‹ PoésiesChapitre 5 sur 142 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

Qui, tournoyant dans les entrailles

Des murailles, A rhymne éclatant des ouailles Fout répondre tous les piliers !

Oh ! lorsque Touragan qui gagne

La campagne , Prend |>ar les cheveux la montagne, Que le temps d^automue jaunit.

Que j'aime, dans le bois qui crie

Et se plie , Les vieux clochers de l'abbaye.

Comme deux arbi*es de granit !

Que j'aime à voir, dans les vesprées

Empourprées, J'aillir en veines diaprées Les rosaces d'or des couvents !

Oh ! que j'aime» aux voûtes gothiques

Des portiques, Les vieux saints de pierre athlétiques Priant tout bas pour les vivants !

DON PAEZ

1 had boen happy, if the général camp, Pioneers and ail, had tasted her sweel So I had noihing known.

Othello*

Je n'ai jamais aimé, pour ma part, ces l)égueiile5 Qui lie sauraient aller au Prado toutes seules , Qu'une duègne toujours de quartier en quartier Talonne, comme fait sa mule un muletier ; Qui s'usent, à prier, les genoux et la lèvre» Se courbant sur le grès, plus pâles, dans leur fièvre, Qu'un homme qui, pieds nus, marche sur un serpent Ou qu*un faux monnayeur au moment qu'on le pend Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie, Portent un cœur châtré de toute noble envie ; Elles fi*ont pas de sang et pas d'entrailles. — Mais, Sur ma tète et mes os, frère, je vous promets Qu'elles valent encor quatre fois mieux que celles Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles. Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous, Savent dan* un manchon cacher un billet doux.

DON PAEZ

Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie, Jeter d'un balcon d'or une échelle de soie , Suivre l'imbroglio de ces amours mignons. Poussés en une nuit comme des champignons ; Si charmantes, d'ailleurs ! aimant en enragées Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées. Biais, oh ! la triste chose et l'étrange malheur, Lorsque dans leurs filets tombe un homme de coeur ! Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire Qui pressait dans ses bras son amante de pierre, Réchauffer de baisers un marbre, mieux vaudrait Une louve affamée en quelque âpre forêt.

Ce que je dis ici, je le prouve en exemple. J'entre donc en matière, et, sans discours plus ample. Écoutez une histoire :

Un mardi, cet été, Vers deux heures de nuit, si vous aviez été Place San-Bernardo, contre la jalousie D'une fenêtre en brique, à frange cramoisie. Et que, le cerveau mû de quelque esprit follet, Vous eussiez regardé par le trou du volet. Vous auriez vu, d*abord, une chambre tigrée. De candélabres d*or ardemment éclairée, Des marbres, des tapis montant jusqu'aux lambris ; Çà et là, les flacons d'un souper en débris ; Des vins, mille parfiims ; à terre, une mandor« Qu'on venait de quitter, et frèmis^aTil ewcwt. De même qiw le sein d'une femme trémxX

Après qu'elle a dansé. — Tout était endormi ;

La lune se levait ; sa lueur souple et molle ,

Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole.

Sur les pâles velours et le marbre changeant

Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.

Si bien que, dans le coin le plus noir de la chambre,

Sur un lit incrusté de bois de rose et d'ambre,

En y regardant bien, frère, vous auriez pu,

Dans l'ombre transparente, entrevoir uïTpied^u.

— Certes, l'Espagne est grande, et les femmes d'Espagne

Sont belles; mais il n*est château, ville, ou campagne,

Qui, contre ce pied-là, n'eût en vain essayé

(Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied.

II était si petit, qu'un enfant l'eût pu prendre

Dans sa main. — N'allez pas, frère, vous en surprendro ;

La dame dont ici j'ai dessein de parler

Était de ces l)eautés qu'on ue peut égaler :

Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse

De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.

Cependant les rideaux, autour d'elle tremblant, La laissaient voir pâmée aux bras de son galant ; (Eil humide, bras morts, tout respirait en elle Les langueurs de l'amour, et la rendait plus belle. Sa tète avec ses seins roulait dans ses cheveux , Pendant que sur son corps mille traces de feux, Que sa joue empourprée, et ses lèvres arides Qui se pressaient encor, comme en des baisers vides, Et son cœur gros d'amour, plus fatigué qu'élcint, Tout d'une folle nuit vous eût rendu certain.

DON PAEZ. 11

^rès d'elle, son aaiant, d*uu oeil plein de caresse, :Jierchant Toeil de faucon de sa jeune maîtresse, te penchait sur sa bouche, ardent à Tapaiser, It pour chaque sanglot lui rendait un baiser, ûnsi passait le temps. — Sur la place moins sombre, )éjà le blanc matin faisant grisonner l'ombre, /horloge d*un couvent s*ébi*anla lentement ; »ur quoi le jouvenceau courut en un moment, Tabord à son habit , ensuite à son épée ; ^utt, voyant sa beauté de pleurs toute trempée : Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir !

- Déjà partir, méchant ! — Bah ! je viendrai vous voir kmain, midi sonnant; adieu, mou amoui-eusel -Don Paez! donPaez! Gerte, elle' est bien heureuse, .a galante pour qui vous me laissez sitôt.

- Mauvaise I vous savez qu'on m'attend au château, fa galante, ce soir, mort-Dieu ! c'est ma guérite.

- Eh ! pourquoi donc alors l'aller trouver si vite ? 'ar quel serment d'enfei* étes-vous donc lié ?

- Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied !

- Mais regardez un peu, qu'un lit de bois de rose, les fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close, 'ont cela ne vaut pas, pour un fin cavalier,

[ne vieille guérite au coin d'un vieux pilier 1

- La belle épaule blanche, ô ma petite fée I oyons, un beau baiser . — Connue je suis coiffée ! mis êtes un vilain. — La paix ! Adieu , mon cœur ; À, là, ne faites pas ce petit air boudeur.

temain, c'est jour de fête ; un tour de promenade, 'eu\-tu? — Non, ma jument anglaise est trop malade.

— Adieu donc ; ^ae le diable emporte ta jument 1

— Don Paez ! mon amour, reste encore un moment.

— Ma charmante, allez-vous me faire une querelle ? Ah ! je m'en vais si bien vous décoiffer, ma belle, Qu*à vous peigner, demain, vous passerez un jour I

— Allez-vous-en, vilain ! — Adieu, mon seul amour ! »

Il jeta sou manteau sur sa moustache blonde. Et sortit ; l'air était doux et la nuit profonde ; Il détounia la rue à grands pas, et le bruit De ses éperons d'or se perdit dans la nuit.

Oh ! dans cette saison de verdeur et de force, Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce. Couvre tout de son ombre, horizon et chemin, Heureux, heureux celui qui frappe de la main Le col d'un étalon rétif, ou ipii caresse Les seins étincelants d'une folle maîtresse !

Don Paez, l'arme au bras, est sur les arsenaux ; Seul, en silence, il passe au revers des créneaux; On le voit comme un point; il fiime son cigare En route , et d'heure en heure, au bruit de la fanfare. Il mêle sa réponse au qui-vive effrayant Que des lansquenets gris s'en vont partout criant. Près de lui, çà et là, ses compagnons de gueiTe, Z>es im.ç dans leurs manteaux s'endormant sur la terre

D'autres joouit aux dés. — Profios, récits U*MiMHir$« Et le TÎD (coBune on pense), el les mauviîs discours N'y nanquent^ias. — Pendant que Vuu Ibit, après boire. Sor qudque l»raire fille une méchante histoire. L'autre chante à demi, sur la table accoudé. Celui-ci, de travers examinant son dé, A chaque coup douteux ^ince dans sa moustache. Celui-là, relevant le coin de son panache, Fait le beau parleur, jure; un autre, retroussant Sa bari)e à moitié rouge, aiguisée en croissant t Se verse d'un poignet chancelant, et se grise A la santé du roi, comme un chantre d'église. Pourtant un maigre suif, allumé dans un coin, Chancelle sur la nappe à chaque coup de pohig. Voici donc qu'au milieu des rixes, des injures. Des bravos, des éclats qu'allument les gageui^, L'un d'eux : «t Messieurs, dit- il, vous êtes gens du roi, Braves gens, cavaliers volontaii^es. — Bon. *— Moi ♦ Je vous déclare ici trois fois gredin et traitra , Celui qui ne va pas proclamer, roconnaitre. Que les plus belles mains qu'en ce chien de pays On puisse voir encor de Burgos à Cadix, Sont celles de dona Cazales, de Séville , Laquelle est ma maîtresse, au dire de la ville ( »

Ces mots, à peine dit^, catuèretit un haro Qui du prochain coûtent ébranla le carreau. 11 n'en fut pas Un setil qiii de bonne fortune Ne se dît passé maître, et ti'eu \ui\kV q^Acçi^xote \ Celle-^i potir nt» pled^, ce\\e-\K vowt i^e% i«v\xn

L'auti*e c'était la taille, et l'autre les cheveux. Don Paez, cependant, debout et sans parole , Souriait ; car, le sein plein d'une ivresse foUe, Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir Sa maîtresse passer, blanche avec un œil noir I

K Messieurs, cria d'abord notre moustache rousse, La petite Inésille est la peau la plus douce Où j'aie encor frotté ma barbe jusqu'ici.

— Monsieur, dit un voisin rabaissant son sourcijj^ Vous ne connaissez pas rArabelle ; elle est biiine Comme un jais. — Quant à moi, je n'en puis citer une, Dit quelqu'un, j'en ai trois. — Frères, cria de loin Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin. Vous m'avez éveillé ; je rêvais à ma belle.

— Vrai, mon petit ribaudl dirent- ils, quelle est-elle? » Lui, bâillant à moitié : k Par Dieu ! c'est l'Orvado, Dit-il, la Juana, place San-Bernardo. »

Dieu fit que don Paez l'entendit ; et la lièvre Le prenant aux cheveux, il se mordit la lèvre : a Tu viens là de lâcher quatre mots impnidents, Mon cavalier, dit- il, car tu mens par tes dents ! La comtesse Juana d'Orvado n'a qu'un maître, Tu peux le regarder, si tu veux le connaître.

— Vrai? reprit le dragou; lequel de nous ici Se trompe? Elle est à moi, cette comtesse aussi.

— Toi? s'écria Paez; mousqueton d'écurie. Prendras-tu ton épée, ou s'il faut qu'on t'en prie ? £})€ est à toi, dis-tu ? Don Êtur 1 sais-tu bien

DON PAEZ

Que j'ai saivi quatre aus son ombre comme un chien ? Ce que j'ai fait ainsi, penses-tu c[ue le fasse Ce peu de hardiesse empreinte sur ta face, Lorsque j'en saigne encore, et qu'à cette douleur J'ai pris ce que mon front a gardé de pâleur ?

— Non, mab je sais qu'en tout, bouquets et sérénades, Elle m'a bien coûté deux ou trois cents, cnizades.

— Frère, ta langue est jeune et facile à mentir.

— Ma main est jeune aussi, frère, et rude à sentir.

— Que je la sente donc, et garde que ta bouche . Ne se rouvre une fois, sinon je te la bouche

Avec ce poignard, traître, afin d'y renfoncer Les faussetés d'enfer qui voudraient y passer.

— Oui-da! celui qui parle avec tant d'arrogance, A défaut de son droit, prouve sa confiauce ;

Et quand avons-nous vu la belle .^ Justement Cette nuit ?

— Ce matin.

— Ta lèvre sûrement N'a pas de ses baisers sitôt jierdu la trace ?

— Je vais te les cracher, si tu veux, à la face. ^- Et ceci, dit Étur, ne t'est pas inconnu? m

Comme, à cette parole, il montrait sou sein nu, Don Paez, sur son cœur, vit une mèche noire Que gardait sous du verre un médaillon d'ivoire ; Mais dès que sou r^rd, plus terrible el \\\» ^xwxi^v Qu*uue Ûècbe, eut atteint le redoutable dow>

U recula soudaiu de douleur et de liaiue, (ùomme uu taureau qu'un fer a piqué dans Tai^ene . u Jeune homme, cria-t-il, as-tu dans quelque lieu Une mère, une. femme? ou crois-tu pas eu Dieu? Jui-c-moi par ton Dieu, par ta mèi-e et ta femme, Par tout ce que tu crains, par tout ce que ton âme Peut avoir de candeur, de franchise et de foi, Jure que ces cheveux sont à toi, rien qu'à toi ! Que tu ne les as pas volés à ma maiti'esse. Ni trouvés, — - ni coupés par derrière à la messe !

— J'en jure, dit l'enfant, ma pipe et mon poignard.

— Bien ! reprit don Paez, le trahiant à l'écart. Viens ici, je te crois quelque vigueur à l'âme. En as-tu ce qu'il faut pour tuer une femme?

— Frère, dit don Étur, j'en ai trois fois assez Pour donner leur paiement à tous serments faussés. — Tu vois, prit don Paez, qu'il faut qu'un de nous meui'e. Jurons donc que celui qui sera dans une heure Del)out, et qui verra le soleil de demain,

Tuera la Juana d'Or^ado de sa main.

— Tope, dit le dragon, et qu'elle meure, comme Il est vrai qu'elle va causer la moit d'un ho^miè. »

Et sans vouloir pousser son discours plus avant, Comme il disait ce mot, il mit la dague au veut.

Comme on voit dans Tété, sur les herlxis fauchées, Deux louves, remuant les feuilles dessécht'es. S'arrêter face à face, et se monti-er la dent; La rage les exbite au coml)at ; cependant

DOW PAEZ. r

Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts, S'observent; — par instants entre leur main rapide S'allume sous l'acier un éclair homicide. Tandis qu*à la lueur des flambeaux incertains. Tous viennent à voix basse agiter leurs destins. Eux, muets, haletants vers une mort hâtive, P^ureils à des pêcheurs courbés sur une rive, Se poussent à l'attaque, et, prompts à riposter. Par l'injute et le fer tâchent de s'exciter. Étur est plus ardent^ mais don Paez plus ferme. Ainsi que sous sou aile un cormoran s'enfeime, Tel il s'est enfermé sous sa dague ; — le mur Le soutient; à le voir, on dirait à coup sûr Une pierre de plus dans les pierres gothiques Qu'agitent les falots en spectres fantastiques. Il attend. — Pour Étur, tantôt d'un pied hardi , Gomme un jeune jaguar, en criant il bondit ; Tantôt cahne à loisir, il le touche et le raille , Gomme pour l'exciter à quitter la muraille.

■ Le manège fut long. — Pour plus d'un coup perdu, Plus d'un bien adressé fut aussi bien rendu, Et déjà leurs cuissards, où dégouttaient des larmes, Laissaient voir clairement qu'ils saignaient sous leurs aimes . Don Paez le premier, parmi tous ces débats, Voyant qu'à ce métier ils n'en finissaieul \kaA *. '( A toi, dit'ilf mon bra\e I et que Dieu \e ^TâkOtkJûfc\ / 1

Le coup fut mal porté, mais la botte était bouue : Car c'était une botte à lui rompre du coup , S'il l'avait attrapé, la tête avec le cou. Étur l'évita donc, non sans peine, et l'épée Se brisa sur le sol, dans son effort trompée. Alors, chacun saisit au corps son ennemi , Gomme après un voyage on embrasse un ami.

— Heur et. malheur I On vit ces deux hommes s'étreindre Si fort que l'un et l'autre ils faillirent s'éteindre.

Et cpi'à peine leur cœur eut pour un battement Ce qu'il fallait de place «n cet embrassement.

— Effroyable baiser ! — où nul n'avait d'envie

Que de vivre assez long pour prendre une autre vie ; Où chacun, en mourant, regardait l'autre, et si. En le faisant râler, il râlait bien aussi ; Où, pour trouver au cœur les routes les plus sûres, Les mains avaient du fer, les bouches des morsures.

— Effroyable baiser ! — Le plus jeune en mouiiit. Il blêmit tout à coup comme un mort, et l'on crut. Quand on voulut après le tirer à la porte.

Qu'on ne pourrait jamais, tant l'étreinte était forte, Des bras de l'homicide ôter le trépanée.

— C'est ainâi que moumt Éttir de Guadassé.

Amour, fléau du mondé, exécrable folie, Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie^ Quand par tant d'autres nœuds tu tiens à la douleOr, Si jamais, par les yeux d'une femme sans cœur. Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'âme, Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,

DON PAEZ

Plutôt que comme uu lâche ou me voie eu souffrîr. Je t'eu arracherai, quand j'en devrais mourir.

Couuaitriez- vous poiut, frère, dans uue rue Déserte, une maison saus porte, à moitié nue, Près des barrières, triste; — on n*y voit jamais rien, Sinon uu pauvre en&nt fouettant un mai^ chien ; Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées. Qui pendent, comme font des toiles d'araignées; Des pignons délabrés, où glisse par moment Un lézard au soleil; — d'ailleurs, nul mouvement. Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnièi*es, S'accroupir vers le soir de vieilles filandièi'es, Qui, d'une main calleuse agitant leur coton , Faibles, sur leur genou laissent clioir leur menton ; De même l'on dirait que, par l'âge lassée, Cette pauvre maison, honteuse et fracassée. S'est accroupie un sohr au bord de ce chemin. C'est là que Don Paez, le lendemain matin, Se rendait. — 11 monta les marches inégales. Dont la mousse et le tem[)S avaient rompu les dalles. -> Dans une chambre basse, après qu'il fut entré, il regarda d'abord d'un air mal assuré. Point de Ut au dedans. — ^ Une fumée étrange Seule dans ce taudis atteste qu'on y mange. Ici, deux grands bahuts, des taboureU boiteux. Cassant à tout propos quand on s'assoit sur eux ;

— Des pots; — mille haillons; — et sur la chemiuée. Où chantent les grillons la nuit et la journée, Quatre méchants portraits pendus, représentant Des faces qui feraient fuir en enfer Satan. « Femme, dit don Paez, est-tu là .' » Sur la porte Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte Que le jour en tout point trouait le canevas; Pour récarter du mur, Paez leva le bras.

<t Entre, » répond alors une voix éraillée. Sur un mauvais grabat, de lambeaux habillée, Une femme, pieds nus, découverte à moitié. Gisait. — C'était horreur de la voir, — et pitié. Peut-être qu'à vingt ans elle avait été belle ; Mais un précoce automne avait passé sur elle ; Et noire comme elle est, on dirait, à son teint. Que sur son front hâlé ses cheveux ont déteint. A dire vrai, c'était une fille de joie. Vous l'eussiez vue un temps en basquine de soie, Et l'on se retournait quand, avec son grelot, La Belisa passait sur sa mule au galop. ^ C'étaient des boléros, des fleurs, des mascarades. La misère aujourd'hui l'a prise. — Les alcades. Connaissant le taudis pour triste et mal hanté, La laissent sous son toit mourir par charité. Là, depuis quelques ans, elle traîne une vie Que soutient à grand'peine une sale industrie : Elle passe à Madrid pour sorcière, et les gens Du peuple vont la voir à l'insu des sergents.

DON PÀEZ. 21

Don Paez, cependant, hésitant à sa vue, Elle lui tend les bras, et sur sa gorge nue, Qui se levait encor pour un embrassement, Elle veut l'attirer.

DON PAEZ

Quatre mots seulemept, Vieille. — Me connais-tu ? Prends cette bourse, et songe Que je ne veux de toi ni conte ni mensonge.

BELISA.

De l'or, beau cavalier ? Je sais ce que tu veux ; Quelque fille de France , avec de beaux cheveux Bien blonds ! — J*en connais une.

DON PAEZ

Elle perdrait sa peine ; Je n'ai plus maintenant d'amour que pour ma haine.

BELISA.

Ta haine? Ah ! je comprends. — C'est quelque trahison ; Ta belle t'a fait faute, et tu veux du poison.

DON PAEZ

Du poison, j'en voulais d'abord. — Mais la blessure D'un poignard est, je crois, plus profonde et plus sûre.

BELISA.

Mon fils, ta main est faible encor; — tu manqueras Ton coup , et mon poison ne le manquera pas. Regarde comme il est vermeil ; il donne envie D'y goûter; — on dirait que c'est de l'eau-de-vie.

DON PAEZ

Non. — Je ne voudrais pas, vois-tu, la voir mourir Empoisonnée; — on a trop longtemps à souffrir. Il faudrait rester là deux heures, et peut-éfre

L'achever. — Ton poison , c'est une arme de txaitre :

C'est un chat qui mutile et qui tue à plaisir.

Un misérable rat dont il a le loisir.

Et puis cet attirail, cette mort si cruelle,

Ces sanglots, ces hoquets. — Non, non; elle est trop belh

Elle mourra d'un coup.

BELISÂ.

Alors que me veux-tu?

DON PAEZ

Écoute. — A-t-on raison de croire à la vertu Des filtres ? — Dis-moi vrai.

BEUSÂ.

Vois-tu sur cette planche Ce flacon de couleur braue, où trempe une branche ? Approches-en ta lèvre , et tu sauras après Si les discours qu'on tient sur les filtres sont \Tais. DON PAEZ.

Donne. — Je vais t'ouvrir ici toute mon âme : Après tout, vois-tu bien, je l'aime, cette femme. Un cep, depuis cinq ans planté dans un rocher, Tient encore assez ferme à qui veut l'arracher. C'est ainsi , Belisa , qu'au cœur de ma pensée Tient et résiste encor cette amour insensée. Quoi qu'il en soit , il faut que je frappe. —Et j'ai peur De trembler devant elle.

BELISA.

As-tu si peu de cœur?

DON PAEZ

Elle mourra, sorcière, en m'embrassent.

BELISA.

Écoute.

DON PAEZ

ien sûr de toi? SaiMu ce qu'il en coûte oire ce breuvage?

BON PAEZ

En meurt-on?

BELISA.

Tu seras 'abord comme pris de ^n. — Tu sentiras » esprits flottants, comme 'une langueur sourde u fond de tes os, et ta^tête si lourde la croirais prête à choir à chaque pas. — IX se lasseront, — et tu t'endormiras : — m sommeil de plomb, sans mouvement, sans rêve, endant ce moment que le charme s'achève il aura cessé, mon fils, quand tu serais ssé qu*un vieillard , ou que dans les forêts s vieux sapins morts qu'en marchant le pied brise, par les fossés s'en va poussant la brise , tiras ton cœur bondir de volupté , anges du ciel marcher à ton côté I

DON PAEZ

ffre-t-on beaucoup pour en mourir ensuite ?

BELTSA.

Don fils.

DON PAEZ

Donne-moi ce flacon. — Meurt-on vite?

BELTSA .

- Lentement.

DON PAEZ

Adieu , ma mère !

Le flacon Vide, il le reposa sur le bord du balcon. — Puis tout à coup, stupide, il tomba sur la dalle, Comme un soldat blessé que renverse une balle. a Viens , dit la Belisa l'attirant , viens dormir Dans mes bras, et demain tu viendras y mourir. »

Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune, Peignant sur son col blanc sa chevelure bnme ! Sous la tresse d'ébène on dirait, à la voir, Une Jeune guerrière avec un casque noir ! Son voile déroulé plie et s*affaisse à terre. Comme elle est belle et noble ! et comme, avec mystère, L'attente du plaisir et le moment venu Font sous son collier d'or frissonner son sein nu î Elle écoute. — Déjà , dressant mille fantômes, La nuit comme un serpent se roule autour des dômes ; Madrid , de ses mulets écoutant les grelots , Sur son fleuve endormi promène ses falots. — On croirait que, féconde en rumeurs étouffée.^, La ville s'est changée en un palais de fées , Et que tous ces granits dentelant les clochers Sont aux cimes des toits des follets accrochés. La senora pourtant , contre sa jalousie , Collant son front rêveur à sa vitre noircie , TiTSsaille chaque fois que l'écho d'un pilier Uv\w\e derrière elle un pas dans l'escalier.

DON PAEZ. 25

— Oh ! comme à cet instant bondit un cœur de femme ! Quand Tunique pensée où s'abîme son âme

Fuit et grandit sans cesse , et devant son désir Recule comme une onde , impossible à saisir ! Alors, le souvenir excitant Tespérance , L'attente d'être heureux devient une souffrance ; Et Vœil ne sonde plus qu'un gouffre éblouissant , Pareil à ceux qu'en songe Alighieri descend. Silence ! — Voyez-vous , le long de cette rampe , Jusqu'au fute en grimpant tournoyer une lampe ? On s'arrête ; — on l'éteint. — Un pas précipité Retentit sur la dalle, et vient de ce côté.

— Ouvre la porte, Inès, et vois-tu pas, de grâce, Au bas de la poterne un manteau gris qui passe ? Vois-tu sous le portail marcher un homme armé ? C'est lui, c'est don Paez! — Salut, mon bien-aimé!

DON PAEZ

Salut ; — que le Seigneur vous tienne sous son aide !

JUANA

Étes-vous donc si las , Paez , ou suis-je laide , Que vous ne venez pas m'embrasser aujourd'hui ?

DON PAEZ

J'ai bu de l'eau-de-vie à dîner , je ne puis.

JUANA

Qu'avez-vous, mon amour? pourquoi fermer la porte Au verrou ? don Paez a-t-il peur que je sorte?

DON PAEZ

C'est plus aisé d'entrer que de sortir d'ici.

JUANA

Vous êtes pâle, ô ciel ! Pourquoi sourire ainsi ?

DON PAEZ

Tout à l'heure, en venant , je songeais qu'une femme Qui trahit son amour , Juana « doit avoir Téme Faite de ce métal faux dont sont fabriqués La mauvaise monnaie et les écus marqués.

JUANA

Vous avez fait un rêve aujourd'hui, je suppose?

DON PAEZ

Un rêve singulier. — Donc, pour suivre Ta chose, Cette femme-là doit , disais-j^, aisni^ent , Quelquefois se méprendre et se tromper d'amant.

JUANA

M'oubliez-vous , Paez, et l'endroit où nos sommes ?

DON PAEZ

C'est un péché mortel , Juana , d'aimer deux hommes.

JUANA

Hélas ! rappelez-vous que vous parlez à moi.

DON PAEZ

Oui, je me le rappelle; oui, par la sainte foi, Comtesse !

JUANA

Dieu ! vrai Dieu ! quelle folie étrange Vous a frappé l'esprit , mon bien-aimé 1 mon ange ! C'est moi, c'est ta Juana. — Tu ne le connais pas , Ce nom qu'hier encor tu disais dans mes bras ? Et nos serments, Paez , nos amours infinies ! Nos nuits , nos belles nuits ! nos belles insomnies l Et nos larmes, nos cris dans nos fureurs perdus ! Ah ! mille fois malheur, il ne s'en souvient plus !

DON PAEZ

Et comme elle parlait ainsi , sa main ardente Du jeune bmune au hasard saisit la main pendante. Vous l'eussiez tu soudain pâlir et reculer, Comme un enfant transi qui vient de se brûler, « Juana , -murmura-t-il, tu Tas voulu ! » Sa bouche N'en put dire plus long ; car déjà sur la couche Ils se tordaient tous deux, et sous les baisers nus Se brisaient les sanglots du fond du cœur venus. Oh 1 comme, ensevelis dans leur amour profonde, Ib oubliaient le jour, et It^ie , et Je monde ! C'est ainsi qu'un nocher, sur les flott éoumeux» Prend Toubli de la terre à regarder les cieux I

Mais , silence ! écoutez. — Sur leur sein qui se fraisso , Pourquoi ce sombré éclair, avec ces cris d'angoisse ? Tout se tait. — Qui les troulR^, ou qui les a surprix ?

— Pourquoi donc cet éclair, et pourquoi donc ces crisi'

— Qui le saura jamais ? Sous une nue obwure La lune a dérobé sa clarté faible et pure. — Nul flambeau , nul témoin que la profonde nuit Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit.

— Qui le saura? — Pour moi , j'estime qu'une tombe Est un asile sûr où l'espérance toml)e,

Où pour l'éternité l'on croise les deux bras, Et dont les endormis ne se réveillent pas.

PROLOGUB,

Mesdames et messieurs, c'est une comédie, Laquelle, en vérité, ne dure pas longtemps ; Seulement que nul bruit, nulle dame étourdie Ne fasse aux beaux endroits tourner les assistants. La pièce, à parler franc, est digne de Molière ; Qui le pourrait nier? Mon groom et ma portière , Qui l'ont lue en entier, en ont été contents.

Le sujet vous plaira, seigneurs, si Dieu nous aide. Deux beaux Gis sont rivaux d'amour. La signora Doit être jeune et belle, et si l'actrice est laide. Veuillez bien l'excuser. — Or, il arrivera Que les deux cavaliers, grands teneurs de rancune. Vont ferrailler d'abord. — N'en ayez peur aucune; Nous savons nous tuer, personne n^en mourra.

Mais ce que cette affaire amènera de suite, C'est ce que vous saurez, si vous ne sifflez pas. N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas, Nous avons pour le mieux repeint les galeries. Surtout, considérez, illustres seigneuries, Comme J 'auteur est jeune, et c'est son premier pas.

L*aiuour est la seule chose ici-bas qui ne veuille d^autre acheteur que lui-même. — Cest le trésor que je veux donner oo enfouir à Jamais, tel que ce marchand qui, dédaignant tout Tor da Rialto et se raillant des rois, jeta sa perle dans la mer, plutôt que de la vendre moins qu'elle ne valait.

SCHIUiER*

PERSONNAGES

L'ABBÉ ANNIBÂL DËSIDERIO.

RAFAËL GARUGl.

PALFORIO, hôtelier.

Matelots.

Valets.

MusiaENS.

Porteurs, etc.

LA GAMARGO, danseuse.

LAETITIA, sa camériste.

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