‹ Poésies choisies de Gresset;Chapitre 42 sur 61 · SCENE III FLORISE, LISETTE · texte numérisé non relu

SCENE III FLORISE, LISETTE

FLORISE

Eh bien, Lisette?

LISETTE

Eh bien, madame ?

FLORISE

Es-tu contente?

LISETTE

Mais, madame, pas trop : ce couvent m'épouvante.

FLORISE

Pour y suivre Chloé je destine Marton; Tu resteras ici, je parfois de Cléon.

Dis-moi, n'en es-tu pas extrêmement contente ? Ai-je tort de défendre un esprit qui m'enchante? J'ai bien vu tout à l'heure (et ton goût me plaisoit) Que tu t'amusois fort de tout ce qu'il disoit : Conviens qu'il est charmant et laisse, je te prie, Tous les petits discours que fait tenir l'envie.

LISETTE

Moi, madame 1 eh, mon Dieu ! je n'aimeroisrien tant Que d'en croire du bien : vous pensez sensément ; Et, si vous persistez à le juger de même.

Si vous l'aimez toujours, il faut bien que je l'aime.

Le Méchant, 151

Ah ! tu Taimeras donc ; je te jure aujourd'hui Que de tout l'univers je n'estime que lui :

Cléon a tous les tons, tous les esprits ensemble; Il est toujours nouveau : tout le reste me semble D'une misère affreuse, ennuyeux à mourir ; Et je rougis des gens qu'on me voyoit souffrir.

LISETTE

Vous avez bien raison : quand on a l'avantage D'avoir mieux rencontré, le parti le plus sage Est de s'y tenir; mais...

FLORISE

Quoi?

LISETTE

Rien.

FLORISE

Je veux savoir...

LISETTE

Non.

FLORISE

Je l'exige.

LISETTE

Eh bien !... J'ai cru m'apercevoir Qu'il n'avoit pas pour vous tout le goût qu'il vous marque ; Il me parle souvent, et souvent je remarque

xj2 Poésies de Gresset.

Qu'il a, quand je vous loue, un air embarrassé : Et sur certains discours si je l'avois poussé...

Chimère I il faut pourtant éclaircir ce nuage ;

Il est vrai que Chloé me donne quelque ombrage,

£t que c est à dessein de l'éloigner de lui

Qu'à la mettre au couvent je m'apprête aujourd'hui :

Toi, fais causer Cléon, et que je puisse apprendre...

LISETTE

Je voudrois qu'en secret vous vinssiez nous entendre, Vous ne m'en croiriez pas.

FLORISE

Quelle folie !

LISETTE

Oh ! non.

Il faut s'aider de tout dans un juste soupçon; Si ce n'est pas pour vous que ce soit pour moi-même ; J'ai l'esprit défiant : vous voulez que je l'aime, Et je ne puis l'aimer, comme je le prétends.

Que quand nous aurons fait l'épreuve où je l'attends.

FLORISE

Mais comment ferions-nous ?

LISETTE

Ah I rien n'est plus facile:

C'est avec moi tantôt que vous verrez son style;

Faux ou vrai, bien ou mal, il s'expliquera là. Vous avez vu souvent qu'au moment où l'on va Se promener ensemble au bois, à la prairie, Cléon ne part jamais avec la compagnie; Il reste à me parler, à me questionner :

Et de ce cabinet vous pourriez vous donner Le plaisir de l'entendre appuyer ou détruire...

FLORISE

Tout ce que tu voudras ; je ne veux que m'instruire, Si Cléon pour ma fille a le goût que je croi : Mais je ne puis penser qu'il parle mal de moi.

LISETTE

Eh bien! c'est de ma part une galanterie; L'éloge des absents se fait sans flatterie.

Il faudra que sur vous, dans tout cet entretien, Je dise un peu de mal, dont je ne pense rien, Pour lui faire beau jeu.

FLORISE

Je te le passe encore.

LISETTE

S'il trompe mon attente^ oh ! ma foi, je l'adore.

FLORISE, voyant venir Ariste et Valère.

Encor monsieur Ariste avec son protégé !

Je voudrois bien tous deux qu'ils prissent leur congé;

Mais ils ne sentent rien ; laissons-les.

IÇ4 Poésies de Gresset.

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