‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 8 sur 78 · CHANT QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHANT QUATRIÈME

SI je tenois les pinceaux d'A^LSonîe, Livré sans peine aux écarts du génie, Je me plairois, mythologue abondant, A soulever l'empire du trident; Mille tritons, suivant mon héroïne, La chanteroient sur leur conque divine; La néréide en gémiroit tout bas Et sous les flots cacheroit ses appas.

De ces trésors l'abondance est aride :

L'image est froide où l'intérêt décide.

Hâtons-nous, Muse : il faut en cet écrit Le cœur qui sent, non l'esprit qui décrit.

J'ai, pour toucher, d'assez puissantes armes. Aly, craintive, est ici toute en larmes ; Là, c'est Phrosine exposant ses beaux jours ; Plus loin, l'amant qui craint pour ses amours. De son rocher l'amoureux Mélidore N'entend, ne voit, n'entrevoit rien encore. Il marche, écoute, appelle à tout moment,

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De son fanal excite l'aliment,

Monte au rocher, redescend au rivage.

Bénit le calme et conjure Forage.

Il voit enfin naître un sillon léger;

Un bruit s'élève aux vagues étranger.

L'objet paroît sur un flot qui bouillonne;

Il meurt de joie, et de crainte il frissonne ;

D'un flot à l'autre il mesure la mer;

Son œil avide a le feu d'un éclair ;

Tout son sang brûle, et tout son cœur palpite :

L'objet s'approche, et lui se précipite.

L'atteint, l'enlève au fatal élément.

Ah I quel fardeau pour les bras d'un amant !

Quel coup, ô ciel ! quelle scène inouïe !

Mais sa Phrosine étoit évanouie ;

Trop de frayeur, de fatigue et d'efforts *

Avoient, hélas ! épuisé ses ressorts :

Quand son amant, par cent baisers de flamme,

Rouvre ses yeux, ressuscite son âme.

Rouvre ses yeux, pleins d'un charme nouveau,

Voile son corps des plis de son manteau ;

Puis, hors de lui, la contemple et soupire.

« O ma Phrosine ! est-ce toi que j'admire ?

Toi que j'embrasse ? hélas ! est-ce bien toi ?

A quel danger tu voles sans effroi !

Vois mon bonheur, mais connois mes alarmes.

A tant d'horreurs exposer tant de charmes

L'as-tu bien pu I — J'aime, j'ai tout osé

Tu vois, l'amour m'a rendu tout aisé. —

C'est toi, dit-il, ô dieux ! quand je t'écoute,

Quand je te tiens, mon âme encore en doute

84 Poésies de Gentil^Bernard,

D'un malheureux qui t'a dit le séjour?

Tes oppresseurs ont-ils perdu le jour ?

Hélas ! par eux, victime infortunée, Je te croyois à Thymen enchaînée.

Tu m'es rendue ! et comment? sur quel bord J'ai su, dit-elle, et ta fuite et ton sort.

Dans ses effets l'amour en nous diffère ; Le mien agit, le tien se désespère.

Heureux sans moi, tu vis dans ce séjour ; Moi, sans te voir, j'eusse expiré d'amour.

Un an ! quel siècle a coulé sur ma vie, Depuis l'instant qu'à moi-même ravie.

Je ne t'ai plus I J'ai tremblé, j'ai frémi Des attentats de mon sang ennemi.

L'odieux Jule a redoublé sa rage.

Le fier Aymar pressé mon esclavage.

Je t'ai gardé cet amour immoitel Que je te jure ici sur ton autel. Amant, époux, prêtre, et témoin ensemble.

Forme et bénis le nœud qui nous rassemble.

Le ciel nous voit, il entend nos serments :

La loi d'hymen, c'est la foi des amants. »

Et telle fut la foi qu'ils se promirent.

Pour l'assurer, leurs deux bouches s'unirent. L'amour couvrit leur antre ténébreux.

Et l'univers s'anéantit pour eux.

Né du hasard ou d'un fatal augure.

Un bruit soudain fit trembler la nature ; L'onde en fureur battit les fondements Du roc affreux, palais de nos amants ; Un coup de foudre en abattit la cime,

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Qui s'engloiitit au centre de Tabîme, Avec un bruit qui cent fois redoubla, Pareil au bruit des monstres de Scylla.

Les vents, les flots, la tempête et la foudre Auroient alors réduit le monde en poudre Le couple heureux, de sa chute accablé, En eût péri sans en être troublé.

Comme enchanté dans leur grotte profonde, Leur nouvel être habite un nouveau monde, £t tous leurs sens, en un seul confondus.

Semblent s'unir pour aimer encor plus.

Uaube déjà, perçant les voiles sombres, Chassoit du ciel la tempête et les ombres ; Et l'horizon, dans un vague lointain, Étoit rougi des vapeurs du matin ; Quand, l'œil ouvert, Phrosine la première Voit ce rayon d'importune lumière.

Se plaint du jour qui naît si promptement, Mais lui &it grâce en voyant son amant.

La tendre épouse aux bras de Mélidore Veut s'arracher; elle y retombe encore.

Lui, qui trembloit des dangers du retour, La retenoit par tous les noms d'amour.

L'affreux devoir enfin la détermine :

On pleure, on part. Le retour à Phrosine Parut plus long : l'objet étoit changé.

Par l'amour seul l'espace est abrégé, Et par Tespoir son âme est soutenue :

L'épreuve est faite, et la route est connue.

Phrosine ainsi voguoit au gré du sort, Et son Aly se désoloit au port.

86 Poésies de Gentil^Bernard.

De cette nuit elle avoit vu l'orage ; Tout lui sembloit un garant du naufrage, Quand, sur la vague, à ses yeux fut rendu Uobjet si cher qu'elle avoit cru perdu.

Aly reçoit dans ses bras tant de charmes, £t, les pressant, les baigne de ses larmes; Avec transports raconte sa terreur.

De cette nuit lui peint toute l'horreur, Et d'un succès qu'à peine elle ose croire, Veut à son tour savoir toute l'histoire.

Tout lui fut dit; le cœur n'oublia rien :

L'amour heureux conte toujours si bien !...

L'amour heureux veut aussi toujours l'être.

Le feu lointain qu'on avoit fait paroître Parut encor. Nul astre dans les cieux Pour l'observer n'exerça tant les yeux ; Nul astre aussi n'eut un cours si fidèle.

Prompte à le voir, dès qu'il se renouvelle, Phrosine vole à des plaisirs nouveaux.

Descend au bain, se jette au sein des eaux, Et, par son art, asservissant Neptune, Commet aux flots l'amour et sa fortune.

Tout ce qu'on dit des mondes enchantés, Iles d'amours, temples des voluptés, Jardins, palais de Vénus et d'Armide, Tout étoit là dans un désert aride.

Pourquoi faut-il que les tyrans des airs, ' Les rochers même et les monstres des mers Soient adoucis par des amours si rares.

Tandis qu'il est des hommes plus barbares, Qui, par le crime aux enfers dévoués,

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Troublent des feux du ciel même avoués ?

Des Faventins telle on vit la furie.

Jule outragé, Tâme de fiel nourrie.

Las de se taire et confus de parler, A son bonheur voulut tout immoler.

Si la nature à sa flamme est funeste.

Pour la punir d'abhorrer son inceste, Il veut armer le ténébreux séjour Et mettre aux fers la nature et Tampur.

Messine alors en prodiges fertile, Dans son enceinte accordoit un asile A ces devins, à ces vils enchanteurs, De l'avenir dangereux scrutateurs, Qui, promenant leur misère profonde.

De leur enfer sont l'image en ce monde.

Un monument est le repaire afifreux Où leur Sibylle, au teint pâle, à l'œil creux. Le front couvert de ses rides antiques,

Juge au milieu de trois cercles magiques.

On voit près d'elle, à ses cris menaçants, .

Les spectres vains, les larves impuissants ;

Et l'Œmonide, opérant les miracles,

Parle aux enfers et vomit les oracles.

Son art, surtout, excelle à mettre au jour

Tous les poisons, tous les philtres d'amour.

Sur un brasier sa coupe est toujours pleine

De sucs vengeurs, instruments de la haine.

Sur un autel d'os, de fange et de sang.

D'une effigie elle perce le flanc ;

Ou la perfide empoisonne avec joie

Le voile impur qu'à CréUse elle envoie.

88 Poésies de Gentil-Bernard.

A ses secrets Jule ayant eu recours

Tenta reffet des magiques secours.

De joie alors la Pythonisse éclate

Et rit d'entendre un crime qui la flatte.

€ Je répondrai, dit-elle, à ton espoir;

L'enfer a mis ce charme en mon pouvoir.

Je puis d'un mot unir la sœur au frère,

La mère au fils, et la fille à son père.

Ainsi brûloient Myrrha, Phèdre^ Biblis.

Mais si Phrosine a vu ses vœux remplis

D'un autre amour, le charme est impossible.

— Non, non, dit-il, Phrosine est insensible.

Ah ! crains de voir tous les traits impuissants,

Crains d'éprouver la glace de ses sens. »

A ce défi la fatale interprète

Redouble encor le charme qu'elle apprête.

Conjure, évoque, appelle les démons;

Trois fois sa bouche a répété leurs noms ;

Trois fois baissé, son sceptre redoutable

D'un trait magique a sillonné le sable.

L'Érèbe est sourd ; un silence profond

Trompe son art, l'étonné et la confond.

Un jour plus pur se fait voir, et la terre,

Loin de s'ouvrir, sous ses pas se resserre.

« Quel signe affreux I dit-elle; on te trahit;

Sous ton rival l'enfer même obéit.

Phrosine est tendre, et l'amant qui l'adore

En est aimé. > Jule en doutoit encore.

« Veux-tu, dit-elle, en voir le séducteur ?

Prends ce miroir : magique délateur,

Il apprend tout. > Quel coup d'œil ! quelle image !

Phrosine et Mélidore, 89

Jule égaré voit Phrosine à la nage, La suit, l'observe en cet antre ignoré.

Et dans ses bras voit Termite adoré.

Au même temps qu'il frémît de colère.

Le monstre au cœur lui lance une vipère :

Banni soudain de ce cœur ulcéréi L'amour a fui, l'enfer est demeuré.

Seul à son tour il conjure, il appelle.

Et la vengeance et la rage cruelle ; Des cris plaintifs répondent à sa voix.

Et le Ténare est vaincu cette fois.

Le charme opère, et l'affreuse Œmonide Arme ses mains d'un flambeau d'Euménide :

« Prends, lui dit -elle ; en allumant ses feux. Ceux de ta sœur s'éteindront devant eux.

Garde un présent qui lui sera funeste : L'esprit vengeur t'apprendra tout le reste. » Jule, à ces mots, quitte ces lieux d'horreur, Marche et ne sait où vomir sa fureur.

Trop plein de rage, il se plait à l'étendre Jusqu'à son frère étonné de l'entendre :

L'un veut punir l'infâme ravisseur ; L'autre, avant tout, veut immoler sa sœur.

Aymar, lui-même, invente le supplice.

Et Jule, ô dieux ! Jule en est le complice.

Pour faire luire un signal frauduleux, On a besoin d'un temps plus nébuleux.

Ce temps arrive ; et d'une égale rage Sur un esquif ils quittent le rivage Et vont, armés de ce flambeau fatal Qui doit servir de perfide fanal.

po Poésies de Gentil^Bernard.

Phrosine, aux traits de sa fausse lumière^ Rentre soudain dans Thumide carrière.

O malheureuse ! où vas-tu ? vois ton sort :

Fuis ce rayon, c'est l'astre de la mort.

J'appelle en vain, je la vois qui s'engage Loin du rocher qu'obscurcit un nuage.

L'esquif s'éloigne en l'égarant toujours :

La mer l'étonné ; un si pénible cours L appesantit; elle sent un abîme, Mais elle voit ce feu qui la ranime.

Elle s'épuise en efforts toujours vains ; Et sans pitié ses frères inhumains, Pour voir sa mort, reculent devant elle.

Jule un moment flotte, hésite, chancelle, Saisit la rame et veut la secourir.

Non, dit Aymar, le monstre doit périr; C'est à l'abîme à couvrir cet outrage.

Jule attendri veut adoucir sa rage.

Combat, avance; il tâche quelque instant De la sauver. Phrosine s'agitant Levoit la tête et prononçoit encore :

Où suis-je ? où vais-je ? ô mon cher Mélidore ! Jule, attentif au nom de son rival, Frémit, arrête, engloutit le fanal, Recule encore, et dans la nuit profonde Livre Phrosine aux abîmes de l'onde.

Que n'est-il vrai, ce pouvoir enchanteur Par qui jadis le ciel réparateur En déité transformoit une belle 1 Phrosine, hélas ! tu serois immortelle.

Et tu péris sans grâce et sans retour !

Phrosine et Mélidore. pi

Plus malheureux, ô toi qui vois le jour I

Qui t'apprendra cette horrible nouvelle ?

Il tient en vain, dans cette nuit cruelle, ^

Ses yeux ouverts, ses fanaux allumés;

Il a perdu les vœux qu'il a formés :

L'île d'amour n'a pas vu sa déesse ;

Mille soupçons alarment sa tendresse.

Il va s'en plaindre au fatal élément ;

Il en approche. O frayeur d'un amant I

Ma main frissonne à tracer cette image ; .

Il voit flotter un corps près du rivage ;

L'effroi, l'amour précipitent ses pas

Vers ce jouet de l'onde et du trépas.

Quel coup de foudre I O ciel ! c'est son amante

Qu'à ses pieds roule une vague écumante.

C'est elle I... Il tombe, immobile, éperdu,

Sur cet objet dans le sable étendu.

C'est elle I... Il sort de cette horreur profonde

Pour détester le ciel, la terre et l'onde.

Sous la pâleur de ses livides traits.

Il voit, contemple, adore ses attraits.

Touche son cœur, pour y chercher la vie :

Tout est glacé^ la Parque est assouvie.

Sur ces débris qu'il presse avec effort.

Sur la mort même il implore la mort.

J'ai tout perdu, s'écrioit Mélidore :

O ciel ! tu meurs ! ô ciel ! je vis encore I

Phrosine, attends l'âme que je te doi ;

Le jour affreux peut-il luire sans toi ?

Quand tu péris, l'univers fait naufrage.

O mer I achève, engloutis ce rivage.

92 Poésies de Genril^Bernard.

Mer infidèle, où brilloient tant d'appas, As-tu bien pu lui donner le trépas ?

C'est elle, ô ciel, qu'on voit sur ton arène Rebut des flots dont elle fut la reine I Hélas ! c'est moi qui la prive du jour I Pourquoi, cruelle, avoir eu tant d'amour ?

J'en fus l'objet, et c'est moi qui te tue !... Il perd la voix, et sa bouche éperdue Dévore encor ces restes précieux ; Il les transporte au sommet de ces lieux.

Pour s'y livrer à la mort qu'il projette.

Il voit Phrosine ; un charme encor l'arrête La contempler, même en dépit du sort. Est un plaisir qu'il dérobe à la mort.

Le jour naissant trouve encor Mélidore Les bras liés à ce corps qu'il adore.

Près d'expirer, le dernier de ses vœux Est qu'un tombeau les unisse tous deux :

Pour couronner cette union fidèle, De sa ceinture il s'enchaîne avec elle.

« La mort ainsi ne peut m'en arracher. »

Il dit, s'élance et tombe du rocher :

L'onde engloutit sa proie infortunée.

Qui reparut vers Messine étonnée, Où l'on grava tous ces événements Sur un tombeau commun à ces amants.

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