LA MÉNAGERIE DE CYTHÈRE
DE rinde au Nord, vous qui courez les mers, Pour observer cent prodiges divers, Fixez vos pas dans cette île chérie; L'amour compose une ménagerie :
Retraite immense, enclos où sont logés Mille animaux par étage encagés; Différents tous, de forme et de plumage, De tout jargon, de tout ciel, de tout âge; Pour notre bien, Cupidon s'amusant A deux objets, Tutile et le plaisant.
Il détruira les engeances suspectes D'un tas d'oiseaux, de reptiles, d'insectes, Êtres divers, privés, ou furieux; Pour vous ensuite, amateur curieux.
D'un édifice il embellit son île.
D'abord, au centre, en architecte habile.
Il a cloîtré sous de triples verrous Tout un troupeau d'animaux en courroux,
3oa Poésies de Gentil-'Bernard,
Étiqueté d'une marque visible, Ayant au chef un panache risible.
En cet endroit sont domiciliés Maris jaloux, et près d'eux sont liés Tous les agents des époux taciturnes ; Faux délateurs et surveillants nocturnes, Qui là, privés de leurs yeux trop aigus, Sont emplumés comme le fut Argus.
A droite on voit, sous une épaisse grille, De nos dortoirs la sainte volatile.
C'est des nonnains, le peuple embéguiné.
Dans l'esclavage à son tour lutine.
Tournant à gauche, animaux plus informes Trompent nos yeux par d'équivoques formes, Eunuques noirs, monstres mahométans, Nains et muets, cerbères des sultans.
Là sont encor rossignols d'Ausonie, Tristes oiseaux, maudissant l'harmonie, Qui, sans pouvoir, ne sont pas sans désirs :
Pour leur supplice ils chantent les plaisirs. Passons, je vois sous un vaste portique Tous ceux qu'amour en sage politique Tient enchaînés dans leurs ordres divers.
Ces novateurs, ennemis du vrai culte.
Sectaires vils d'une cabale occulte.
Et qui, prenant tout système à l'envers.
Prêchent la loi de la nature inculte.
Séparés d'eux, sont les petits gitons.
Pages, menins, superbes Agathons; Beaux chérubins de& prélats d'Italie, Au temps jadis des sages la folie.
Poésies diverses. 303
Près de ceux-ci gémit des mêmes fers L'être ambigu des Saphos, des Lamberts, Folles beautés, qui, d'une amour déçue, Filent, sans nous, la trame mal tissue.
Aux raretés l'Amour enfin départ Des cabinets et des niches à part.
De nos phénix, ces lieux dépositaires Vous offriront quelques beautés austères, Chez qui Plutus jamais rien n'opéra :
L'une qu'on vit pucelle à l'Opéra.
Là seront mis dans leurs classes nouvelles Des indiscrets, insectes de ruelles, De petits ducs panachés et mignons.
Mais en amour fort mauvais compagnons.
Enfin, l'Amour soumet à sa vengeance Ces corrupteurs, napolitaine engeance.
Qui, de Paphos courant tous les dangers.
Et de Keyser prisonniers passagers, Fléaux d'amour, désolateurs du monde, D'un fruit amer font le trafic immonde.
Or venez tous, vrais enfants de l'Amour.
De vos tyrans il a purgé sa cour.
Près des barreaux qui forment leur enceinte, Venez jouir et folâtrer sans crainte :
Ils entendront vos soupirs amoureux ; Ils les verront, ces tendres sacrifices.
Par vos plaisirs cent fois plus malheureux, Et leurs tourments naîtront de vos délices.