‹ Poésies choisies de Gresset;Chapitre 36 sur 61 · SCÈNE IX CLÉON, GÉRONTE, VALÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX CLÉON, GÉRONTE, VALÈRE

CLÉON

Ne suis-je pas de trop?

GÉRONTE

Non, non, mon cher Cléon ; Venez, et partagez ma satisfaction.

CLÉON

Je ne pouvois trop tôt renouer connoissance Avec monsieur.

Le Méchant. 131

VALÈRE

J'avois la même impatience.

CLE ON, bas, à Volère.

Comment va?

VALÈRE, bas, à Cléon.

Patience.

GÉRONTE, bas, à Cléon.

Il est complimenteur ; C'est un défaut.

CLÉON

Sans doute ; il ne faut que le cœur.

GÉRONTE

J'avois grande raison de prédire à ta mère Que tu serois bien &it, noblement, sûr de plaire : Je m'y connois, je sais beaucoup de bien de toi. Des lettres de Paris et des gens que je croi...

VALÈRE

On reçoit donc ici quelquefois des nouvelles ? Les dernières, monsieur, les sait-on ?

GÊRONTB.

Que sont-elles?

Nous est-il arrivé quelque chose d'heureux ?

Car, quoique loin de tout, enterré dans ces lieux. Je suis toujours sensible au bien de ma patrie : Eh bien 1 voyons donc, qu'est-ce ? apprends-moi, je te prie.

Poésies de Gressei.

VA LE RE, ^un ton précipité.

Julie a pris Damon, non qu'elle Taime fort ;

Mais il avoit Phryné, qu'elle hait à la mort.

Lisidor à la fin a quitté Doralise :

Elle est bien, mais, ma foil d'une horrible bêtise;

Déjà depuis longtemps cela devôit finir,

Et le pauvre garçon n'y pouvoit plus tenir.

CLÉ ON, bas, i Valére.

Très bien : continuez.

VALÈRE

J'oubliois de vous dire Qu'on a fait des couplets sur .Lucie et Delphire : Lucie en est outrée et ne se montre plus ; Mais Delphire a mieux pris son parti là-dessus ; On la trouve partout s'aflSchant de plus belle, Et se moquant du ton, pourvu qu'on parle d'elle. Lise a quitté le rouge, et Ton se dit tout bas Qu'elle feroit bien mieux de quitter Lycidas ; On prétend qu'il n'est pas compris dans la réforme, Et qu'elle est seulement bégueule pour la forme.

GÉRONTE

Quels diables de propos me tenez-vous donc là?

VALÈRE

Quoil Vous ne saviez pas un mot de tout cela? On n'en dit rien ici? l'ignorance profonde I Mais c'est, en vérité, n'être pas de ce monde;

Le Méchant. 133

Vous n'avez donc, monsieur^ aucune liaison ?

Eh mais ! où vivez-vous ?

GÉRONTE

Parbleu ! dans ma maison, M'embarrassant fort peu des intrigues frivoles D'un tas de freluquets, d'une troupe de folles; Aux gens que je connois paisiblement borné.

£h ! que m'importe à moi si madame Phryné Ou madame Lucile affichent leurs folies?

Je ne m'occupe point de telles minuties, Et laisse aux gens oisifs tous ces menus propos, Ces puérilités, la pâture des sots.

CLÉON

A Géronte.

Vous avez bien raison...

Bcs, â Valère.

Courage.

GÉRONTE

Cher Valère, Nous avons, je le vois, la tête un peu légère, Et je sens que Paris ne t'a pas mal gâté :

Mais nous te guérirons de ta frivolité.

Ma nièce est raisonnable, et ton amour pour elle Va rendre h, ton esprit sa forme naturelle.

VALÈRE

C'est moi, sans me flatter, qui vous corrigerai De n'être au feit de rien, et je vous conterai...

GÉRONTE

Je f en dispense.

VA LE RE

On peut vous rendre un homme aimable.

Mettre votre maison sur un ton convenable.

Vous donner Tair du monde au lieu des vieilles mœurs. On ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs.

CLÉON

B«i, à Valère.

Ferme !...

Bu, àGéronte.

Il est singulier.

GéRONTB.

Mais c'est de la folie.

Il faut qu'il ait...

VALÈRE

La nièce est-elle encor jolie?

GÉRONTE

Comment encor I je crois qu'il a perdu l'esprit; Elle est dans son printemps, chaque jour l'embellit.

VALÈRE

Elle étoit assez bien.

CLÉON, bas, à Géronte.

L'éloge est assez mince.

VALÈRE

Elle avoit de beaux yeux pour des yeux de province.

GÉRONTE

Sais-tu que je commence à m'impatienter, £t qu'avec nous ici c'est très mal débuter ?

Au lieu de témoigner Tardeur de voir ma nièce. Et d'en parler du ton qu'inspire la tendresse...

VALÈRE

Vous voulez des fadeurs^ de l'adoration ?

Je ne me pique pas de belle passion.

Je l'aime... sensément.

GÉRONTE

Comment donc ?

VALÈRE

Comme on aime...

Sans que la tête tourne... Elle en fera de même. Je réserve au contrat toute ma liberté; Nous vivrons bons amis, chacun de son côté.

CLÉ ON, bAS, à Valère.

A merveille 1 appuyez.

GÉRONTE

Ce petit train de vie Est tout à fait touchant, et donne grande envie...

VALÈRE

Je veux d'abord...

136 Poésies de Grès set.

GÉRONTS.

D'abord il faut changer de ton.

CLÉONi bas, à Valèra.

Dites, pour l'achever, du mal de la maison.

GÉRONTE

Or écoute...

VALÈRE

Attendez, il me yient une idée.

Il se promène ta fond du théâtre, regardant de côté et d*âutre.

sans écouter Géronte.

GÉRONTE, àCléon.

Quelle tête I Oh ! ma foi 1 la noce est retardée. Je ferois à ma nièce un fort joli présent I Je lui yeux un mari sensible, complaisant; Et s'il veut l'obtenir (car je sens que e l'aime) Il faut sur mes avis qu'il change son système. Mais qu'examine-t-il?

VALÈRE

Pas mal... cette Êiçon...

GÉRONTE

Tu trouves bien, je crois, le goût de la maison ? Elle est belle, en bon air; enfin c'est mon ouvrage; Il faut bien embellir son petit ermitage : ' J'ai de quoi te montrer pendant huit jours ici. Mais quoi?

Le Méchant. 137

VALÈRE

Je suis à vous... En abattant ceci...

CLÉON, i Gérome.

Que parle-t-il d'abattre ?

VALÈRE

Oh ! rien.

GÉRONTE

Mais je Tespère.

Sachons ce qui Toccupe : est-ce donc un mystère ?

VALÈRE

Non, c'est que je prenois quelques dimensions Pour des ajustements^ des augmentations.

GÉRONTE

En voici bien d'une autre ! eh I dis-moi, je te prie. Te prennent-ils souvent^ tes accès de folie ?

VALÈRE

Parlons raison^ mon oncle ; oubliez un moment Que vous avez tout fait, et point d'aveuglement : Avouez, la maison est maussade, odieuse ; Je trouve tout ici d'une vieillesse affreuse : Vous voyez...

GÉRONTE

Que tu n'as qu'un babil importun; De l'esprit, si l'on veut, mais pas le sens commun.

138 Poésies de Gresset.

VALÈRE

Oui... VOUS ayez raison ; il serait inutile D'ajuster^ d'embellir...

GÉRONTE, àClioa.

Il devient plus docile; Il change de langage.

GALÈRE

Écoutez, fidsons mieux :

En me donnant Chloé, Tobjet de tous mes vœux, Vous lui donnez vos biens, la maison ?

GéRONTE

Cest-à-dire Après ma mort.

VALÈRE

Vraiment, c'est tout ce qu'on désire.

Mon cher oncle ; or voici mon projet sur cela : Un bien qu'on doit avoir est comme un bien qu'on a. La maison est à nous, on ne peut rien en faire ; Un jour je l'abattrois : donc il est nécessaire. Pour jouir tout à l'heure et pour en voir la fin. Qu'aujourd'hui marié, je bâtisse demain.

J'aurai soin...

GÉRONTE

De partir : ce n'étoit pas la peine De venir m'ennuyer.

C L é G N , bas, à Géronte.

Sa folie est certaine.

Le Méchant» 139

GÉRONTE

Et quant à vos beaux plans et vos dimensions, Faites bâtir pour vous aux Petites-Maisons.

VALÈRE

Parce que pour nos biens je prends quelques mesures, Mon cher oncle se fâche et me dit des injures !

GERONTE.

Oui, va, je fen réponds, mon cher oncle ! oh I parbleu, La peste emporteroît jusqu'au dernier neveu.

Je ne te prendrois pas pour rétablir l'espèce.

VALÈRE, àCléon.

Par malheur j'ai du goût ; l'air maussade me blesse ; Et monsieur ne veut rien changer dans sa façon ! Sous prétexte qu'il est maître de la maison.

Il prétend...

GÉRONTE

Je prétends n'avoir point d'autre maître.

CLÉON

Sans doute^

VALÈRE

Mais, monsieur, je ne prétends pas l'être.

A Cléon.

Faites ici ma paix; je ferai ce qu'il faut... Arrangez tout, je vais faire ma cour là-haut.

140 Poésies de Grès s et

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