermon, il se fit une pause

Où bébé s'endormant quitta le bouton rose.

Alors il me sortit de la bouche un élan

Audacieux, c'est vrai, mais pur. — Lecteur, crois-m'en ;

Surtout juge la femme avec ta seule estime,

Ou tes mépris, lecteur, sont de valeur infime. ■ — •

Je répliquai : o Maman, rends notre accord comple ;

A qui n'eut pas ton sang donne au moins de ton lait;

C'est un désir pieux qui souffle mon envie,

Allaité par ton sein, je te devrai la vie ;

Conduis-moi d'une main, mets l'autre sur mesyeux,

Courage! » J'attendais dans un calme anxieux.

Elle hésita devant cette prière étrange;

Puis, me voyant si doux posé près de son ange,

Elle abaissa ma tête et me laissa téter...

O minute d'extase impossible à conter!

« Maintenant, reprit-elle, honorez votre tâche ;

Le rôle vous oblige, ou vous seriez bien lâche, o

Je redressai le front, et, toujours à genoux,

Les maintes jointes : « La paix, mère, soit avec vous !

Vous devenez céleste au milieu d'une gloire ;

Je vais vous consacrer un culte expiatoire.

— Allons, debout! dit-elle, et pas un mot d'amour,

Mais restez là; je veux vous voir, à son retour,

Aborder votre ami, le chef de la famille,

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