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vivacité de l'esprit si entières qu'elles sembloient arguer de feinte Textreme foiblesse de son corps. Le long du jour tous ses discours estoient pleins de belles et graves considérations, mesmes sûr les troubles renaissans et qui menaçoient nostre siècle de misères nouvelles.

Comme il languissoit ainsi, séjournant encore quinze jours à Croix-Val, il lui priât envie de se faire transporter à Tours, en son prieuré de Sainct-Cosme en Tlsle, tant pour recouvrer plus facilement toutes ses commoditez et survenir à sa maladie que pour satisfaire à Topinion qu'il avoil, que le changement d*air lui apporteroit quelques secours ; ce qu'il fit avec grand'-peine, ayant demeuré en chemin, et pour faire sept lieues, trois jours entiers, pendant lequel temps il eut deux foiblesses grandes. Il n'avoit pas esté huict jours en ce lieu, que ses forces se diminuans à veue d'oeil, les os luy perçansla peau, et se voyantet sentant mourir, il fit venir pour estrc consolé l'un des religieux, nommé Jacques Desguez, âgé de soixante et quinze ans, aumosnier de Sainct-Cosme et issu de noble maison, auquel, ainsy qu'il luy eust demandé de quelle resolution il vouloit mourir, il respondit assez aigrement et promptement en ceste sorte : <c Qui vous fait dire cela mon bon amy? Doutez-vous de ma volonté? Je veux mourir en-la religion catholique comme mes ayeux, bisayeux, trisayeux et comme j'ay tesmoigné assez par mes escrits. » L'aumosnier luy dist lors qu'il ne l'entendoit en ceste façon, mais que ce qu'il luy avoitdit estoit pour sçavoir s'il vouloit ordonner quelque chose par forme de dernière volonté et pour tirer de luy-mesme ceste resolution de bien mourir ùui a grand efficace quand elle naisten nous-mesmes sans 1 attendre d'autruy. Ronsard alors luy dit : u Je désire donc que vous et vos confrères soyez tesmoins de mes dernières actions. » Alors il commença à discourir de sa vie, monstrant avec grande repentance qu'il renonçoit à toutes les blandicesde ce monde, quïl estoit un grand pécheur, s'esjouissant que par ses douleurs Dieu l'eust comme resveillé d'un profond sommeil pour n'oublier celuy qu'en prospérité nous oublions ordinairement, le remerciant infiniment de ce qu'il luy avoit donné le temps de se recognoistre, demandant pardon à chacun, disant à toute heure : u Je n'ay aucune haine contre personne, ainsi me puisse chacun pardonner. » Puis s'addressant aux assistans et les exhortant à bien vivre et de vaquer soigneusement à leur devoir, leur dit (jue la mort la |)lus douce estoit celle à qui la propre conscience n'apportoit aucun préjugé de crimes et meschancetez. Gela fait, le jour de la Nativité de Nostre-

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Stéffieur, H prm le so»s-piieiir d^oalr sa confession, oele^ brer en sa chambre et luy distribuer la communion, qu*rl receutd^une singulière dévotion, et phis grande qu'on n*east attendu d*un personnage nonrry parmy les desbauches irreligieuses d'une cour, disant incessamment que Dieu n'estoit Dieu de vengeance, ains de miséricorde, cl que ceste divine douceur qu'il avoit entièrement en Timagination luy aidoit fort à supporter ses douleurs, lesquelles il merîtoit bien çt de plus grandes...

Le dimanche vingt-deuxicsme décembre, il fit son testament, par lequel il ordonna de toutes choses, ayant distribua tous ses biens, parties à TEglise et aux pauvres de Dieu (ainsi les nommoit-il par son testament), partie à ses parens et à ses serviteurs. Il eut une telle constance qu'il demanda à Panmosnier souvent combien à son advis il poerroit encore vivre. Il eut l'esprit toujours sain dentier et sans aucune perturbation, sinon d'une envie qu'il avoit de ilicter qtii l'accompagna jusques av mourir. Et les derniers vers qu'il fit sont les deux derniers sonnets par lesquels il entretient son ame et Pinclte d'aller trouver Jésus- Christ et de marcher par le chemin qu'il avoit frayé, finissant ses vers et sa vie heureusement par ces beaux mots de Jes«is-€hrist et d'esprit, lequel semblable à celuy qui sommeille i\ rendit à Dieu, sryant les nraiors joioftes au ciel et qni, en tombant, firent cognoistre aux assistans le moment de son trespas, qui fut sur les deux heui^ de nuic%, le vendredi vingt-scîfytieme de décembre mil cinq cens quatre vin^t cinq, ayant vcscu soixante et nn ans trois mois -et seize jours. Et fut mis en sépulture, ainsi qu'il l'avoit désiré et ordonné, au chœur de IV^ise de Saiiict- Cosme...

La nonvelle de sa mort, trop vrayment asseurée par le sieur Galland, fut d'autant plus regrettée que ja nous nous estions par la fausse nouvelle premiei^e non acooustumez mais préparez pour appréhender la perte que nous faisions, perdant un Ronsard, Thonncur de la France, ainçois du monde, nous cstans comme disposez par ce farax bruit à le regretter k l'égal de la perte vrayment depuis advenue. Aussi le srenr Gallaud, n ayant enseveli l'amitié qu'il luy portoit sous un mesme tombeau, faisant ce que la France dev(Ht, fit dresser un magnifique appareil dans la chapelle de Bonconrt, Hi où furent célébrées et imitées ses nmerailles fort solennellement le liraidy Timgt-qcretrieBme de février ¥966. lie service, mis en musique nombrtfe par te ghittrilawdull, fan de ses meiUews annto, MfHDéteieittee sortes d^Mmnents, f crt dhaorté perr IHmlHe <de ««M M •en-

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fants des Muses, s*y estans trouvé ceux de la musique dg roy suyvant son commandement, et qui regretta à oen ee* cient le trespas d*un si grand personnage, omemeot de son royaume. Je n*aurois jamais fait, si JoTOuloisdescrire par le menu les oraisons funèbres, les éloges et yers qui furent ce jour sacrez à sa mémoire, et comoien de ^nds seigneurs avec ce généreux prince Charles de Valois, accompagné du duc de Joyeuse, et du reverendissime cardinal son trere, auxquels Ronsard appartenoit, honorèrent ceste pompe funèbre, à laquelle Teslite de ce grand séoat de Paris daigna bien assister, comme à un acte public, suivi de la fleur des meilleurs esprits de la France. Après disner le sieur du Perron prononça l'oraison ftinebre avec tant d'éloquence, et pour laquelle ouïr l'aflluenee des auditeurs fut si grande que Monseigneur le cardinal de Bourbon et plusieurs autres princes et seigneurs fàrent contraints de s'en retourner pour n'avoir peu forcer la presse. L'applaudissement des assistans en très-grand nombre, et le regret de la troupe immense qui ne peut entrer, fit cognoistre l'effect merveilleux de son éloquence et tesmoigna combien la gloire de Ronsard et la perte en esloft grande... A l'issue de l'oraison fut représentée une eclogde par moy faite, pour' fermer c^st acte funèbre.

Voila la fin ae celuy qui avoit donné commencement et accroissement à l'honneur de la langue et poésie françoise, et qui possible l'a ensevely avec soy sous mesme se* pnlture, qui le premier de nos François osa tracer un sentier incogneu pour aller à l'immortalité, ayant guidé les autres au chemin d'un si honneste labeur. Il fut en toute sa vie autant ambitieux de l'honneur vray que la vertu nous apporte comme espargnant de celuy d'autruy, n^ayant jamais offensé personne s'il n'estoit provoqué auparavant. Vray est qu'il s est quelquefois courroucé contre ceux qui brouilloient le papier et qui ne faisoient à son gfé, comme on peut le voir au poëme escrit à Ghrfstoflede Ghoiseul... Il disoil ordinairement que tous ne dévoient témérairement se meslcr de la poésie, que la prose estoit le langage des hommes, mais la poésie estoit le langage des dieux, et que les hommes n'en dévoient estre les interprètes tTûs n'estoient sacrez dès leor naissance etdediezàeemlnistère.

Les premiers poêles qu'il a estimé avoir commencé à bien escrire ont esté Maurice Seeve, Hufues Salei, Anthoine Heroel, Metin de Sainct-Gelais, Jacques Pelletier et Guillaume des Autels. Quant aux autres qui ont sttfvy plus heureusement, ils sont assez eogaeus et remarquez par leurs oeuvres. Il aima et estima «ur fous, tMt pour la

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grande doctrine et pour avoir le mieux escrit, que pour Famitié à laquelle Texcellence de son sçavoir les avoit obligez, Jean-Anthoine de Baïf, Joachim du Bellay, Pontus de Tyard, Estienne Jodelle, Remy Belieau, quil appeloit le peintre de nature, la compagnie desquels avec luy et Dorât, à Timitation des sept excellens poètes grecs qui florissoient presque d'un mesme temps, il appela la Pléiade, parce qu'ils estoienl les premiers et plus excellents par la âiligence desquels la poésie françoise estoit montée au €omble de tout honneur. 11 mettoit aussi en ceste honorable rang Estienne Pasquier, Olivier de Maigny, J. de la Peruse, Amadis Jamin, qu'il avoit nourry page et fait instruire, Robert Garnier, poète tragique, Florent Ghrestien, Scevole de Saincte- Marthe, Jean Passerai etPhilippes Des- Porles, J. D. Perron, et le poly Bertaud, lesquels ont si purement escrit qu'ils me font désespérer de voir jamais nostre langue en plus haute perfection. Il faisoit encore estât de quelques autres dont le jugement est en ses œu* vres. Il avoit une liberté de juger des escrits de ceux de son temps, joincte à une candeur éloignée de toute jalousie (aussi esloit-il par dessus elle), ne retenant les louanges de •ceux auxquelsellesesloientraisonnablementdeues... Quant au jugement de ses ouvrages, il le laissoit librement à un chacun,etdeferoiiàceluydesdoctes, les exposant en public à la façon d'Apelle, à fin d entendre le jugement et Tarrest d'un chacun,qu aussi volontiers il recevoit comme il pensoit eslre candidement prononcé, n'estant pas vice de s'amender ains extrême malice de persister en son péché, raison pour laquelle, tantost par un meilleur advis desoy-mesme, tantost par le conseil de ses plus doctes amis, il a changé, abrégé, alongé beaucoup de lieux et principalement de sa divine Franciade.

Aucuns ont trouvé la correction qu'il a faite en ses œuvres en quelques endroits moins agréable que ce qu'il avoit premièrement conceu, comme il peut advenir principalement en la poésie que la première fureur est plus naïve et que la lime trop de fois mise, en lieu d esclaircir et polir, ne fait qu'user et corrompre la trempe. Les doctes qui verront sans passion ses dernières conceptions en jugeront. J'oseray bien prononcer toutefois que ses œuvres en général sont tant pleines d'excellence ci de beautcz que nous les pouvons mieux entendre et admirer que les expliquer «t imiter ; et nostre Ronsard a fait si bien son profit de la profonde science de toutes choses, pratiqué si heureusement lés grâces anciennes, et à icelles joinct une telle fureur poétique à luy seul propre, que depuis le siècle

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d*ADguste il ne s*est trouvé un naturel plus divin, plus hardy, plus poétique et plus accomply que le sien...

Sa' conversation estoit fort facile avec ceux qu'il aimoit, mais il aimoit sur tout les hommes studieux, vertueux et de netie conscience, et qui estoient libres, ouverts et sim* pies, sans fiction et afféterie courtisane, comme aussi luymesme avoit tousjours désiré d*estre tel, pouvant dire hardiment que ses mœurs, sa face et ses escrits portoient tousjours je ne sçay quoy de noble au front, et en toutes ses actions on voyôit paroistre les effets d'un vray gentilhomme françois, au reste libéral et magnifique en la despense des biens qu'il avoit. Il n'estoit ennemy d'aucun, et si aucuns se sont rendus ses ennemis ils s'en sont donné le suject, mais sa naturelle douceur les en fait repentir.

Sa demeure ordinaire estoit ou à Sainct-Cosme, lieu fort plaisant et comme l'œillet delà Ton raine, jardin de France, ou à Bourgueil, à cause du déduit de la chassé auaucl il s'exerçoit volontiers, et où pour cet exercice il faisoit nourrir des chiens que le feu roy Charles luy avoit donnes ensemble un faulcon et un tiercelet d'autour; comme aussi à Croix- Val, recherchant ores la solitude de la forest de Gastine, ores les rives du Loir et la belle fontaine Bellerie ou cello d'Heleno, où bien souvent seul, mais tousjours en la compagnie des Muses, il s'egaroit pour r'assembler les belles inventions, lesquelles, parmy le tumulte des villes et du peuple, s'escartant çà et là comme une se-' mence esgarée de la matrice, ne peuvent si bien se concevoir en nous. Quand il estoit à Paris et qu'il vouloit s'esjouir avec ses amis ou composer à requoy, il se delectoitou à Meudon, tant à cause des bois que du plaisant regard' de la rivière de Seine, ou à Gentilly, Hercueil, Sainct-Clou: et Vanves, pour l'agréable frescheur du ruisseau de Bievre et des fonteines que les Muses aiment naturellement. Il prenoit aussi singulier plaisir à jardiner, et, sur tous lieux,' en sa maison de Saincl-Gosme, où monsieur le duc d'An-jou, qui le prisoit, l'aimoit et admiroit, le fut voir plusieurs fois après avoir fait son entrée à Tours. Il sçavoit assez, comme il n'ignoroit rien, beaucoup debeaux sccrels pour le jardinage, lust pour semer, planter ou pour enter et greffer en toutes sortes, et souvent en prescntoit des fruits au roy Charles, qui prenoit à gré tout ce qui vcnoit de luy. Quand il se metloit k l'eslude il ne s'en reliroit aisément, et lors qu'il en sortoit il. estoit assez mclancholique et bien aise de rencontrer compagnie recréative; mais lors qu'il composoit il ne vouloit estre importuné de personne, se faisant excuser librement, mcsmcs à ses plus grans amis.

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