‹ Poésies choisiesChapitre 9 sur 38 · LE LIVRE FERME · texte numérisé non relu

LE LIVRE FERME

Oh ! que me voulez-vous, mes Grecs et mes Latins, Vous tous, ô mes amis! mes chroniqueurs lointains,

Mes Germains et mes Scandinaves, Mes Franks, dont rien n'a pu courber le front géant, Mes Saxons dont les nefs fatiguaient l'Océan

Oui boit les deux fleuves bataves ?

Mes vieux historiens, si longtemps délaissés, Poètes si connus de mes doigts empressés,

Echos sonores d'un autre âge, Toujours dans mon esprit j'entends le bruit confus De votre voix, ainsi qu'au fond des bois touffus

Le murmure de quelque orage.

Vous tous que si souvent j'appelai par vos noms, Vous ne savez donc pas, ô mes vieux compagnons, Oui vous contez tout l'un à l'autre !

Que j'avais là, tout près de moi, sur mes genoux Un livre dont la voix par son charme si doux Me faisait oublier la vôtre ?

Mon Dieu ! que je lisais de choses de mon cœur Dans ce livre vivant où chantait tout le chœur

De mes illusions aimées!

Et maintenant voici qu'il est morne, et voici, Que j'interroge en vain, l'œil de pleurs obscurci,

Ses pages par la mort fermées !

Septembre 1851.

A Napoléon.

Quis non timebit te... et magnifieabit nomen tuum .' B. Joanxis : Apocalyps. xv 4..

Déjà dans ton lointain superbe, Tu semblés un mythe idéal, Toi dont le glaive impérial Fauchait les trônes comme l'herbe.

Terreur des générations, Tes mains ont au champ de l'histoire Planté ton chêne de victoire Sous qui rêvent les nations.

Tout a ployé sous ton épée ; Auprès de toi tout est petit ; En tous lieux ton nom retentit, Et chacun sait ton épopée.

d'André van Hassclt 97

Aussi toujours ton souvenir, Que tant de splendeur accompagne, Comme un soleil une montagne, Illuminera l'avenir !

Mai 1847.

La Mort de Louise=Marie d'Orléans

Première Reine des Belges.

Où va-t-il ? Où va-t-il ce convoi funéraire ? L'œil des peuples le suit dans son itinéraire, Et sur le double rail de son chemin ardent, Comme un tonnerre sourd, il s'éloigne en grondant, Et le vent de la mer, de loin par intervalle Comme un dernier adieu lui jette une rafale.

Sépulcre voyageur, d'un diadème orné, Il porte dans ses flancs un cercueil blasonné. Un crucifix s'élève au chevet de la bière, Où l'on voit à genoux cinq prêtres en prière, Et dans l'air un drapeau déroule en voltigeant Son flot de crêpe noir semé de pleurs d'argent.

Et le bœuf dans la plaine, et l'autour dans la nue Tressaillent en voyant cette chose inconnue Passer comme la foudre et rouler dans les airs

Son nuage de bruit, de fumée et d'éclairs,

Et partout on entend les cloches des villages,

Oiseaux d'airain, pleurer dans leurs nids de feuillages.

Le train funèbre au seuil d'une ville parfois Apparaît à la foule immobile et sans voix. D'elles-mêmes alors dans les deux ébranlées. Les tours mêlent en chœur leurs lugubres volées, Et quelque évêque est là qui prie en bénissant Le char que la vapeur entraine en bruissant.

Des sables embrumés de sa côte orageuse

Ostende a vu partir la bière voyageuse.

Bruges, le*- bras en croix, veuve toujours en deuil,

Demande à l'horizon : « Où donc va ce cercueil ? »

Et Gand, en le suivant du haut du Mont Saint- Pierre,

Sent des pleurs de pitié sourdre sous sa paupière.

Termonde sous ses murs aperçoit un moment Le wagon sépulcral qui roule incessamment. Malines un instant l'abrite sous ses ailes, Et bientôt il reprend son élan vers Bruxelles. C'est ainsi qu'il conduit, de relais en relais. \Inc reine à sa tombe, — à son dernier palais.

N'est-ce pas, enfant rose et blonde, Comme ils étaient beaux ces beaux jours Où dans vos yeux, bleus comme l'onde, Votre âme souriait toujours ;

d 'André van Hassc/t

Où la fortune paternelle A tous vos vœux prêtait son aile ?

O groupe charmant et vainqueur, Vous de tant de grâces ornée, Vos sœurs, dont vous étiez l'aînée, Vos frères, cœvirs de votre cœur !

Dieu dont la main toujours d'obscurs desseins fourmille, Du trésor de ses dons comblait votre famille : Sans doute il la marquait pour quelque but fatal. Pas de rêve plus grand, ni de splendeur plus haute. Du trône européen votre père était l'hôte, La France était son piédestal.

Quand sur Paris, — laboratoire

De choses et d'événements,

Dont tous les échos de l'histoire

Prolongent les sourds grondements, —

Il étendait sa main puissante,

Sa capitale mugissante

Faisait trêve à ses passions,

Et fermait son ardent cratère

D'où jaillit parfois sur la terre

L'éclair des révolutions.

Spectacle merveilleux ! L'œil tourné vers la France, Les peuples saluaient en elle l'espérance. Ils disaient : « Le passé croule sous l'avenir. Rois, qui forgiez nos fers, Dieu brise votre enclume. A l'horizon, voici que notre aube s'allume, Et notre soleil va venir ! »

ioo Poésies choisies

Le nôtre, entant prédestinée, Lé notre était déjà venu.

Ma Belgique, la destinée Retrouvait ton nom bien connu.

Ce nom, dans un jour de victoire, Du sépulcre de notre histoire, Nos mains l'avaient ressuscité.

Sous le joug trois siècles meurtrie.

Tu rendais ta vieille patrie A notre jeune liberté.

Vous eu fîtes aussi la vôtre, ô douce reine ! Et vous vîntes à nous, rayonnante et sereine. Lis qui deviez fleurir parmi nous transplanté. Etoile qui brillez jusque dans la mort même, Diamant dont le ciel orna le diadème Qu'il fit pour notre royauté.

Femme entre les femmes bénie.

O cœur pur et fait selon Dieu !

Vous étiez comme un bon génie,

Descendu dans notre milieu.

Moins au palais qu'à la chaumière

Souriait votre cœur, lumière

Dont s'illuminait votre esprit.

Vous songiez moins à vous qu'aux autres.

Tous les humbles étaient les vôtres,

Comme ils sont ceux de Jésus-Christ.

On vous suivait des yeux comme tout ce qui brille. La mère vous donnait pour exemple à sa fille. Vous aviez le respect des grands et des petits,

d'André van ffasselt

Et vous marchiez, — plaignant les luttes où nous sommes Pour des principes moins, hélas ! que pour des hommes, — Loin du Cirque étroit des partis.

De l'évangile qu'on blasphème Vous suiviez le chemin pieux, Sachant que du bien que l'on sème, La moisson mûrit dans les cieux.

L'orphelin vous nommait sa mère.

Sous le poids de sa vie amère Le pauvre cessait de ployer ; Car vous, leur ange charitable, Vous étiez le pain de leur table Et la flamme de leur foyer.

Aussi, quand vous passiez, charmante et gracieuse, Avec vos beaux enfants, trinité radieuse, Votre écrin maternel, trésor aux blonds cheveux, La foule, en saluant sa bonne souveraine, Disait : « Que vous seriez heureuse, ô sainte reine, Si vous l'étiez selon nos vœux ! »

Pourtant que d'épreuves sans nombre, D'éclairs dans vos cieux noirs et lourds ! L'angoisse assise comme une ombre Sur votre trône de velours ; Vos nuits et vos jours pleins de transes ; Les rêves de vos espérances Peuplés de sombres visions ; Partout une main invisible ; Douze ans votre père une cible Pour les balles des factions.

Votre enfant, pauvre fleur, dès son aube, ternie; Votre sœur, ce doux lis qu'effeuilla le génie; Votre frère sanglant vers la tombe emporté; Toute votre famille, au souille d'un orage, Echouant dans l'exil, épave du naufrage — De la plus grande royauté ;

Puis enfin, — pour clore ce drame, De deuils sinistre enchaînement, Dont l'inconnu tissa la trame, Dont la mort fit le dénouement — Votre père (ô chute profonde !) Expirant, sans qu'un œil au monde D'un pleur pieux se soit rempli, Tandis que l'avare Angleterre Lui donne à peine un coin de terre Et l'obscur linceul de l'oubli.

Et plus la main de Dieu, si dure pour les vôtres, Multipliait ses coups, les uns après les autres, Plus aussi vous étiez grande dans vos malheurs. Car votre âme chrétienne, ô reine, était de celles Dont la foi laisse plus d'ardentes étincelles Jaillir sous l'acier des douleurs.

Mais le ciel veut son hécatombe.

Votre tour enfin est venu, Et la mort vous ouvre la tombe, Chemin d'où nul n'est revenu.

Et la mer, dont le flot docile, O blonde enfant de la Sicile!

d'André tu ii Hassclt 103

Chantait près de votre berceau.

Ecoute de loin, attendrie, L'Océan du Nord qui lui crie :

^ Ma sœur, j'ai brisé ce roseau ! »

Oh ! maintenant dormez, ange pure et choisie, Dans le suaire blanc de notre poésie ; Dormez dans le linceul de notre souvenir, Vous qui, du champ du Christ ouvrière assidue, N'avez jamais failli dans votre tâche ardue Et que le Maître doit bénir.

Dans notre amour ensevelit,

Votre nom, cher à l'indigent,

N'est pas de ceux qu'un peuple oublie

Dans un coin de son cœur changeant ;

Aussi dans toutes nos souffrances,

Dans nos deuils, dans nos espérances,

Vous serez toujours de moitié,

Vous, si jeune au monde ravie,

O femme si digne d'envie,

Reine si digne de pitié !

Ecrit dans T Eglise de Lackcn, 15 octobre 1850.

A un petit Bouvreuil.

Voglein, singe deine klagen.

Max vox Schexkexdorf.

Mai déroule sa bannière, Et sous l'herbe printanière

Avril dort dans son cercueil.

Me voici qui viens entendre Ta musique douce et tendre, O charmant petit bouvreuil !

Dans tes verts et frais asiles Loin des hommes tu t'exiles.

Ton palais est un buisson, Un seul air ton répertoire, Un écho tout l'auditoire Qui s' égayé à ta chanson.

Cet écho, ma Ivre ailée!

Dans mon âme inconsolée Tend l'oreille à tes concert^ ; Et tes notes cadencées Rafraîchissent mes pensées, Ce semoun de mes déserts.

Je suis triste. Oh ! chante, chante.

De ta voix la plus touchante Ton mélodieux soupir.

Ta musique a tant de charmes!

Et mon cœur, rempli de larmes, N'a que toi pour l'assoupir.

Puis, là-haut sur la colline, Où sommeille, ô mandoline !

Mon enfant dans son cercueil, A sa tombe rajeunie Va pleurer ta symphonie, O charmant petit bouvreuil !

Mai 1851.

d'André van Hassclt

A M. Victor Hugo

PARTANT POUR L'iLE DE JERSEY.

Navis, quce tibi creditum, Debes Virgilium...

Reddas incolumem, precor.

HoRAT. LIB. I. CaRM.

Si l'aigle, du désert des nues Domine les champs spacieux, Où l'œil des montagnes chenues Voit seul les routes inconnues Qu'il trace dans l'orbe des cieux ;

Du rossignol, dans les vallées, Si les échos harmonieux Aux brises des nuits étoilées Egrènent les notes perlées, Ces diamants mélodieux ;

L'humble bouvreuil dans le silence Cache son nid humble et discret, Et jamais son vol ne s'élance Loin du rameau qui le balance Au bord du lac de la forêt.

Ainsi, Maître, ta poésie, Ta poésie est tour à tour L'aigle qui, dans sa fantaisie, .

Mesure la route choisie Que le soleil fait chaque jour;

Ou le rossignol sur sa branche, Oui module ses doux concerts, Quand; sur sa tige qui se penche, La rose, urne vermeille, épanche Ses plus trais parfums dans les airs.

La mienne est le bouvreuil qui chante, Dans l'ombre des grands bois caché, Bien loin de la foule méchante, Sombre arène où tout désenchante L'esprit sur les hommes penché.

Dans la forêt calme et profonde, Dans son palais fait d'un buisson, Pas une voix qui lui réponde, Pas un écho qui porte au monde Une note de sa chanson.

Parfois seulement, dans sa route, Quelque voyageur égaré, Au fond des taillis où l'on doute, Un moment s'arrête et l'écoute Assis sur le salon moiré.

Ou quelque errant chasseur qui passe, Tenant son fusil à la main ; Ou quelque berger qui repasse Quand le soleil a dans l'espace Décrit son lumineux chemin.

Pourtant un soir, un soir, ô Maître !

O noble cœur ! ô noble esprit !

Dans sa solitude champêtre

d'André van Hàsseli 107

Ma Muse te vit apparaître Poète couronné proscrit.

En ses rêves, nuit sans aurore, A ton soleil inattendu, Quel jour charmant tu fis éclore Quand ta voix eut, penseur sonore, Au cri de sa voix répondu !

« Salut! salut! te cria-t-elle.

Salut ! ô chantre souverain !

Descends de ton char qu'on dételle Et de ta vassale fidèle Franchis le seuil, mon suzerain.

» Repose ta tète meurtrie De tes combats, mon chevalier, Et sous ma charmille fleurie Oublie un moment ta patrie, Hélas! si tu peux l'oublier. »

Là, sous mes ramures ombreuses Tu t'arrêtas quelques instants; Et puis dans tes routes fiévreuses, Tu rentras, ô géant qui creuses Un si grand sillon dans le temps.

Mais du moins sous mon vert ombrage

Je t'ai vu, rayonnant proscrit,

Prêt à rentrer dans ton orage.

Tu m'as dit ce grand mot : Courage !

Oui reste dans mon cœur écrit.

io8 Poésies choisies

Maintenant, maintenant, qu'importe Soit le passé, soit l'avenir?

Le temps peut frapper à ma porte :

Il n'a, dans tout ce qu'il m'apporte, Rien qui vaille ton souvenir.

Amer*. 14 juillet 1852.

La Querre d'Orient.

France tient et porte I espée De Justice.

Phiupi'e Mouskks. V. 26597.

O France! Et l'on disait : « Ton histoire est fermée. Plus rien de grand ne bat au cœur de ton armée. Ton Aigle clôt son œil aux éclairs des canons, Bons à traquer les loups d'Afrique en leurs repaires, Les enfants ne sont plus que les ombres des pères, Ces géants dont l'Europe a retenu les noms. .

» Hier tu sentais trembler le monde, O reine, sous ton large orteil.

Le songeur qui crée et qui fonde Venait te demander conseil.

Reniant ses gloires banales, Le siècle en tes vastes annales Etudiait son lendemain.

Ta puissance était renommée ;

d 'André van Hassclt 109

Ta lampe toujours allumée Servait de phare au genre humain.

* Mère des grands esprits, nourrice des idées, Ton sein versait la vie aux âmes fécondées, Tu prêtais ta lumière aux générations ; L'ange de l'avenir t'avait pour fiancée ; A tous les vents du ciel tu semais ta pensée, Et réglais sur tes pas, les pas des nations.

» Rien de grand ne pouvait éclore

Qu'aux feux de tes rayonnements.

Ton astre nous donnait l'aurore,

Tes rêves les événements.

Tous les peuples dans leurs histoires,

De la rumeur de tes victoires

Ecoutaient bruire l'écho ;

Car devant tes clairons de guerre

Ils avaient vu crouler naguère

Les murs de toute Jéricho.

» Sur la carte du monde, on t'oublie, on t'oublie; Tout nain monte à l'assaut sur ta force affaiblie; Tous les Etats sans toi se font et se refont. Le vautour russe prend dans ses ongles la terre, Et des remparts flottants de ses nefs l'Angleterre Couvre l'immensité de l'Océan profond.

» Quand faut-il que le glaive sorte De son fourreau de fer vêtu ?

Est-ce pour déchoir de la sorte Oue te- fils ont tant combattu?

110 Parties choisies

Qu'ils ont; soldats fiers et stoïqu< Fait tant de choses héroïques Dont rêve notre âge ébloui, Et que, dans ton ciel militaire, Comme le vrai jour de la terre, Le soleil d'Austerlitz a lui?

» Que, depuis deux cents ans, ta pensée est le fleuve

Où toute âme avant soif de vérité s'abreuve?

Oue tes fastes trop pleins regorgent de grands noms ?

Et que Napoléon, Dieu de ta Babylone,

Sentinelle d'airain, veille sur sa colonne.

Ce canon colossal fait de trois cents canons ? »

Non, tu n'es pas dégénérée,

O France, ô grande Nation.

Dieu ne te l'a pas retirée

Ta haute et sainte mission.

Tu domines encor le globe;

Sur ton horizon vibre l'aube

Que l'Europe cherche à son ciel ;

Et de ton flambeau séculaire

La splendeur toujours nous éclaire,

O peuple providentiel !

Non, ton histoire n'est pas close, Prédestiné du genre humain.

L'avenir du monde repose Comme son passé, dans ta main.

d'André van Hassclt III

Notre siècle, en proie aux naufrages, Même aux foudres de tes orages Parfois demande une clarté ; Car tu sais, ô Peuple-Moïse, Où l'attend la terre promise, Chanaan de la vérité.

Non, tu n'as pas fini ton rôle :

Le Seigneur a besoin de toi.

Il sait ce que sur ton épaule, Il peut charger, idée ou loi.

Sur son Sinaï ceint de flammes, Ce qu'il rêve, tu le proclames ; Ta voix interprête aux vivants Ses paroles partout semées, Par le canon de tes armées, Par la bouche de tes savants.

Tu rouvres ta vaste épopée, Après quarante ans de repos, Ce poème écrit par l'épée Sur les pages de tes drapeaux ; Et ton glaive, ô race historique, De cette Iliade homérique, Où chaque âge à son tour s'instruit Va compléter le cycle immense; Car ton passé, c'est la semence Dont notre présent est le fruit.

Ulons, Cherbourg, en mer tes frégates ailées ! tochefort, tes beaux bricks aux poupes crénelées!

Lorient, tes vapeurs aux flancs doublés d'airain! Toulon, tes grands vaisseaux aux lourdes batteries! Brest, tes nets à trois ponts dont les artilleries Vont provoquer l'orage au fond du ciel serein.

Vincenne aux remparts centenaires.

Arsenal plein de bruits confus, Tes canons gorgés de tonnerres Qu'ils accourent sur leurs affûts!

Grenoble, apporte tes fusées ; Strasbourg, tes bombes embrasées ; Metz, tes congrèves aiguisées ; Auxonne, tes mortiers béants!

O forges toujours occupées Saint-Etienne, où sont tes épées ?

Maubeuge, tes lames jaspées ?

Lille, tes sabres flamboyants ?

Sonnez, clairons ! sonnez, trompettes des batailles ! Allumez vos éclairs, ô glaives pleins d'entailles, Connus du Nil, du Tibre et de l'Elbe et du Rhin ! Déployez, ô drapeaux, vos couleurs martiales, Et rouvrez à la fois, Aigles impériales, Vos ailes sur le monde et vos ongles d'airain :

Afin que l'Orient respire, Sans craindre de voir, chaque jour, L'oiseau monstrueux de l'empire ' Ouvrir ses ailes de vautour ; Afin que sa sombre complice, La guerre ferme enfin sa lice ; Que l'œuvre de Dieu s'accomplisse,

d'André van Hassclt 113

L'œuvre de paix qu'il faut bénir; Qu'une aube nouvelle se lève ; Que la bêche sorte du glaive ; Que l'Idée ébauche en son rêve Les vérités de l'avenir ;

Afin qu'aux temps prédits par la voix du prophète, La trêve du Seigneur sur la terre soit faite, Qu'aux fils errants d'Adam s'ouvre un Eden plus beau, Que la concorde un jour règne parmi les hommes, Et que la guerre enfin, sur la terre où nous sommes, Change en soc son épée et sa torche en flambeau !

O Sire, vous dormez dans cette nuit obscure Où l'oeil plus clair des morts à travers la figure

Lit le mot éternel.

O sire, vous dormez dans ce silence austère Où le sépulcre prête aux rumeurs de la terre

Un accent solennel.

Mais, ô César, auprès de votre chevet sombre Veillent pieusement vos victoires sans nombre

Qui vous parlent tout bas, Et, comme au soir, les flots chuchotent sur les grèves, Murmurent doucement leurs grands noms dans vos rêves

Que nous ne voyons pas.

Arcole, Marengo, Lodi, les Pyramides, Austerlitz qui noya dans ses marais humides

Les Russes éperdus, Iéna qui sur Berlin vit s'abattre vos Aigle-. Friedland qui le vit tordre en ses plaines de seigles

Ses bras au ciel tendu-.

Toutes sont là jetant, ô radieux fantôme,

A vos pieds des débris d'empire et de royaume,

Des canons, des drapeaux, Des diadèmes d'or brisés par vos tonnerres, Des trônes arrachés de leurs pieds centenaires

Et leur pourpre en lambeaux.

Et l'Histoire pensive est assise auprès d'elles, Qui grave votre front sur ses pages fidèles,

Que tout siècle lira, Et trace, fatiguant ses mains laborieuses, Votre calendrier de dates glorieuses,

Qui se complétera,

Sire, car votre étoile aux yeux s'est rallumée : Des héros disparus de votre Grande Armée,

Ces géants surhumains, Les fils sont là remplis de l'ardeur paternelle, Et des morts aux vivants votre Aigle, avec son aile,

Enseigne les chemins.

Quand les pères ont clos votre illustre épopée, Cette Iliade où luit l'éclair de votre épée,

Ce poème si beau, Les fils, fiers d'ajouter leur page à votre histoire, Veulent achever l'œuvre, et d'un rayon de gloire

Dorer votre tombeau.

éL André van Hassclt \\

Bomarsund qui dressait son front dans les bruines, Ils l'ont roulé, vêtu d'un linceul de ruines,

Dans son golfe assourdi, Et l'Aima les a vus sur ses rives tonnantes Marcher au feu, portant les couleurs rayonnantes

Du drapeau de Lodi.

Aux rochers d'Inkermann, Balaklava murmure : « Quel courage fait donc cette invincible armure

A ces hommes de fer ? »

Et dans son lit troublé la Tchernaïa s'écrie :■ « Pour t'abattre, ils ont fait sans doute, ô ma patrie,

Un pacte avec l'enfer ! »

Plus loin Sébastopol répond de sa voix rauque, En secouant, au bord du flot béant et glauque,

Ses haillons de granit :

« Le gouffre amer de l'onde a pris ma flotte entière, Et je suis à la fois cadavre et cimetière,

L'aigle mort et le nid. »

Ainsi continuant votre route historique, Voyez tout ce qu'a fait cette armée homérique

Sous votre astre éclatant, Soleil dont les rayons, qu'alluma la victoire, Eclaireront toujours l'horizon de l'histoire. —

Sire, êtes- vous content ?

Et toi, France, applaudis tes fils que rien ne lasse. Au faîte de l'Europe où tu reprends ta place

n6 Poésies choisies

Leurs mains ont rebâti la tour de ta grandeur. Parmi les nations sois toujours la première, Sois leur fanal, sois leur clarté, sois leur lumière, Vrai foyer de toute splendeur !

Puis, ô France, reprends ton œuvre pacifique; Lie à ton beau passé l'avenir magnifique. Reste l'espoir du faible et la terreur du fort. Eclaire, enseigne, instruis par l'acte et la parole, Et demeure à jamais un éclatant symbole

Pour tout ce qui veille ou qui dort.

Du droit européen sois la gardienne austère. A qui voudrait troubler le repos de la terre, Montre ta forte épée et montre ton drapeau. Sois l'aire où le Seigneur fait couver la pensée, Sois l'urne pleine où vient toute lèvre empressée, Sois la montagne et le flambeau.

Sois la source vivante où s'abreuvent les races, Le centre lumineux où convergent les traces De tous les pas que font les générations, Le chêne dont l'appui s'offre à toute liane, Le clairon éternel qui sonne la diane Aux oreilles des nations !

Septembre 1855.

d? André van H assoit 117

La Cloche qui tinte.

A ma mère.

Le soir déployait tous ses voiles Dans l'air, comme un vaste linceul ; La nuit allumait ses étoiles, Et moi je partais triste et seul.

Le ciel voyait fondre ses teintes, Et vous finissiez, mes beaux jours...

O cloche qui tintes, qui tintes !

O cloche qui tintes toujours !

Tandis que j'allais seul dans l'ombre Le long de la verte forêt, Sonnait sous la feuille plus sombre La cloche du soir qui pleurait.

C'étaient des murmures, des plaintes, Forêt, dans tes mornes détours...

O cloche qui tintes, qui tintes !

O cloche qui tintes toujours!

Au bout de la calme vallée, Là-bas, je fis halte un instant, Pour voir, ma maison désolée, Ton toit le dernier en partant.

Je vis tes fenêtres éteintes, Maison où restaient mes amours...

O cloche qui tintes, qui tintes !

O cloche qui tintes toujours !

I iS Poésies choisies

Depuis, il remplit mes oreilles Ton rythme rêveur et charmant.

Quel chant a des notes pareilles, La nuit sous le bleu firmament ?

Bercé par tes douces complaintes,

Des ans je remonte le cours

O cloche qui tintes, qui tintes!

O cloche qui tintes toujours !

Et rien, ni le bruit de la gloire, Ni l'hymne des mers et des bois, Echo qui remplis ma mémoire, Ne peut étouffer cette voix.

Adieux éternels, larmes saintes, Tu sais tous les deuils de mes jours, O cloche qui tintes, qui tintes !

O cloche qui tintes toujours !

Musique si douce et si tendre Qui pleure dans l'air gémissant, Que j'aime, que j'aime à t'entendre, Si triste que soit ton accent !

Le monde a ses noirs labyrinthes Qu'au moins avec toi je parcours, O cloche qui tintes, qui tintes !

O cloche qui tintes toujours !

Dédale trompeur que la vie !

Chemin ténébreux, noir sentier, Je l'ai, sans orgueil, sans envie, Je l'ai parcouru tout entier.

d'André van Hasselt 119

Mes pieds ont laissé leurs empreintes Dans tous les obscurs carrefours...

O cloche qui tintes, qui tintes!

O cloche qui tintes toujours !

Ainsi qu'une voix printanière Qu'on croit dans un rêve écouter, Dieu fasse à mon heure dernière, Qu'encor je t'entende chanter!

La mort aux sinistres étreintes Alors peut me dire : « J'accours ! »

O cloche qui tintes, qui tintes ! O cloche qui tintes toujours !

Mai 1857.

Sur une Fleur

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