SCÈNE IX CLÉON, GÉRONTE, VALÈRE
CLÉON
Ne suis-je pas de trop?
GÉRONTE
Non, non, mon cher Cléon ; Venez, et partagez ma satisfaction.
CLÉON
Je ne pouvois trop tôt renouer connoissance Avec monsieur.
Le Méchant. 131
VALÈRE
J'avois la même impatience.
CLE ON, bas, à Volère.
Comment va?
VALÈRE, bas, à Cléon.
Patience.
GÉRONTE, bas, à Cléon.
Il est complimenteur ; C'est un défaut.
CLÉON
Sans doute ; il ne faut que le cœur.
GÉRONTE
J'avois grande raison de prédire à ta mère Que tu serois bien &it, noblement, sûr de plaire : Je m'y connois, je sais beaucoup de bien de toi. Des lettres de Paris et des gens que je croi...
VALÈRE
On reçoit donc ici quelquefois des nouvelles ? Les dernières, monsieur, les sait-on ?
GÊRONTB.
Que sont-elles?
Nous est-il arrivé quelque chose d'heureux ?
Car, quoique loin de tout, enterré dans ces lieux. Je suis toujours sensible au bien de ma patrie : Eh bien 1 voyons donc, qu'est-ce ? apprends-moi, je te prie.
Poésies de Gressei.
VA LE RE, ^un ton précipité.
Julie a pris Damon, non qu'elle Taime fort ;
Mais il avoit Phryné, qu'elle hait à la mort.
Lisidor à la fin a quitté Doralise :
Elle est bien, mais, ma foil d'une horrible bêtise;
Déjà depuis longtemps cela devôit finir,
Et le pauvre garçon n'y pouvoit plus tenir.
CLÉ ON, bas, i Valére.
Très bien : continuez.
VALÈRE
J'oubliois de vous dire Qu'on a fait des couplets sur .Lucie et Delphire : Lucie en est outrée et ne se montre plus ; Mais Delphire a mieux pris son parti là-dessus ; On la trouve partout s'aflSchant de plus belle, Et se moquant du ton, pourvu qu'on parle d'elle. Lise a quitté le rouge, et Ton se dit tout bas Qu'elle feroit bien mieux de quitter Lycidas ; On prétend qu'il n'est pas compris dans la réforme, Et qu'elle est seulement bégueule pour la forme.
GÉRONTE
Quels diables de propos me tenez-vous donc là?
VALÈRE
Quoil Vous ne saviez pas un mot de tout cela? On n'en dit rien ici? l'ignorance profonde I Mais c'est, en vérité, n'être pas de ce monde;
Le Méchant. 133
Vous n'avez donc, monsieur^ aucune liaison ?
Eh mais ! où vivez-vous ?
GÉRONTE
Parbleu ! dans ma maison, M'embarrassant fort peu des intrigues frivoles D'un tas de freluquets, d'une troupe de folles; Aux gens que je connois paisiblement borné.
£h ! que m'importe à moi si madame Phryné Ou madame Lucile affichent leurs folies?
Je ne m'occupe point de telles minuties, Et laisse aux gens oisifs tous ces menus propos, Ces puérilités, la pâture des sots.
CLÉON
A Géronte.
Vous avez bien raison...
Bcs, â Valère.
Courage.
GÉRONTE
Cher Valère, Nous avons, je le vois, la tête un peu légère, Et je sens que Paris ne t'a pas mal gâté :
Mais nous te guérirons de ta frivolité.
Ma nièce est raisonnable, et ton amour pour elle Va rendre h, ton esprit sa forme naturelle.
VALÈRE
C'est moi, sans me flatter, qui vous corrigerai De n'être au feit de rien, et je vous conterai...
GÉRONTE
Je f en dispense.
VA LE RE
On peut vous rendre un homme aimable.
Mettre votre maison sur un ton convenable.
Vous donner Tair du monde au lieu des vieilles mœurs. On ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs.
CLÉON
B«i, à Valère.
Ferme !...
Bu, àGéronte.
Il est singulier.
GéRONTB.
Mais c'est de la folie.
Il faut qu'il ait...
VALÈRE
La nièce est-elle encor jolie?
GÉRONTE
Comment encor I je crois qu'il a perdu l'esprit; Elle est dans son printemps, chaque jour l'embellit.
VALÈRE
Elle étoit assez bien.
CLÉON, bas, à Géronte.
L'éloge est assez mince.
VALÈRE
Elle avoit de beaux yeux pour des yeux de province.
GÉRONTE
Sais-tu que je commence à m'impatienter, £t qu'avec nous ici c'est très mal débuter ?
Au lieu de témoigner Tardeur de voir ma nièce. Et d'en parler du ton qu'inspire la tendresse...
VALÈRE
Vous voulez des fadeurs^ de l'adoration ?
Je ne me pique pas de belle passion.
Je l'aime... sensément.
GÉRONTE
Comment donc ?
VALÈRE
Comme on aime...
Sans que la tête tourne... Elle en fera de même. Je réserve au contrat toute ma liberté; Nous vivrons bons amis, chacun de son côté.
CLÉ ON, bAS, à Valère.
A merveille 1 appuyez.
GÉRONTE
Ce petit train de vie Est tout à fait touchant, et donne grande envie...
VALÈRE
Je veux d'abord...
136 Poésies de Grès set.
GÉRONTS.
D'abord il faut changer de ton.
CLÉONi bas, à Valèra.
Dites, pour l'achever, du mal de la maison.
GÉRONTE
Or écoute...
VALÈRE
Attendez, il me yient une idée.
Il se promène ta fond du théâtre, regardant de côté et d*âutre.
sans écouter Géronte.
GÉRONTE, àCléon.
Quelle tête I Oh ! ma foi 1 la noce est retardée. Je ferois à ma nièce un fort joli présent I Je lui yeux un mari sensible, complaisant; Et s'il veut l'obtenir (car je sens que e l'aime) Il faut sur mes avis qu'il change son système. Mais qu'examine-t-il?
VALÈRE
Pas mal... cette Êiçon...
GÉRONTE
Tu trouves bien, je crois, le goût de la maison ? Elle est belle, en bon air; enfin c'est mon ouvrage; Il faut bien embellir son petit ermitage : ' J'ai de quoi te montrer pendant huit jours ici. Mais quoi?
Le Méchant. 137
VALÈRE
Je suis à vous... En abattant ceci...
CLÉON, i Gérome.
Que parle-t-il d'abattre ?
VALÈRE
Oh ! rien.
GÉRONTE
Mais je Tespère.
Sachons ce qui Toccupe : est-ce donc un mystère ?
VALÈRE
Non, c'est que je prenois quelques dimensions Pour des ajustements^ des augmentations.
GÉRONTE
En voici bien d'une autre ! eh I dis-moi, je te prie. Te prennent-ils souvent^ tes accès de folie ?
VALÈRE
Parlons raison^ mon oncle ; oubliez un moment Que vous avez tout fait, et point d'aveuglement : Avouez, la maison est maussade, odieuse ; Je trouve tout ici d'une vieillesse affreuse : Vous voyez...
GÉRONTE
Que tu n'as qu'un babil importun; De l'esprit, si l'on veut, mais pas le sens commun.
138 Poésies de Gresset.
VALÈRE
Oui... VOUS ayez raison ; il serait inutile D'ajuster^ d'embellir...
GÉRONTE, àClioa.
Il devient plus docile; Il change de langage.
GALÈRE
Écoutez, fidsons mieux :
En me donnant Chloé, Tobjet de tous mes vœux, Vous lui donnez vos biens, la maison ?
GéRONTE
Cest-à-dire Après ma mort.
VALÈRE
Vraiment, c'est tout ce qu'on désire.
Mon cher oncle ; or voici mon projet sur cela : Un bien qu'on doit avoir est comme un bien qu'on a. La maison est à nous, on ne peut rien en faire ; Un jour je l'abattrois : donc il est nécessaire. Pour jouir tout à l'heure et pour en voir la fin. Qu'aujourd'hui marié, je bâtisse demain.
J'aurai soin...
GÉRONTE
De partir : ce n'étoit pas la peine De venir m'ennuyer.
C L é G N , bas, à Géronte.
Sa folie est certaine.
Le Méchant» 139
GÉRONTE
Et quant à vos beaux plans et vos dimensions, Faites bâtir pour vous aux Petites-Maisons.
VALÈRE
Parce que pour nos biens je prends quelques mesures, Mon cher oncle se fâche et me dit des injures !
GERONTE.
Oui, va, je fen réponds, mon cher oncle ! oh I parbleu, La peste emporteroît jusqu'au dernier neveu.
Je ne te prendrois pas pour rétablir l'espèce.
VALÈRE, àCléon.
Par malheur j'ai du goût ; l'air maussade me blesse ; Et monsieur ne veut rien changer dans sa façon ! Sous prétexte qu'il est maître de la maison.
Il prétend...
GÉRONTE
Je prétends n'avoir point d'autre maître.
CLÉON
Sans doute^
VALÈRE
Mais, monsieur, je ne prétends pas l'être.
A Cléon.
Faites ici ma paix; je ferai ce qu'il faut... Arrangez tout, je vais faire ma cour là-haut.
140 Poésies de Grès s et