‹ Poésies choisies de Gresset;Chapitre 52 sur 61 · SCÈNE VII CLÉON, FLORISE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII CLÉON, FLORISE

CLÉON

Vous venez à propos : j'allois chez vous, madame... Mais quelle rêverie occupe donc votre âme ?

Qu'avez-vous ? vos beaux yeux me semblent moins sereins ; Faite pour les plaisirs, auriez-vous des chagrins ?

FLORISE

J'en ai de trop réels.

CLÉON

Dites-les-moi, de gi^ce, Je les partagerai, si je ne les efface.

Vous connoissez...

FLORISE

J'ai fait bien des réflexions, £t je ne trouve pas que nous nous convenions.

CLÉON

Comment, belle Florise ? et quel affreux caprice Vous force à me traiter avec tant d'injustice? Quelle étoit mon erreur I quand je vous adorois. Je me croyois aimé...

FLORISE

Je me l'imaginois ;

i86 Poésies de Gresset.

Mais je vois à présent que je me suis trompée : Par d'autres sentiments mon âme est occupée ; Des folles passions j'ai reconnu Terreur, £t ma raison enfin a détrompé mon cœur.

CLÉON

Mais est-ce bien à moi que ce discours s'adresse ? A moi dont vous savez l'estime et la tendresse. Qui voulois à jamais tout vous sacrifier, Qui nevoyois que vous dans l'univers entier?

Ne me confirmez pas l'arrêt que je redoute ; Tranquillisez mon cœur : vous l'éprouvez, sans doute ?

FLORISE

Une autre vous auroit fait perdre votre temps, Ou vous amuseroit par l'air des sentiments ; Moi, qui ne suis point fausse...

CLÉON, à genoux, et de l'air le plus affligé.

Et vous pouvez, cruelle , M'annoncer froidement cette affreuse nouvelle ?

FLORISE

Il faut ne nous plus voir.

CLEON, se relevant, et éclatant de rire.

Ma foi, si vous voulez Que je vous parle aussi très vrai, vous me comblez. Vous m'avez épargné, par cet aveu sincère, Le même compliment que je voulois vous foire.

Le Méchant, ' 187

Vous cessez de m'aimer, vous me croyez quitté; Mais j'ai depuis longtemps gagné de primauté.

C'est trop souffrir ici la honte où je m'abaisse ; Je rougis des égards qu'employoit ma foiblesse. £h bien I allez, monsieur : que vos talents sur nous Épuisent tous les traits qui sont dignes de vous; Ils partent de trop bas pour pouvoir nous atteindre, Vous êtes démasquéi vous n'êtes plus à craindre : Je ne demande pas d'autre éclaircissement, Vous n'en méritez point. Partez dès ce moment; Ne me voyez jamais.

CLÉ ON

La dignité s'en mêle I Vous mettez de l'humeur à cette bagatelle I Sans nous en aimer moins, nous nous quittons tous deux. Épargnons à Géronte un éclat scandaleux.

Ne donnons point ici de scène extravagante; Attendons quelques jours, et vous serez contente : D'ailleurs il m'aime assez, et je crois malaisé...

FLORISE

Oh ! je veux sur-le-champ qu'il soit désabusé.

[88 Poésies de Gresset.

Page 1