CONTRE LE BACCHUS MODERNE
A mes amis.
Si j'ai mis dans la main du Dionys antique La coupe consacrée au rite hiératique, Je pensais délivrer son vin sacerdotal Du culte des buveurs dont le rire est brutal. Si mes vers ont dépeint un jeune Thyonée Enflammant une reine épouse abandonnée, Mais, trop froid en amour pour partager ces feux, Réduisant la princesse à brûler dans les cieux; J'ai voulu le montrer si hautain que Grégoire, Ce chanteur échauffé qui caresse après boire, Trouvant l'Olympien cruel avec Suzon, N'eût servi qu'à Noé sa vulgaire chanson.
— Quel outrage aux autels, quand le maître d'un bouge Sur les murs enfumés barbouille sale et rouge Une informe figure, et la surnomme un dieu ! Quoi! Bacchus devenu verseur de petit bleu! Quoi! ce ventripotent gonflé par les rasades, C'est là Liber, c'est toi, nourrisson des Dryades? Œuvre de Jupiter, que sur leurs blancs genoux Les Nymphes allaitaient cent fois plus beau que nous, Que n'ai-je une ironie à la pointe qui tue, Évan, j'immolerais ce bouc sous ta statue!
Mais vous, à table! amis; amants, l'heure a sonné,
Buvons, voici Bacchus de raisins couronné ;
Il a quitté Naxos attiré par ma lyre,
Il accourt où le chypre ennoblit le délire,
Où les fronts ont des fleurs, les poètes, du feu,
Les belles, des attraits qui résistent un peu.
Echanson aux banquets décents dans leurs ivresses,
Ce charmeur de félins gagne aussi les maîtresses,
Et ce dompteur du tigre a le pouvoir divin
De tempérer les chants qu'accompagne son vin.
Verse donc, Iacchus, aux ennemis du Thrace
Le vin grec conservé limpide chez Horace,
Le vin qui fit les vers pour les jeux de Thespis,
Et défit les lacets sur le sein de Laïs;
Verse, et j'irai demain offrir à ton image
Un hymne et des rubans conquis sur un corsage.
LA METEMPSYCOSE
Puisqu'il faut croire à quelque chose, Pylhagoras fut un cheval; Adoptons la métempsycose, Berçons- nous de cet idéal.
— Qu'étions-nous jadis sur la terre?
Maîtresse, veux-tu le savoir ?
Il fait bien nuit dans ce mystère, Mais ferme les yeux, tu vas voir.
Là-bas, vois-tu, là-bas, l'horizon qui rayonne? Sur l'or des épis mûrs brille l'éclat des faux ; Dans le champ d'Abraham le peuple hébreu moissonne. Un pasteur, accroupi près des blés en faisceaux, D'inutiles bluets compose une couronne : C'est moi.
— Reconnais-tu la svelte fille Qui, pour se parer de mes fleurs, Donne sa gerbe aux botteleurs
En piquant dans le tronc d'un palmier sa faucille? C'est toi.
Et n'aperçois-tu pas le Nil bleu qui serpente A travers les dieux-sphinx et les temples d'Isis? Regarde cet esquif, ombragé d'une tente, Qui s'en va loin du bord chercher une oasis; A la proue un rameur fend l'onde susurrante : C'est moi.
— Et sous l'abri des blanches trames, A la poupe de mon bateau,
Cette vierge au royal bandeau
a 2 UNIA
Qu'en un rêve d'amour berce le bruit des rames : C'est toi.
Scrute l'espace encor. Voici la Grèce antique : Les beaux vieillards d'Athène et les jeunes garçons S'enivrent d'éloquence à l'ombre d'un portique. Le moins grave, distrait des savantes leçons, Tourne des ^eux charmés vers la place publique : C'est moi.
— Les rênes en main, une hétère
S'avance sur un char sculpté;
La triomphante déité A ralenti son bige et me murmure : « Espère ! » C'est toi.
Plus près, observe bien l'Alhambra dans Grenade : Les douceurs de la lune ont remplacé le jour, Et les brises du soir frôlent la colonnade. Seul au pied du harem que fait ce giaour? 11 chante, l'imprudent; j'entends la sérénade : C'est moi.
— La sultane a daigné paraître.
Vois, aux feux de ses bracelets, Que d'un balcon du noir palais
Sa main laisse un papier tomber sous la fenêtre : C'est toi.
Plus près, toujours plus près, visite enfin Florence Sur la fière cité régnent les Médicis, Et dans les ateliers fleurit la Renaissance. Cet artiste toscan soigneux de ses glacis, Qui devant un portrait perle la ressemblance : C'est moi.
— Et la dame, mon doux modèle, Qui, se penchant sur le tableau, Ecarte du doigt mon pinceau,
Et rougit du bonheur de me sembler si belle : C'est toi.
Maintenant, sans percer les lointains davantage. Sans sortir de ta chambre aux modernes lambris, Dans ta psyché surprends le terme du voyage : Assis chez sa maîtresse, un rimeur de Paris Crayonne à propos d'elle un galant badinage : C'est moi.
— Mais reste les yeux sur ta glace :
La dame entre ses bras ouverts
Me tient la tète, et, pour mes vers,
D'un baiser redoublé sur la bouche m'embrasse : C'est toi.