X. Les Lettres persanes de Montesquieu
Epîtres. 219
Une divinité commode,
U Amitié, sans bruit, sans éclat,
Fondera ce nouvel État ;
La Franchise en sera le code,
Les Jeux en seront le sénat :
Et sur un tribunal de roses,
Siège de notre consulat,
L'Enjouement jugera les causes.
On exclura de ce climat
Tout ce qui porte l'air d'étude :
La Raison, quittant son ton rude,
Prendra le ton du sentiment ;
La Vertu n'y sera point prude,
L'Esprit n'y sera point pédant ;
Le Savoir n'y sera mettable
Que sous les traits de l'agrément ;
Pourvu que l'on sache être aimable.
On y saura suffisamment.
On y proscrira l'étalage
Des phrasiers, des rhéteurs bouffis :
Rien n'y prendra le nom d'ouvrage ;
Mais, sous le nom de badinage,
Il sera quelquefois permis
De rimer quelques chansonnettes,
Et d'embellir quelques sornettes
Du poétique coloris.
En répandant avec finesse
Une nuance de sagesse
Jusque sur Bacchus et les Ris.
Par un arrêt en vaudevilles
On bannira les faux plaisants,-
220 Poésies de Gresset.
Les cagots fades et rampants, Les complimenteurs imbéciles Et le peuple de froids savants.
Enfin cet heureux coin du monde N'aura pour but, dans ses statuts, Que de nous soustraire aux abus Dont ce bon univers abonde.
Toujours sur ces lieux enchanteurs Le soleil, levé sans nuages, Fournira son cours sans orages Et se couchera dans les fleurs.
Pour prévenir la décadence Du nouvel établissement, Nul indiscret, nul inconstant N'entrera dans la confidence.
Ce canton veut être inconnu; Ses charmes, sa béatitude.
Pour base ayant la solitude.
S'il devient peuple, il est perdu.
Les États de la république Chaque automne s'assembleront; Et là notre regret unique, Nos uniques peines seront De ne pouvoir toute l'année Suivre cette loi fortunée De philosophiques loisirs.
Jusqu'à ce moment où la Parque Emporte dans la même barque Nos jeux, nos cœurs et nos plaisirs.