I. Article Gresset, dans la Biographie générale Didot
IV Notice sur la vie
Rouen et en dernier lieu à La Flèche, Il est probable qu'il y ètîidiait plus la poésie que la rhétorique ou l'enseignement propretnent dit, car on ne dit pas qu'il se soit distingué comme professeur. Il était dotié du don de l'observation morale, d'une observation qui n' était peut-être pas très profonde, mais à coup sur fine, délicate et plaisante. Le spectacle de la vie monacale était jusque-là le seul qu'il lui eût été donné d'observer. Il observa donc la vie monacale, 7wn par ses côtés mystiques ou ascétiques; il aim^ mieux en considérer les travers. Sa jovialité naturelle y découvrit une riche moisson, et il débuta par un petit chef-d'œuvre. C'était Yer-Yert ou Vair-Vert comme on trouve le mot écrit de sa main. Il avait vingt-quatre
ans (1734)'
Le talent et le tempérament de Gresset sont tout entiers dans ce poème de qtielques centaines de vers. Tel il s'y montre, tel il restera, sans déchoir, mais sans monter plus haut. Par le piquant de la forme, la gracieuseté inoffensive de la plaisanterie, V abondance de l'imagination, la facilité de l'expression toujours neuve et pleine d'abandons, il emporta du premier coup le suffrage de la foule et celui des maîtres de la littérature. On n'avait rien vu de semblable depuis la bonhomie de La Fontaine. Certes, il n'y a pas à le comparer à La Fontaine, Il n'en a pas l'ampleur, l'expérience morale, la naïveté terrible. Il en approche néawnoins par plus d'un endroit. De plus il raille. Sa raillerie n'est point amère; elle est innocente au contraire. Elle a un autre mérite : elle se gausse aux dépens des nonnes et des moines. Ce n'est pas à titre d'ennemi; sa pointe n'est ni aiguë ni haineuse^ Il est de l'école des conteurs gaulois : il rit à leur exemple des
et les œuvres de Gresset. v
g£ns d'Église. On sent néanmoins qu'il est à moitié de la famille. Sa physionomie de satirique a une couleur ecclésiastique. Il a. l'air <prêtreux »^ comm£ disait Théophile
. Gautier de M. Ernest Renan.
C est par le ton et l'objet de Ver- Vert qu'il a plu un moment à l'école de Voltaire, qui devait bientôt le répudier. Elle avait l'instinct que Gresset n'était pas de race philosophique et cet instinct était bon. Il se moque des nonnes dans Ver- Vert, parce que ce sont elles qu'il a vues de près, qu'il les a eues à sa portée j qu'il a pu en mesurer l'existence à la fois videy^dévoie et affairée.
La fable de Ver- Vert est très simple. L'auteur n'a pas eu beaucoup de frais d'invention à faire j il n'en
'Murait pas été capable. Il excelle par le style qui est exquis, ingénieux, par la richesse du coloris et une vivacité d'allure extraordinaire. Il y a plus de bonheur que de force. « Un plan habiletnent conçu, dit M. de Pongerville, des détails gracieux, une* versification élégante, harmonieuse et pure, uni peinture délicatement ironique des petits travers des nonnes, donnèrent une grande vogue à ce persiflage de bon ton si convenable à une société polie et gaiement infidèle à ses traditions. »
Ceci est le fond du succès inouï de Ver- Vert. La société polie du xviii" siècle avait perdu ses croyances; elle n'en avait plus que les habitudes. Elle les gardait par décence, par convenance, parce qu'elles étaient accro' chées aux institutions, à l'état social. Elle en riait volontiers dans les salons oii elle passait sa vie. Elle ne trouvait pas mauvais qu'on s'en amusât comme elle, en vers et en prose„Sans hostilité ^ il convient de le répéter. Elle était en bons termes avec les couvents que ses cadets
VI Notice sur la vie
emplissaient et gouvernaient, qui servaient de refuge à ses filles sans dot. L'Église ne lui tenait pas Rancune de son incrédulité souriante. Les sermonnaires, afin de lui faire plaisir, au lieu de prêcher sur la pénitence, dissertaient en chaire sur l'affabilité, le grand ressort de ce monde léger et bien élevé. Or voilà qu'un poète selon son cœur, afin de le désennuyer, sans mordre jusqu'au sang, sans prendre la voix criarde des pamphlétaires, chantait à l'unisson de sa pensée. Par surcroît, c'était un poète d'une verve alerte et caustique, qui consentait à mettre sa belle langue au service des opinions répandtus, au détriment de la population monastique, cette vieille tête de Turc des fabliaux, des romanciers qui avaient remplacé les jongleurs de jadis. Ce fut de l'enthousiasme. Jean-Baptiste Rousseau, encore en possession d'un pastige qui ne devait pas lui survivre, écrivait à M. de Lasséré, au nioment oii le poème de Ver- Vert, quoique déjà imprimé, courait manuscrit dans les nulles oit les beaux esprits se donnaient rendez-vous : « J'ai lu le poème que vous m'avez envoyé ; je vous avouerai volontiers, monsieur, que je n'ai jamais vu de production qui m'ait autant surpris que celle-là. Sans sortir d'un style familier, que l'auteur a choisi, il y étale tout ce que la poésie a de plus éclatant, et tout ce quune connoissance consommée du monde pourroit fournir à un homme qui y auroit passé toute sa vie. Il n'étoit point fait pour le rôle qu'il a quitté et je suis ravi ' de voir ses talents affranchis de l'esclavage d'une profession qui lui convenoit aussi peu Je ne sais si tous mes confrères modernes et moi ne ferions pas mieux de renoncer au métier que de le continuer, après l'apparition d'un phè-
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notnène aussi surprenant que celui que vous venez de me faire observer, qui nous dépasse tous dès sa naissance, et sur lequel nous n* avons d'autre avantage que r ancienneté, que nous serions trop heureux de ne pas avoir, »
Jean-Baptiste Rousseau exagère. Il a vieilli; il est épuisé, La poésie du siècle précèdent, demeurée la sienne, Vest également. Une fleur qui pousse dans le champ dévasté, où. il n'y a plus de moissons à recueillir, lui arrache des accents lyriques. Sa muse glacée, découragée, croit apercevoir un renouveau. Mais son étonnement, s'il manque de mesure, témoigne de l'effet produit chez les lettrés par Vèclosion inattendue de Ver- Vert.
A quelque temps de là, le m£me Jean-Baptiste Rousseau écrit au père Brumoy, de la compagnie de Jésus : « Parmi les phénomènes littéraires que vous m'indiqtuz, vous n'avez point voulu m'en citer un qui a été élevé parmi vous et que vous venez de rendre au monde. Vous voyez bien que Je veux parler du jeune auteur des poèmes du perroquet et de la Chartreuse. Je n'ai vu de lui que ces deux ouvrages ; mais en vérité, fe les aurois admirés, quand ils m'auroient été donnés comme une étude consommée du monde et de la langue françoise. Je tu crois pas qu'on puisse trouver nulle part plus de richesses, jointes à une plus libérale facilité à les prodiguer. Quel prodige dans un homme de vingt-six ans et quel désespoir pour tous nos prétendus beaux esprits modernes/ J'ai toujours trouvé Chapelle très estimable, mais beaucoup moins, à vrai dire, qu'il n'étoit estimé. Ici dest le naturel de Chapelle, mais son naturel épuré, embelli, orné et étalé enfin dans toute sa perfection. Si jamais il
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peut parvenir à faire des vers un peu plus difficilement, je prévois p^ il nous effacera tous tant que nous somtnes, » Cette dernière réflexion de Jean-Baptiste Rousseau est à considérer. Lui-même n'a pas le grand souffle lyrique. Il y supplée à J'aide d'un art infini. Il a cherché dans l'effort et l'opiniâtreté à faire illusion à ses contemporains. Il y a réussi un instant, La gloire d'un jour qu'il doit à la difficulté vaincue, il la promet à ceux qui Vimiteront. Il est déjà de lavis de Buffbn, que le génie, c'est le travail. Ce n'est pas tout à fait faux. Dans l'espèce, il tombait mal. La muse de Gresset était prime-sauiière. Sa valeur et son charme étajpit r effet, sinon de l'improvisation, au moins de cette allure libre qui se laisse aller au hasard de lafantaisie, ne boude point avec sa pensée et la prend comme elle vient. Le naturel et le tour original qu'il possède sont le fruit de ce laisser-aller. Aussi routeur de Ver- Vert, qui a conscience des conditions de son talent, n'essaye-t-ilpas « défaire des vers un peu plus difficilement ». // y aurait perdu sa vivacité, sa fraîcheur, sa naïveté pittoresque, le mouvement et la variété qui sont le plus clair de son mérite. Sa poésie ne sent pas l'huile. Sa manière limite sa carrière. Mais il continuera de < boire dans son verre » et il rencontrera là de quoi satisfaire son ambition qui n'a pas, en définitive,
des proportions épiques. Il n'aspire pas à remuer les
âmes très avant. Il songe à les distraire, et il y arrive sa$is peine. Il arrive en même temps à cette réputation estimable, dont la cause est d'avoir plu aux connaisseurs délicats au même titre qu'à tout le monde. Son amourpropre n'a rien à envier aux poètes qu'il voit à côté de lui. Cette bonne fortune hi suffit.
et les œuvres de Gresset, ix
L'accueil fait à Ver- Vert lui a donné de la confiance. Il revient tout de suite s'installer à Paris, chez les jésuites de Louis-le- Grand, que n'a pas offusqués le petit scandale occasionné par leur novice. Il vit là quelques mois dans la solitude, à méditer une suite à son aventure. Des désirs de plus d'une sorte commençaient à poindre en lui. La carrière qu'il avait etnbrassèe par mégarde lui pesait maintenant. Les bruits du monde qu'il n'entendait pas, mais qu'il devinait, étaient en train d'opérer en lui une révolution. Est-ce qu'il était condamné à demeurer professeur sa vie durant, dans les murs noirs d'un collège de la compagnie de yésusf Non y c'eût été trop bête. Au delà des murailles enfumées de Louisle- Grand, il y avait les salons, la cour, V Académie, une vie mondaine à affronter, brillante, pleine d'espoir, de jouissances qu'il n'y a pas sous l'habit monastique, ni dans un cours d'humanités.
Ceci est la pensée secrète de la Chartreuse, composée à Louis-U' Grand, sous l'impression des idées nouvelles qui bouillonnent dans la cervelle du poète de Ver- Vert. // ne retournera pas en province. Louis-U-Grand non plus ne le retiendra pas longtemps désormais.
Ce poème plaintif , en vers de huit syllabes, qu'on appelle la Chartreuse, est évidemment dû à la même inspiration que Ver-Vert; mais il y a un sentiment plus personnel à Gresset qui se met en scène :
De la lucarne infortunée Où la bizarre destinée Vient de m'enterrer à Paris,
dit-il, il regarde dehors. Ce n'est pas le quartier latin
X Notice sur la vie
qui rinUresse^, Foin des gens en us \ La montagne Sainte- Geneviève qtiil aperçoit à ses pieds est le séjour des Hurons, un antre où les pieds-plats de l'Université, élèves et maîtres, tiennent des assises grotesques :
Sur cette montagne empestée
Où la foule toujours crottée,
De prestolets provinciaux [les étudiants]
Trotte sans cause et sans repos
Vers ces demeures odieuses
Où régnent les longs arguments
Et les harangues ennuyeuses,
Loin du séjour des agréments...
// invoque le secours de sa muse, se compare à Siméon Stylite. Se peut-il qu'il ne trouve pas un moyen de s' échapper f Tout lui répugne; il se plaint des rats, des chats, de sa table qui cloche d'un pied, de sa chaise de paille, des ennuis noirs, qui ont élu domicile dans sa cellule. Ce sont l'isolement et la pauvreté monacale qui lui sont pénibles. Il regrette la campagne qu'il rC aimait pas quand il y était, comme il est facile de voir dans son Voyage à Rouen, publié récemment * dans ses œuvres inédites :
Mais j'entrai dans des bois afireux, épouvantables, Des ravins abominables, Des coupe-gorges efiTroyables, Dans de ténébreuses forêts Où les lutins et farfadets,
1. Poésies inédites de Gresset, précédées de recherches sur ses manuscrits par Victor de Beauvillé, i vol. in-8^, Paris^ Claye, 1863.
et les œuvres de Gresset, xi
Chaque nuit avec tous les diables, Tiennent dans d'horribles sabbats Des conciles détestables Auxquels je n'appellerai pas.
// médit des villageois, de leur grossièreté, de leur cuisine. A Louis-le-Grand, il les regrette :
Je ne suis plus dans ces bocages Où plein de riantes images J'aimai souvent à m'égarer.
Je n'ai plus ces fleurs, ces ombrages.
// a la ville sans les avantages que le bien-être et la société y procurent. Il a de plus la haine de son état, des jésuites, des moines, des nonnes. Dans le désespoir qui Va saisi, cette haine s* étend de proche en proche au clergé tout entier, à la gent cléricale, même au clergé de campagne. C'est la leçon à tirer du Carême impromptu qui suivit de près la Chartreuse. // n'y a pas jusque au curé de village qui ne soit un hère misérable qui :
Enseveli dans l'indolence D'une héréditaire ignorance, Vit de baptêmes, de trépas Et d'offices qu'il n'entend pas.
Ce n'est pas Jusqu'ici l'esprit du xviii» siècle qui U hante. Il l'effleure à peine. Gresset n'est pas content de l'existence recluse dans laquelle sa destinée la confine. Il se venge comme il peut sur le dos de ses confrères. Tout à l'heure, c'était le curé de village qui avait à porter le poids de sa colère. Dans le Lutrin vivant, c'est le clergé
xiv Notice sur la vie
criaient encore plus haut. Appuyée de toutes les récriminations accumulées autour de Ver- Vert, la supérieure de la Visitation sollicita formellement le renvoi de Gresset par les jésuites. Puisque ceux-ci étaient sourds aux plaintes qui s'élevaient de partout, le pouvoir avait le devoir d'intervenir. Il intervint en effet, et le renvoi du poète fut décidé sur l'injonction du cardinal de Fleury, premier ministre de Louis XV.
L'affaire prit de longs mois, grâce sans doute à la mauvaise volonté passive des jésuites de Louis -le- Grand. Fleury écrit à Hérault, lieutenant général de police, le 22 novembre 1735^ c'est-à-dire dix-huit mois après l'apparition de Ver- Vert : « ye vous envoie une lettre, monsieur, du père de Lynières, jésuite, au sujet du jeune homme dont vous m'avez donné trois petits ouvrages. Celui du perroquet est très joli et passe les deux autres (la Chartreuse et les Ombres), mais le jeune homme est libertin et fera très certainement des affaires aux jésuites s'ils ne s'en défont. Tout le talent de ce garçon est tourné du côté du libertinage et de ce qu'il y a de plus licencieux. On ne corrige point de pareils génies,' le plus court et le plus sûr est de le renvoyer. » Ce qui fut fait ^.
Les jésuites, qui l'avaient élevé et choyé, le virent partir avec regret. Ils s'étaient attachés à lui. De son côté, Gresset n'était pas insensible à la bienveillance constante dont ils l'avaient entouré. Il leur adressa des adieux en vers (lettre au père Marquet). Il déplore cette issue qu'il
I. M. de Monmerqaé a publié les lettres des PP. Lavaud et de Lynières relatives au renvoi de Gresset.
et les œuvres de Gresset. xv
attribue à la fortune, non à ses chefs qui n'ont pu qu'obéir à la nécessité qui leur était imposée. Il leur témoigne de la reconnaissance et les couvre d'éloges gui n'étaient point des compliments banals :
Victime, tu le sais, d'un âge où Ton s'ignore, Porté du berceau sur l'autel, Je m'entendais à peine encore
Quand j'y vins bégayer l'engagement cruel.
Nos goûts font nos destins : l'astre de ma naissance Fut la paisible liberté.
Il a des points communs avec Béranger. A V exemple de Béranger, il se moque spirituellement de l'abus des pratiques religieuses, mais sans amertume, Béranger était d'avis qu'on eût la liberté d'aller même à la messe, Gresset y allait dès le lendemain de son renvoi de chez les jésuites. Comme chez Béranger, l'indépendance de l'esprit, il faudrait dire de son caractère, est son étoile. Cette indépendance tient moins à des convictions profondes qu'à son humeur, atix circonstances, au milieu de hasard dans lequel il se trouve. Enfin il a un genre de talent analogue à celui de Béranger , quoique moins élevé que celui de l'auteur de Grand'mère. // en a aussi la bonhomie médisante, Vamour du plaisir, le don des courts poèmes ciselés comme des objets d'art. Ni l'un ni l'autre n'ont réussi à mener à bien une œuvre de longue haleine.
Quoi qu'il en soit, il est très soucieux au sortir de sa jèsuitière, comme aurait dit Béranger, Il y avait passé son enfance et une partie de sa jeunesse. Là étaient nés ses premiers chants. Les jésuites avaient fait en quelque
XVI Notice sur la vie
sorte r éducation de son esprit^ et Vouaient mis à i'aèri de ses premiers envieux. Quiconque a une supériorité, si maigre qu'elle soit, a tout de suite des envieux. Sans doute, il était captif. Pourtant le commerce et l'amitié des jésuites lui avaient été au cœur. Il écrit dans sa lettre au père Marquet :
Oui, même en la brisant| j'ai regretté ma chaîne... Je dois tous mes regrets aux sages que je quitte.
Les jésuites, bien loin de le persécuter comme on les accuse volontiers de persécuter ceux qui leur déplaisent, l'ont défendu, protégé, autant qu'il a été en leur pouvoir. Ce sont d'honnêtes gens :
Car ne les crois pas tels que la main de l'Envie Les peint à des yeux prévenus.
Si tu ne les connois que sur ce qu'en publie La ténébreuse Calomnie Ils te sont encore inconnus.
Lis et vois de leurs mœurs des traits plus ingénus.
Qu'il est doux de pouvoir leur rendre un témoignage
'Dont l'intérêt, la crainte et l'espoir sont exclus !
Qu'ils aillent en paix. Ce ne sera pas Gresset qui leur jettera des pierres. Il gardera le silence, il est vrai, lorsqu'on les supprimera (1762). Ce n'est pas qu'il ne fut à cette époque de sa vie revenu à une piété qui ne devait pas se démentir, La prudence a pu le retenir, à moins que ce ne fut l'indifférence, qui est encore un des traits de son caractère.
Dans le champ des lettres, il nourrissait de grands desseins, qui avortèrent en grande partie. On ne le savait pas encore et Jean-Baptiste Rousseau, toujours
ei les œuvres de Gresset. xvii
attentif à l* avenir d'un poète sur lequel il fondait l* espoir d'un glorieux avenir, revient à ses conseils inutiles. Qu'il soit laborieux ; la facilite est l'ennemie de l'art, « // ne suffit pas, dit Rousseau dans une lettre à M» de Lassera, qu'une hotte soit d'or et que le dessin en soit neuf et agréable; il faut qu'elle soit finie et achevée dans toute sa perfection. Cet art facile, qui fait le mérite d'un ouvrage, ne consiste point dans VinobservaMon des régies. Au contraire, cette inobservation fait voir l'impuissance oie l'on est de surmonter les difficultés de l'art; et je ne veux point S autre preuve que les vers même de notre atmahle auteur, dont les plus corrects Sont sans doute ceux où, il régne le plus grand air de facilité. En un mot, le seul moyen défaire des vers faciles, c'est dé les faire difficilement. Et si vous ne ni en croyez pas sur ma parole, vous en conviendrez avec notre maître Horace, dont voici les propres termes:
Nec virtute foret clarisve potentius armis, Quam lingua, Latium, si non offenderet unum, Quemque poetarum limae labor et mora. Vos, o Pompilius sanguis, carmen reprehendite, quod non Multa dies, et multa litura coercuit, atque Praesectum decies non castigavit ad iinguem.
« Tâchez, mon cher monsieur, de lui inspirer cette maxime sans lui dire qu'elle vienne de moi, car les conseils d'un homme inconnu ne seroient peut-être pas aussi bien venus que les vôtres, quoiqu'ils ne partent que du zélé sincère que fai pour sa gloire et pour sa réputation qui ni est aussi chère que la mienne propre. »
Gresset n'est pas à même de s'amender à cet égard.
XYiii Notice sur la vie
Sa manière repose sur cette habitude du premier jet j la réflexion et l'effort auraient été un obstacle. L'inspiration et Vhumour ne s'accommodent pas du travail qui les éteindrait au lieu^ de les surexciter. Elles disparaîtraient, et on aurait des vers d'une belle facture, ce qui serait une maigre compensation. Il tu faudrait pas imaginer, quoi qu'en disent les apparences, que la fécondité de Gressetfût aussi rapide que le prétend Jean-Baptiste Rousseau, M, de Beauvillé, éditeur des poésies inédites de Gresset publiées il y a quelques années, possède un manuscrit de Ver- Vert qui n'est pas autographe, mais qui vient de lui, qu'il a annoté et conservé jusqu'à sa mort. Il est daté de Tours, oii Gresset était professeur en 1733/ et porte ce titre singulier qui est sans contredit le titre original^ : Vainrert (sic) ou le perroquet de la Visitation. A M. de S, par P, G, Le manuscrit tu contient que 468 vers. La première édition de V ouvrage (La Haye, Guillaume Niegeard, 1734, in-12) n'a que 655 vers, La seconde édition,donnéeparle même imprimeur , 1735, ne renferme que 703 vers, tandis que F édition définitive en offre 715. L'auteur s'y est donc repris à quatre fois. Il y a une différence de 247 vers entre le poème primitif et le poème arrivé à son complet développement. Cela suppose un labeur de plusieurs années. De sorte que Gresset n'avait pas la facilité qu'on lui prête gratuitement.
I. Le titre écrit Ver-Vert est consacré; mais il n'a pas de sens. Le véritable ne saurait être que Vair-Vert, Vair signifie petit gris. Le nom de Vair^Vert convient parfaitement à un perroquet, dont les deux nuances, Vair et Vert, forment la couleur ordinaire.
et les œuvres ■'de Gresset. xix
Cependunt V ex-novice des jésuites avait fait son entrée dans les salons. Il y fut très accueilli. Le bruit qu'on venait de répandre autour de son nom était une excellente recommandation. C'était l'âge de la conversation. Il n'en manquait pas. Voltaire fait allusion à cela quand il l'appelle petit badin. Les gens de lettres n'étaient plus, comme chez les grands du siècle de Louis XIV, des intrus qu'on recevait par condescendance, qu'on admettait par tolérance à prendre part à la vie mondaine. Ils régnaient maintenant ; ils distrayaient cette noblesse oisive qui avait déserté ses manoirs de province, non pour faire campagne mais pour venir s'ennuyer à Paris et à Versailles, oie le luxe, le désœuvrement, des fonctions domestiques dans la maison du roi et des princes, emplissaient ses journées. Elle faisait naturellement phis de cas d'un homme d'esprit que d'un grand seigneur. C'était une puissance. La domination de l'opinion était inaugurée. C'étaient dans les salons de la noblesse et de la robe que s'élaboraient les nouveaux principes, tout cet ensemble de doctrines qui devaient aboutir à l'effondrement de l'ancien régime.
Gresset n'était point apte à collaborer à ce plan et n'y songeait d'aucune façon. On ne le lui demandait pas. Il intéressait par sa naissante renommée et lui-même avait d'autres visées que celles de fronder. Il venait voir comment le monde était fait. Il n'avait eu auparavant, comme sujets d'étude, que les couvents et les écoles. Ses projets d* avenir littéraire lui faisaient une obligation d'étendre le champ de ses observations. Il ne rêvait à rien moins qu'à aborder la scène. Il se rendait compte de la difficulté. Il n'avait qu'un savoir classique assez
XX Notice sur la pie
limité j Use mit au courant des écrits à la mode, des idées en vogue, du langage des grands, des tendances et des aspirations de cette cohue mondaine et affairée, qui était le public ordinaire des théâtres. 12 fréquenta if ailleurs r Opéra, la Comédie-Française et se crut tout de suite capable et être un auteur dramatique, C* était de la présomption, D* ailleurs les connaissances préliminaires, qu'il se flattait Savoir acquises en un clin d'œU, ne suffisaient pas. L'échec de sa tragédie âTÉdouard III (1740) ne tarda pas à le lui démontrer. La vigueur et le sens tragiques lui faisaient défaut. Le contraire eût été surprenant. S'il avait eu l'étoffe <tun poète tragique, il n'aurait pas été le chantre de Ver-Vert. La plaisanterie spirituelle et les passions violentes de la tragédie ne vont pas ensemèle. H ne se faisait, d'autre part, aucune idée du savoir historique nécessaire au succès de la pièce. Il n'était pas seul dans ce cas au xvili* siècle. L'étude des milieux historiques était étrangère à cette génération. Voltaire, qui a écrit cinquante volumes d'histoire, ne l'avait pas lui-même» Une pièce mixte, Sidney, essai de drame avant que le drame existât, ne reçut pas un meilleur accueil.
Gresset ne s' entêta point. Il renonça vite à la tragédie. La comédie promettait de mieux convenir à son tempérament. Sa tentative, en effet, fut mieux récompensée par l'événement. Il n'était de la trempe ni de Molière ni de Regnard. Il n'avait pas la puissance de î action, la seule indispensable au théâtre; il ti avait pas non plus celle d'esquisser un caractère. Pourtant le Méchant (1747) est resté au répertoire, et s'il n'a pas eu le retentissement de Ver- Vert, ce n'en est pas moins le chef-
ei les œuvres de Gressei. xxi
d' œuvre de Gressei et son véritable titre devant la postérite. L'intrigue est pauvre, l'action lente, froide, contournée, le comique absent ou h peu prés, les personnages d'une physionomie débile. En revanche, ils sont bien observés; ils parlent une bonne langue, précise, claire, sensée, telle qu'on l'aimait au xviii* siècle et que les gens d'un goût cultivé T aiment toujours, Gresset, en outre, se montra moraliste et les maximes disséminées dans le Méchant sont ce qui a survécu de la pièce, qu'on représente peu, mais qu'on lit avec plaisir, € // ne lui a manqué, dit un critique moderne, qu'une parcelle de plus de ce feu sacré qui fait le génie. Du moins, il est de ceux qu'on nomme immédiatement après les maîtres, »
// est de ceux qu'on nomme immédiatement après les maîtres et le Méchant est une pièce qu'on cite et qu'on citera longtemps. Ce n'est pas parce qu'il a manqué à Gresset une parcelle du feu sacré qu'on appelle le génie, n n'en a pas uru parcelle; il est étranger à rémotion et à la force. Il est goguenard, satirique, plaisant : il sait condenser une poignée de sens commun dans un beau vers. En cela consistent le mérite du Méchant et le crédit qu'il conserve, Gresset est un moraliste, c'està-dire qu'il démêle le vrai du faux dans la comédie de l'existence, ramène les illusions de la mise en scène à la réalité mesquine et souvent laide, place sans hésiter le doigt sur les motifs des actes qu'il a sous les yeux, scrute et comprend à un signe à quoi il faut rapporter la conduite de quelqu'un dans une circonstance donnée. C'est par là que le théâtre est parfois une chaire, ou si Von veut une école, que le poète dramatique peut s'élever à la dignité d'un professeur de morale et réalise la
XXII Notice sur la vie
maxime d* Horace : castigat ridendo mores. De plus, l'auteur du Méchant est précis, ou plutôt concis. Il sait enfermer un fait dans un vers sobre, facile à retenir. Cinquante vers de sa comédie du Méchant o fit passé en proverbes. Les contemporains les savaient tous par cosur. Il y en a quelques-uns qu'on sait encore ; ce sont ces vers de moraliste qui font aujourd'hui relire le Méchant œoec plaisir. A la scène la pièce est devenue grise ; on y assiste comme à une pièce classique, par acquit de conscience plus que par récréation. Les vers du Méchant restés à l'état de proverbes ne sont pas des proverbes banals. On les cite constamment dans la conversation, la plupart du temps sans savoir au juste d'où, ils viennent.^ Il y en a plusieurs qui ne dépareraient pas le livre de La Rochefoucauld, celui-ci entre autres :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. Et U suivant :
Je vais où l'on me plaît ; je pars quand on m'ennuie. Quelques-uns ont des prétentions à la méchanceté :
Quant aux amis, crois-moi ; ce vain nom qu'on se donnç Se prend chez tout le monde et n'est vrai chez personne.
// arrive même à Gresset d'avoir un grain de mélancolie, ce qui est une anomalie dans sa bouche :
Tout vous parait charmant ; c*est le sort de votre âge.
N'en déplaise au lecteur, le mâchant, dest Gresset. Il a voulu se peindre. Ce n est qu'un méchant de contrebande.
et les œuvres de Gresset. xxiii
// confond la méchanceté avec la malice, A son compte, La Fontaine serait le plus méchant homme du monde. Encore sa malice n*a-t-elle que de la médisance anodine. n la résume en ces deux vers :
Tout le monde est méchant et personne ne Test ; On reçoit et l'on rend. On est à peu près quitte.
Et c'est ce quHl faisait quand il entendait calomnier Ver- Vert :
Un tel est très méchant, vous diront-ils tout bas. Et pourquoi? c'est qu'il a tout l'esprit qu'ils n'ont pas.
Bref, la méchanceté de Cléon, le héros de la pièce, se borne d'ordinaire à faire des mots à intention blessante ou équivoque, La bonhomie naturelle de Gresset ne parvient pas à aller plus loin.
Le succès de bon aloi obtenu par le Méchant ouvrit à Gresset les portes de l'Académie française, où, il remplaça Danchet (1748). Il était dès lors un personnage considérable dans les lettres, bien i)u à la cour, accusé tf intrigue seulement par ceux qui voyaient sa fortune de mauvais œil. Le fait est que, n'ayant pas dans sa valeur d'écrivain et de poète déjà célèbre une confiance qu'il aurait dû avoir, il avait consenti, afin d'entrer à l'Académie, à solliciter les bonnes grâces de M*^^ de Pompadour, La maîtresse royale, sans vouloir précisément se l'aliéner, essaya de les lui faire attendre, C était par le frère de M^* de Pompadour que Gresset avait entrepris de gagner sa faveur, M"*^ de Pompadour répond à M, de Marigny, son frère, qui lui avait sans doute écrit
XXIV Notice sur la vie
dans V intérêt du candidat h V Académie : « Je vous assure, mon frère, que f ai dit à M, Gresset que je ne dirai pas un mot pour lui, attendu que je m'intéresse pour Vahhé Leblanc; je crois les places de l'Académie décidées dans le moment présent; qu'il se tienne tranquille et je lui promets qu'à la première vacante je m'emploierai pour lui avec les voix des personnes de l'Académie que je connois. C'est un homme sage et vertueux, mais qui a peu ^amis, >
Il avait plus d'amis que M^ de Pompadour ne pensait, car il fut élu malgré son opposition (2 mars 1748). // était clair qu'il arrivait à l'Académie comme auteur de charmants poèmes qui n'avaient de satirique que Vécorce, et par le Méchant, qui avait montré en lui le premier poète comique qt£ il y eût II sembla regretter d'être parvenu à la renommée par ce chemin de la satire. Dans son discours de réception à l'Académie, il s'accuse de légèreté; il annonce le désir de remplacer « des essais passagers par des travaux durables ». Danchet lui est un exemple à imiter, dit-il, comme s'il n'avait pas deux ou trois fois le mérite de Danchet, qui n'a laissé de nom que dans l'histoire de la littérature. Danchet, à entendre Gresset, est un stotqtie; il n'a déshonoré l'usage de son esprit « par aucun abus de la poésie, caractère si rare dans l'art dangereux qu'il cultivoit et où le talent ne doit pas être plus estimable par les choses même qu'il produit que par celles qu'il a le courage de se r^ser ». La poésie ne doit être que l'interprète de la vérité et de l'honneur, la langue de la sagesse et de l'amitié, le charme de la société. Il loue Danchet d'avoir été V ennemi du genre satirique « dont l'art est si facile et si bas, >
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de ne s* être pas attaqué comme l'historien de Ver-Vert à la religion, « audace dont tout le mérite est en même temps si coupable et si digne de mépris ». Au fait, « il n'est pas toujours vrai qu'on se peigne dans ses ouvrages ». C'est la malheureuse destinée de quelques écrivains < qui ne prétendaient qu'à la célébrité ». On ne reprendra pas Gresset à ce jeu4à. Il est désormais le panégyriste de la société officielle. Il est reçu à Versailles; il compose des comédies pour le théâtre de la cour. On lui en attribue deux : l'Esprit à la mode et l'École de l'amour-propre, qui ne furent pas jouées, sans qu'on sache pour quel motif,
La réception de Gresset à l'Académie française est la date ^une crise dans sa vie. Au sortir de chez les jésuites, il avait eu la ^velléité de frayer avec les philosoùhes. Us étaient tes maîtres des salons et de l'opinion. Il avait un puissant intérêt à se concilier leur bienveillance, // n'était pas précisément des leurs : il avait besoin <t eux ; par ambition plus que par goût, ils'en'était donc rapproché. Ils lui avaient fait accueil. Dans leur petite armée, il était arrivé à être plus qu'un simple soldat. On ne lui avait marchandé ni les éloges ni les avances et il était vaniteux. Il n'avait pas non plus de conviction assise; il cédait à l'entraînement de l'heure actuelle. Les philosophes, c'étaient d'ailleurs les grands et les grands attiraient Gresset qui avait sa carrière à faire, comme la lumière attire les 'mouches. On l'avait mis en relation avec Frédéric, encore prince royal de Prusse, L'amitié de Frédéric le flattait. Lors de Pavènement du prince à la couronne (1740)^ il lui avait envoyé une ode, à laquelle le nouveau roi avait répondu par
XXVI Notice sur la vie
une autre où il cassait un peu r encensoir sur le nez du poèU :
Dont les vers harmonieux, élégants sans parure,
faisaient les délices de la philosophie. Frédéric devait témoigner plus tardy par sa conduite cotnnu par ses propos, combien les Welches lui étaient odietix, ou combien il en était jaloux, comtne on voudra. En 1740, il n'en était pas venu au dénigrement de tout ce qui était français, homnus, institutions et choses, bien qu*il se moquât déjà de Fleury, qu'il appelait un Machiavel en cornette. La langue des Welches lui plaisait beaucoup. Il l'avait installée dans son Académie de Berlin dont il avait fait une Académie de langue française. Et puis, il sentait r appui qu'il pouvait tirer de la France et surtout de ses écrivains, qui donnaient le ton à l'opinion en Europe, et nul autant que lui n'a eu souci de plaire à l'opinion. Aussi, dans sa réponse à l'épitre de Gresset,y a-t-il autant de flatterie à l'adresse de la France que de son correspondant :
Au centre du bon goût, dans la nouvelle Athène, Tu moissonnes en paix la gloire des talents, Tandis que l'univers, envieux de la Seine,
Applaudit à tes chants.
Berlin en est frappée ; à sa voix qui t'appelle Viens des muses de l'Elbe animer les soupirs, Et chanter aux doux sons de ta Ijrre immortelle
L'amour et les plaisirs.
^resset n'avait pas trouvé bon de s'expatrier. En vain on l'avait nommé membre de l'Académie de Berlin; en
et les œuvres de Gresset, xxvii
vain on lui avait offert une pension et des honneurs. Il ^n'était pas allé à Berlin, mais il avait versé du côté des encyclopédistes. Il y en a un indice significatif dans un poème intitulé T Abbaye, qu'il composa dans cette occurrence, qu'il détruisit plus tard, mais dont il subsiste d'assez longs fragments, signalés par François de Neufchâteau. Le poème paraît être de 1741. Z^ style en est violent, au point de faire douter qu'il puisse être l'œuvre de Gresset. L'abbaye décrite par le poète est \m paradis terrestre. Les bois et les prés qui l'entourent lui font une ceinture digne des Mille et une Nuits. Son revenu est immense. A qui ces biens sont-ils destinés f A un scélérat de
moine :
Un obscur et pesant reptile, Un être platement tondu, Simulacre ignare, imbécile, De la terre poids inutile ; Un moine, épais et lourd cafard Qu'ébaucha le ciel au hasard.
L'heure ne tardera pas à venir où les richesses de ces fainéants de moines seront distribuées aux honnêtes citoyens. Après cela, il n'est pas impossible que François de Neufchâteau ait remanié les fragments du poème qu'il a eu à sa disposition. Ils sont, dans tous les cas, peu d'accord avec la modération habituelle du langage de Gresset. M. de Pongerville, très favorable à la mémoire du poète qui était son compatriote, profite de l'occasion de l'Abbaye pour le juger en homme qui le connaît de près : « La triste satire de Gresset, dit-il^, dénuée de talent,
I . Article de la Biographie générale Didot, plusieurs fois citée par nous.
XXVIII Notice sur la vie
setnèlê un prélude aux imprécations révolutûmnaires ae 93. CM souffre de cet abaissement dépensée et Von aurait peine à comprendre les palinodies d'un écrivain élégant, judicieux et mpdéré, si l'on ne savait que les défauts de V esprit viennent de ses qualités; ses perceptions vives et profondes se soumettent à Vinfluence des objets qui V entourent, et, comme un miroir, Vesprit en reflète les images. Ainsi Gresset, professeur novice, exprime avec une juvénile élégance les plaisanteries de collège; demijésuite, il se montre écrivain adroit et fin; homme du monde, il en prend la grâce et le bon goût. Philosophe avec les philosophes, courtisan à la cour, misanthrope dans la solitude, il se renferme dans un cercle étroit, partage les travers de province, et se courbe dévotement sous ^influence d'un rigide prélat. »
Eh bien! oui. Les opinions de Gresset tournent à tous les vents, suivant les exigences de sa situation et des personnes parmi lesquelles il est appelé à vivre. Il n'en a pas au fond; il est à la merci des circonstances, de ses amis, de la fnode, des nécessités de son avancement. Il est la fidèle image de son héros Ver- Vert. Dans la familiarité attentive des nonnes du couvent de Nevers^ le perroquet est gentil, parle une langue à la fois molle et ascétique. Les saurs de Nantes désirent considérer de près cette merveille confite en dévotion joyeuse. On l'envoie de Nevers à Nantes par les bateliers de la Loire. En route. Ver- Vert apprend la langue du bord, moins dévoie que celle des nonnes :
Bien vite il sut jurer et maugréer
Mieux qu'un vieux diable au fond d'un bénitier.
et les œuvres de Gresset, xxix
A Nantes, on est stupéfait et affligé du genre d* érudition que les bateliers de la Loire lui ont donnée :
Jurant, sacrant d'une voix dissolue...
Les jeunes sœurs crurent qu'il parlait grec.
On renvoie le misérable à Nevers, et là il reprend au bout de quelques jours son langage mielleux et ascétique. On en est ravi; on lui prodigue les bonbons au point qu'il en meurt d'indigestion, Gresset ne fait pas autrement. Chez les jésuites d'Amiens, c'est un néophyte pieux et doux, qui promet d'être l'honneur de l'institut. Plus tard il s'émancipe, comme il arrive souvent, au contact des événements; il écrit Ver- Vert, la Chartreuse, le Lutrin vivant. Dans le monde philosophique, il devient pis. Le chantre de TAbbaye aurait scandalisé Diderot, qui n'était pas facile à scandaliser. Le roi de Prusse le félicite. Voltaire le complimente. On le croit acquis à V Encyclopédie, Pas du tout. Les gens de cour, le milieu académique, les idées officielles le prennent. C'est là qu'il en est, lors de sa réception à l'Académie française, et dans son discours d'apparat il fait amende honorable,. Il n'a pas rompu avec Frédéric à qui il adresse encore une ode en 1750, avec qut il demeure en correspondance. Mais son retour à Amtens parmi les souvenirs de son enfance et un monde de fonctionnaires et de bourgeois, accoutumés au respect du pouvoir et des croyances établies, achève bientôt de le convertir. Il ne sortira plus de cette disposition intérieure, d'ailleurs conforme à tous ses instincts, A Amiens, il rapporte une patente royale fondant une académie don t Gresset se défend d'être prési^ dent (1750I. // n'en veut être que l'associé. Puis il
XXX Notice sur la vie
épouse une femme du cru (i75i)> -^"^ Galland, parente de l'orientaliste, traducteur des Mille et une Nuits, /^rsonne grave, d'un certain âge, de moeurs austères et pieuses. Les officiers du roi, le duc de Chaulnes, gouverneur de Picardie, l'èvêque, l'abbé d^ Orléans de La Motte, la famille elle-même de Gresset, tout un petit monde royaliste et ami de l'Église, lui font un entourage propre à le confirmer dans ses idées nouvelles.
Tout à r heure il abjurera, entre les mains de Mr de La Motte, son titre d'auteur dramatique, demandera en vers pardon à la sainte Vierge d'avoir fait des comédies. Si bien que Voltaire se mettra en colère et lui décochera ces vers en guise d'adieu que lui font les philosophes :
Gresset, doué du double privilège D'être au collège un bel esprit mondain Et dans le monde un homme de collège, Gresset, dévot, jadis petit badin, Sanctifié par ses palinodies, Enfin prétend avec componction Qu'il composa jadis des comédies Dont à la Vierge il demande pardon :
Gresset se trompe ; il n'est pas si coupable*
// était au mains coupable du Méchant, comédie fort audessus des moyens de Voltaire, dont le chef-d'œuvre en ce genre est Nanine dont le nom lui-même serait perdu si Voltaire n'en était pas l'auteur, Gresset ru fit pas attention à la colère du patriarche de Ferney et des philosophes qui le traitaient de renégat. Il s* était fixé dans une vallée voisine de sa ville natale. Il ne sortait de sa retraite champêtre qiià de longs intervalles. Quelques amitiés qu'il cultivait à Amiens en étaient l'occasion.
et les œuvres de Gresset, xxxi
De loin en loin il venait à Paris, assister à quelque solennité académique. Il y en eut une ^» 1754 Ç^* l^ ût encourir la disgrâce du roi. Son retour aux principes religieux de sa jeunesse lui avait donné du zèle. Ce zèle, dans une réponse faite à d'Alembert, Vouait entraîné trop loin. Ce n'était point aux philosophes quil tétait attaqué publiquement ; c'était aux évêques < qui se dispensent de résider, et qui regardent leur devoir comme un ennui, promenant leur inutilité dans la mollesse et rampant à la cour, en y traînant de, V ambition sans talent et de l'intrigue sans affaires t^. Chargé, comme directeur de l'Académie, de présenter au roi plusieurs discours prononcés au palais Mazarin, quoiqu'il eût retranché les paroles malencontreuses qu'on lui reprochait, Louis XV lui tourna le dos, sans répondre un mot à sa harangue.
Gresset, très sensible à ce procédé, se confina définitif
vement dans sa thébaide et ne revint pas à Versailles
jusqu'à la fin du règne. Sa ferveur religieuse redoubla.
L'intimité dans laquelle il vivait avec Vévêque d* Amiens
y aidait bien un peu.
C'est à ses pieds, en 1759, 9^^ Gresset abjure le culte de Thalie et exprimer le regret de ne pouvoir point assez effacer le scandale qu'il avoit donné à la religion par ses comédies >. // rétracte solennellement < tout ce qu'il a pu écrire d'un ton peu réfléchi dans les bagatelles rimées dont on avoit multiplié les éditions sans qu'il eût jamais été dans la confidence d'aucune ». // se repent donc d! avoir écrit Ver- Vert et le Lutrin vivant, de même que le Méchant^ et l'aveu qu'il fait de n'avoir été dans la confidence d'aucune édition de ces petits poèmes explique
X3^3Cli Notice sur la vie
l-tmerUtude du têxU qu'an en possède et en particulier ? le titre incorrect de Ver- Vert, titre maintenant con-
ji sacré par V usage.
Quant à la comédie, c'est un art dangereux. Ce fut la publicité donnée à ce désaveu de ses œuvres de jeunesse, et de son consentement, gui excita au plus haut degré Vindignation du parti encyclopédiste devenu une puissance dans l'État On lit à ce sujet dans la Corres^ pondance dé Voltaire, à l'année 1759 : € Et ce polisson de Gresset, qu'en dirons-nous f quel fat orgueilleux/ quel plat fanatique/ » Cela signifie que Voltaire n'est pas content, que l'exefnple offert par Gr&set l'a atteint au vif. Un ennemi n'est pas à ménager. Voltaire déclare que Ver- Vert et^ la Chartreuse sont des ouivrages tombés. Dans la voie où il était engagé, Gresset ne s'arrête pas. Il brille un grand nombre de ses ouvrages encore inédits, parmi lesquels trois comédies : TËsprit à la mode, le. Seo^ de la comédie et le Monde tel qu'il est. Le plus étendu des ouvrages ainsi jetés au feu est à ce qu'>on suppose l'Abbaye. L'auteur n'écrivait donc ^ plusf II écrivait autant qu'auparavant, mais plus dans le même sens. Cependant, il ne publiait guère, lise bornait à quelques lectures faites dans l'intimité. En 1767, il lut dans une séance de l'académie d'Amiens le Parrain magnifique, poème d!ailleurs médiocre, édité par Reneuard en 18 10, mais dans lequel on rencontre des morceaux dignes de Ver-Vert et du Méchant. On a souvent cité les vers suivants qui en sont extraits :
Reine des songes de la vie Heureuse imagination,
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Pourquoi sur tes bienfaits répandre le poison D'une sombre mélancolie ?
// avait aussi ajouté deux chants à Ver- Vert. L*un, intitulé les Pensionnaires^ devait être le troisième dans le nouvel ordre adopté par lui; l'autre, intitulé TOuvroir ou le Parloir de nos sœurs^ devait être le quatriètne. Ils étaient évidemment d'une époque où Gresset avait un pied dans l'école encyclopédique et ils ne faisaient point partie de Vauto-da-fé dont il a été question tout à l'heure, car il lut le Parloir de nos sœurs à l'académie d'Amiens en 1759, ^^ l^ ^^l^^ ^ l^ ^<^^ ^^ I774> à l'occasion de Vavènement de Louis XVI. Pourtant les Pensionnaires et rOuvroir sont perdus,
La faveur du nouveau roi indemnisa Gresset de Véld'gnement que lui avait témoigné Louis XV. Cet éloigne^ ment n'avait pas été une disgrâce complète. Il avait conservé une pension sur la cassette du roi, une autre sur le Mercure. On l'avait nommé poète de la ville de Paris, et à ce titre singulier il recevait du prévôt des marchands un don annuel de cinq mille livres, ce qui était une somme considérable. Il était le poète le mieux rente du royaume. Mais l'accession de Louis XVI à la couronne lui valut davantage. On lui délivra des lettres de noblesse/ il fui chevalier de l'ordre de saint Michel. Mofisieur, frère du roi, depuis Louis XVIII, créa à son intention une charge d'historiographe de l'ordre de Saint- Lazare, ce qui était une sinécure enviée et donna lieu à de vives récriminations. De sorte que la fortune, en définitive, ne lui avait rien refusé de ce qu'elle pouvait accorder à un homme de sa condition. Le bien-être, les
XXXIV Notice sur la vie
honneurs, testime du prince, la considération des lettrés, de l'Académie, de ses concitoyens de Picardie, lui laissaient peu de chose à désirer.
Il avait néanmoins à se plaindre d'un grain de sable. L'incident est de sa nature ^ort piquant. Il était resté inconnu aux biographes de Gresset, Il est rapporté par M, de Beauvillé dans les Poésies inédites» Le poète avait des envieux à Amiens, Ils ne voulaient pas croire que Frédéric II lui fit Vhonneur d'être son correspondant et faisaient courir le bruit que tétait une vanterie de sa part, Gresset, très froissé, réunit une commission, Longuerue ^ avait conservé le brouillon d'une instruction laissée par Gresset à ce sujet : « Envoyer la lettre du roi de Prusse à M^^ la marquise de Chaulnes ; elle vérifiera avec M, Chambrier, Ensuite de quoi, la prier d'écrire à M, Galland qu'elle a su tous les mauvais bruits que la sottise et la jalousie des Picards ont fait courir sur mon compte; qu'elle a bien voulu vérifier elU-même avec M, rambassadeur au roi de Prusse, et que toutes les lettres en question sont de la main même de Sa Majesté, »
Ces misères provinciales n'étaient que de légers nuages dans une existence sereine. De fait, il jouissait d'un repos conforme à son goût, à sa modestie, du repos assaisonné de l'amitié dans un intérieur paisible. Un autre agrément de sa retraite était la renommée à laquelle il était sensible, plus éclatante en province qu'elle n'eât été à Paris, oit. il y en a d'autres à côté, où. l'encens est par-
1. Longuerue, neveu de Gresset, avait recueilli beaucoup de papiers autographes de son oncle ; il avait l'intention d'en publier une partie, dessein qu'il n'a pas exécuté.
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tûgé, et par suite moins abondant. Les mauvais propos de quelques envieux n'étaient point de nature à entamer profondément la quiétude ordinaire de sa vie.
Il mourut brusquement le id juin 1777, de la rupture d'un abcès dans la poitrine, et sans laisser de postérité, \ Il fut enterré avec pompe et Von grava sur sa totnbe cette épitaphe copiée par Millin * .-