LA COMTESSE
La comtesse a sonné : « Rosine, ma fourrure, Vite! et dis que Germain avance la voiture. » Elle boutonne un gant, prend son flacon de sel, Rit au miroir, descend. La porte de l'hôtel S'ouvre; le landau vert déjà roule. Où va-t-elle Sous les petits pois noirs de son voile en dentelle ? — Sans scrupule suivez le chemin qu'elle a pris. A l'endroit où la Seine abandonne Paris Un statuaire habite un coquet ermitage : Là, devant l'atelier, s'arrête l'équipage. Madame, accoutumée, entre sans prévenir. — Bien sûr, elle sera longtemps à revenir.
Puisque le gros cocher avec amour étale
Le drap sur ses chevaux, et lui-même s'installe.
Du reste informez-vous dans la loge, en secret :
« Que fait ici la dame ? — On sculpte son portrait. .
Depuis trois mois, monsieur, — ajoutera le suisse, —
Germain, malgré l'hiver, remplit ce dur office. »
— La nuit vient : le sculpteur ramène par la main Le modèle voilé ; puis murmure : « A demain ! » Vite ! chevaux, partez! — Mais cette tête exquise, Le portrait caressé, cette autre Mona Lise,
Pur chef-d'œuvre attardé par le désir du mieux, Quand donc, enfin parfait, quittera-t-il ces lieux?
De retour à l'hôtel, on change de toilette.
La comtesse a sonné : « Rosine, ma douillette. »
Or, Rosine s'étonne : en ôtant le corset,
Juste Ciel ! qu'ont trouvé ses doigts sur le lacet ?
Un nœud, un de ces nœuds que la hâte improvise!
Elle allait s'écrier; l'espiègle se ravise,
Croit comprendre, et sourit, car l'intrigue lui plaît,
Et sa chère maîtresse est une sœur de lait.
— Mais le buste? Le buste a coûté trois semaines.
— Vous, soubrette, oubliez les faiblesses humaines. Si madame a posé, naturelle et pieds nus,
Le restant des trois mois pour Téthys ou Vénus, Pensez qu'elle est déesse; et sachez qu'un artiste N'a plus rien d'un mortel, quand tombe la batiste.