ELEGIE DU PRINTEMPS
A LA SŒUR DASTREE •
Printemps, fils du Soleil, que la terre arrousée De la fertile humeur d'une douce rousée ', Au milieu des œillets et des roses conceut, Quand Flore entre ses bras nourrice vous receut, Naissez^ croissez. Printemps, .laissez-vous apparoistpe ; En voyant Isabeau, vous pourrez vous cognoistre. Elle est vostre miroër, et deux lys assemblez Ne se ressemblent tant que vous entre-semblez2... [4]
On dit que le Printemps, pompeux de sa richesse, Orgueilleux de ses fleurs, enflé de sa jeunesse. Logé comme un grand prince en ses vertes maisons, Se vantoit le plus beau de toutes les saisons, Et, se glorifiant, le contoit à Zephyre.
Le ciel en fut marry, qui soudain le vint dire A la mère Nature» Elle, pour r'abaisser L'orgueil de cet enfant, va par tout ramasser Les biens qu'elle scrroit de mainte en mainte année.
1. Pour arrosée et rosée; sur mots (Cf. Nicot ; J. Gl.;Jonain,
ces formes très-anciennes (xiii* Gl ; Palsg., 213).
s.), dont la 1" est encore dans 2. Que vous (vous) enire- (re)
Malherbe, voy. L., hist. des deux semblez.
Quand elle eut son espargne en son moule ordonnée, La fît fondre, et, versant ce qu'elle avoit de beau, Miracle! nous fit naistre une belle Isabeau... [10]
a Et quoy, disoit ce dieu de honte furieux, Ayant la honte au front et les larmes aux yeux, Je ne sers plus de rien, et ma beauté première. D'autre beauté vaincue, a perdu sa lumière ; Une autre tient ma place, et ses yeux en tout temps Font aux hommes sans moy tous les jours un prin-
[temps;... [4] Elle m*a desrobé mes grâces les plus belles.
Mes œillets et mes lys et mes roses nouvelles. Ma jeunesse, mon teint, mon fard, ma nouveauté ; Et diriez, en voyant une telle beauté.
Que tout son corps ressemble une belle prairie De cent mille couleurs au mois d'avril fleurie. »... [18|
Ainsi disoit ce dieu tout remply de vergogne. Voila pourquoy de nous si long temps il s'élongne *, Craignant vostre beauté, dont il est surpassé ; Ayant quitté la place à l'Hyver tout glacé, 11 n'ose retourner. Retourne, je te prie.
Printemps, père des fleurs! Il faut qu'on te marie A la belle Isabeau, car vous apparier.
C'est aux mesmes beautez les beautez marier, Les fleurs avec les fleurs; de si belle alliance Naistra de siècle en siècle un Printemps en la France... [4J
1. Ngn = nn mouillées. On prononçait élofie. Cf. d'Aublgné. Tvag.j éd. L., p. 75.