‹ PoésiesChapitre 66 sur 101 · MA VOCATION · texte numérisé non relu

MA VOCATION

Il était un prélat, lorsque j'habitais Rome,

Qui m'appelait toujours son enfant. Le saint homme

Se trompant, je l'ai cru, sur mes goûts naturels,

Voulait me préparer au culte des autels.

Il a quitté la terre, et je vis hors l'Eglise;

Mais, devant sa mémoire, avouons ma sottise.

Que me demandait-il? un vœu de célibat;

Célibataire et prêtre, oh! le commode état!

N'y changez rien, ou net! les pieuses Romaines

Chez les abbés fringants suppriment leurs neuvaines. —

Ma stalle d'Opéra, je l'aurais dans le chœur;

Là, dodu sous l'hermine et les mains sur son cœur,

Archidiacre avant peu, muni de bénéfices,

Ce qu'offrait le théâtre on l'obtient des offices :

Tantôt concupiscent, on promène ses yeux Aux endroits de la nef en dames giboyeux; Tantôt sentimental, on écoute un soprane Gazouiller un motet, délice de profane.

Et dire qu'aujourd'hui je serais cardinal, Insensé, qu'aveuglait un préjugé banal ! Vrai Dieu! rien que pour voir d'un regard en arrière Ma robe balayer les marches de Saint-Pierre, J'adorerais l'emploi! Las! j'ai manqué mon lot; L'esprit sacré m'inspire, oui, je me sens dévot. Cardinal! conçoit-on quel regret me torture? L'Éminence empourprée irait, dans sa voiture,

— Un superbe carrosse, — au Vatican baiser La mule, avec espoir secret de la chausser.

Le pape s'affaiblit; l'ambition rend grave, J'aurais mes partisans et, qui sait?... le conclave!

— Résignons-nous. Fêtons nos amours interdits : Petits péchés mignons, gros péchés rebondis, Profitez! et plus tard, ne trouvant plus que faire, Je me repentirai. — Brun encor, je diffère; Patience! où l'Arno serpente, j'ai mon plan. Dans un cloître entouré d'un vignoble toscan, Pain cuit et vin tiré m'attendent sur la planche. Dès que mon lourd menton portera barbe blanche,

i yo

RIMES CALANTES

Je pars pour l'Italie avec un chapelet. —

J'arrive au monastère; on m'accueille à souhait :

« Fra Carlo, venez donc vicier une bouteille

En cassant un croûton, à l'ombre de la treille. » —

Oh! qu'aisément mes jours couleront consacrés

A vos Décamérons, florentins tonsurés!

Quels bons tours inédits, contés sur la terrasse

Entre francs capucins plus salés que Boccace!

Et quel plaisir le soir! Quand sonnera minuit,

Les appas tentateurs hanteront mon réduit :

C'est l'heure où Lucifer procure au cénobite

La danseuse endiablée, Arabe ou Moabite.

— Ma cellule s'éclaire, une Astarté paraît;

Elle sourit, bravo! sa gaîlé me distrait.

Charmeuse ! elle s'approche : ô pudeur, que veut-elle?

M'embrasser. « Doucement, du moins, mademoiselle ;

Calmez-vous, ou vos feux resteront superflus;

Onestfortmaintenant... » (menteur, tun'enpeuxplus !)

Puis elle dansera : vivent les pirouettes!

«Quoi! sansmaillot, ma belle?» Essuyons nos lunettes:

Quel spectacle! à Paris, jamais on n'osera

Enlever leur coton aux flicflacs d'opéra;

Mais au couvent la danse ignore l'imposture,

Un maillot blesserait la modeste nature;

Dansez donc pro Dco, véridiques ballets,

Servez à ses élus le blanc de vos mollets.

De la sorte éprouvé par une courtisane,

Je me sanctifierai comme un autre se damne;

Tant qu'à la fin trop vieux, frère, il faudra mourir :

Alors le paradis n'aura plus qu'à m'ouvrir ;

Les anges descendront m'apporter l'auréole,

L'étendard de la foi, la palme qui console;

Et — que le diable enrage après mon célibat ! —

Je monterai bénir au ciel ce cher prélat.

Page 1