‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 28 sur 78 · ÉPITRE XVII A GALATÉE · texte numérisé non relu

ÉPITRE XVII A GALATÉE

N'abusez-vous point un amant ?

Dois-je craindre en vous Tart de feindre ?

Occupé d'un songe charmant, N'ai -je point un réveil à craindre?

Aimez-vous ? D'un cœur enflammé Connoissez-vous le bien suprême?

Et s'il est vrai que ce cœur aime, Hélas! suis-je l'objet aimé?

Si je le suis, pourquoi le taire?

Ordonnez au dieu du mystère De m'annoncer un sort si beau.

Lorsque son flambeau vous éclaire, Pourquoi me laisser son bandeau ?

Pourquoi ces contraintes muettes, Quand je fais parler mes ennuis ?

Déclarez donc ce que vous êtes,

ipS Poésies de Gentil-Bernard,

Pour m'apprendre ce que je suis. .

Oui, mon ardeur est écoutée ; Je touche au bonheur que j'attends :

Naïve et tendre Galatée, Ton âme n'est point infectée De l'art des coquettes du temps.

La nature fît ton partage^ De ce ton de voix, ce langage Fait pour rassurer les amours; Et j'en crois plus que tes discours, Tes yeux, ton maintien et ton âge ; J'en crois cet entretien charmant.

Où le goût et le sentiment Jurent une étroite alliance; Où l'esprit qui joue et qui pense^ Sait unir, je ne sais comment, L'air de noblesse au ton d'aisance.

Et les grâces de la décence A tout le sel de l'enjouement.

Dun nœud fatigant et bizarre.

L'hymen te lia pour jamais.

Il est temps que l'amour répare Tous les maux que l'amour a faits.

Je sais trop qu'il faut nous contraindre; Moi, j'aurai des rivaux à craindre.

Toi, des Argus à ménager.

L'obstacle doit f encourager :

Goûtons, au lieu de nous en plaindre, Les attraits piquants du danger.

Épi très» 199

Malgré l'hymen et ses chimères.

Malgré les époux et les mères, O maGalatée, aimons-nous; Rendons même grâce aux jaloux.

Malheur aux chaînes trop légères, Que suit le poison des dégoûts I Contre les vents et leur injure, Le chêne ébranlé se rassure Et se raffermit par leurs coups.

Vêige fuit, le temps nous devance; L'heure où la fleur s'épanouit Avec elle s'évanouit :

Sujet à la même inconstance, L'instant heureux où Ton jouit S'envole avec la jouissance.

Hâtons-nous de plaire aux amours :

Ton printemps ne fait que d'éclore, Un autre âge qui me dévore Commence l'été de mes jours.

Te dirai-je enfin le présage,

L'espoir du bonheur qui me luit?

Je revois à toi cette nuit...

Quel mensonge ! ah Dieu I quel dommage !

Rien n'en peut égaler l'image,

Que le doux charme qui te suit.

D'amour la plus étroite chaîne

Unissoit nos sens éperdus.

Et dans nos transports confondus,

Ma bouche soupiroit à peine,

200 Poésies de Gentil-Bernard,

Que mes soupirs m'étoient rendus.

Dieux ! ô dieux, quelle apothéose !

Quels baisers en foule cueillis Volés sur tes lèvres de rose Et rendus sur ton sein de lis.

Pardonne; tu blâmes peut-être Ces vers libertins que tu voi; Mais ces vers, tu les as fait naître, Et quel songe aurois-je sans toi ?

On doit s'exprimer comme on aime :

Ma main te grave en traits de feu L'amour que j'ai senti de même.

Qui respecte tant, aime peu.

Rougis, j'en verrai plus de charmes.

C'est le plus beau des coloris ; Rougis, la pudeur en alarmes Est plus touchante que les ris.

L'amour craintif dans son en&nce N'est qu'un timide enfant qui pense Sans oser se faire écouter; Mais l'amour, quand il est extrême.

Est un maître, est un dieu suprême, Qui ne voit rien à redouter.

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