SCENE PREMIERE- LISETTE, FRONTIN
X B voilà de
bonne heure, et toujouTs plus jolie,
LISETTE
S pas plus gaie.
FRONTIN
Et pourquoi, je te prie?
54 Poésies de Gresset,
LISETTE
Oh I pour bien des raisons.
FRONTIN
£s-tu folle ? comment !
On prépare une noce, une fête...
Oui vraiment, Crois cela; mais pour moi, j'en suis bien convaincue, Nos affaires vont mal, et la noce est rompue.
FRONTIN
Pourquoi donc ?
LISETTE
Oh I pourquoi ? dans toute la maison Il règne un air d'aigreur et de division Qui ne le dit que trop. Au lieu de cette aisance Qu'établissoit ici Tentière confiance, On se boude, on s'évite, on bâille, on parle bas. Et je crains que demain on ne se parle pas.
Va, la noce est bien loin, et j'en sais trop la cause : Ton maître sourdement...
• FRONTIN
Lui ! bien loin qu'il s'oppose Au choix qui doit unir Valère avec Chloé, Je puis te protester qu'il l'a fort appuyé.
Et qu'au bonhomme d'oncle il répète sans cesse Que c'est le seul parti qui convienne à sa nièce.
Le Méchant, 55
LISETTE
S'il s'en mêle, tant pis; car, s'il fait quelque bien, C'est que, pour faire mal, il lui sert de moyen. Je sais ce que je sais; et je ne puis comprendre Que, connaissant Cléon, tu veuilles le défendre. Droit, franc comme tu l'es, comment estimes- tu Un fourbe, un homme faux, déshonoré, perdu, Qui nuit à tout le monde, et croit tout légitime ?
FRONTIN
Oh ! quand on est fripon, je rabats de l'estime.
Mais autant qu'on peut voir, et que je m'y connois,
Mon maître est honnête homme, à quelque chose près.
La première vertu qu'en lui je considère,
C'est qu'il est libéral, excellent caractère !
Un maître, avec cela, n'a jamais de défaut ;
Et de sa probité c'est tout ce qu'il me faut.
Il me donne beaucoup, outre de fort bons gages.
LISETTE
Il faut, puisqu'il te fait de si grands avantages. Que de ton savoir-faire il ait souvent besoin. Mais, tiens, parle-moi vrai, nous sommes sans témoin : Cette chanson qui fit une si belle histoire...
FRONTIN
Je ne me pique pas d'avoir de la mémoire.
Les rapports font toujours plus de mal que de bien :
Et de tout le passé je ne sais jamais rien.
ç6 Poésies de Gresset.
LISETTE
Cette méthode est bonne, et j'en veux faire usage. Adieu, monsieur Frontin.
FRONTIN
Quel est donc ce langage?
Mais, Lisette, un moment.
LISETTE
Je n'ai que faire ici.
FRONTIN
As-tu donc oublié, pour me traiter ainsi,
Que je t'aime toujours, et que tu dois m'en croire ?
LISETTE
Je ne me pique pas d'avoir de la mémoire.
FRONTIN
Mais que veux-tu ?
LISETTE
Je veux que, sans autre façon, Si tu veux m épouser, tu laisses là Cléon.
FRONTIN
Oh I le quitter ainsi, c'est de l'ingratitude; Et puis, d'ailleurs, je suis animal d'habitude. Où trouverois-je mieux ?
Le Méchant, 57
LISETTE
Ce n'est pas l'embarras.
Si, malgré ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas, La noce en question parvenoît à se faire.
Je pourrois, par Chloé, te placer chez Valère. Mais, à propos de lui, j'apprends avec douleur Qu'il connoît fort ton maître, et c'est un grand malheur. Valère, à ce qu'on dit, est aimable, sincère, Plein d'honneur, annonçant le meilleur caractère; Mais, séduit par l'esprit ou la fatuité.
Croyant qu'on réussit par la méchanceté.
Il a choisi, dit-on, Cléon pour son modèle; Il est son complaisant, son copiste fidèle...
FRONTIN
Mais tu fais des malheurs et des monstres de tout. Mon maître a de Tesprit, des lumières, du goût. L'air et le ton du monde ; et le bien qu'il peut faire Est au-dessus du mal que tu crains pour Valère.
LISETTE
Si pourtant il ressemble à ce qu'on dit de lui,
Il changera de guide ; il arrive aujourd'hui :
Tu verras ; les méchants nous apprennent à l'être ;
Par d'autres, ou par moi, je lui peindrai ton maître.
Au reste, arrange- toi, fais tes réflexions :
Je t'ai dit ma pensée et mes conditions :
J'attends une réponse, et positive, et prompte.
Quelqu'un vient, laisse-moi... Je crois que c'est Géronte.
Comment I il parle seul I
jS Poésies de Gresset,