LE LAIT D'ANESSE
J'ai près d'Auteuil un petit bien champêtre,
Cottage étroit, jardinet non muré,
Du côté d'Est investi par un pré.
De mon balcon, j'aperçois sous un hêtre,
Tous les matins, un ânier faisant paître
Gentille ânesse, au pelage lustré,
Qui vient rôder jusque sous ma fenêtre.
La friponne a raison D'envahir un parterre Dont le propriétaire Lui donne le gazon ;
1 y 6 RIMES CALANTES
Mais la franche gourmande Broute la plate-bande, Et, foulant les fraisiers, Mange aussi mes rosiers.
De loin, l'ânier lance un blasphème.
« Pour mon jardin, ma foi! tant pis.
De mes bouquets tire ta crème, Vite, laitière, enfle tes pis. »
Du côté d'Ouest, j'ai dans un ermitage
Jeune voisine au vieux mari jaloux;
Rien comme enclos qu'une haie entre nous.
Tous les beaux soirs, la dame en blanc corsage
Flâne le long du mitoyen feuillage;
Derrière, au guet j'attends. — Lui, notre époux,
Geint sur sa porte, et d'être seul enrage.
J'écarte le buisson; La belle m'aide et passe, Dos voûté, tète basse, Visiter le garçon.
L'entrevue est rapide :
« Courons, mon intrépide, Abriter nos secrets Sous mes rosiers discrets. »
De loin, monsieur prédit un rhume. — « Pour nos amours tant mieux, ma foi!
Les soirs sont frais; contre la brume Dans mes bras, vite, enferme-toi. »
Mais le matin, si ma voisine tousse, De mon balcon je fais signe à Panier.
— Rendu chez elle, au bas de l'escalier Il trait l'ânesse; une servante douce Monte à madame un bol où le lait mouise. Lui, notre époux, assis sous un prunier Dès son lever, boude en perruque rousse.