A MADAME LA DUCHESSE DE GONTAUT
LA Mode et la Nature un jour Vinrent au tribunal d'Amour; La Mode vint enluminée, En long étalage, en grand train, D'amples fatras environnée, Le masque et la marotte en main ; Nature simplement ornée, En robe ondoyante, en patin.
Un bouquet de fleurs sur le sein, Et de ses cheveux couronnée.
€ Amour, dit-elle, entends ma voix.
Et qu'elle éveille ta justice; Tu vois la fille du caprice, Je suis le jouet de ses lois ; Mon fils, prends part à mes outrages :
A ton empire, à mes attraits.
Ils portent de communs dommages.
Poésies diverses, 311
Corrompre, altérer mes ouvrages, N'est-ce pas émousser tes traits ?
— Sans tant discourir, dit la Mode, Montrons aux yeux notre pouvoir. »
Amour est un dieu qui veut voir Et qui goûta cette méthode.
Nature appuya ce dessein Et choisit Gontaut pour modèle.
L'Amour essuya de sa main Cette couche artificielle, Enfant de l'art et du matin^ "Ex Gontaut n'en fut que plus belle.
C'étoit TAurore au front serein, Lorsqu'elle ne fait que d'éclore.
Et que Phébus n'a pas encore.
Par les couleurs dont il la peint.
Séché la fraîcheur de son teint ; La Mode, sur d'autres modèles, Fait son chef-d'œuvre concerté, Dresse ses tables solennelles, Construit l'autel de la beauté.
Son art, ses ruses furent telles.
Si bien sa magie opéra, Qu'enfin elle défigura Une héroïne d'opéra.
On rit de cette œuvre postiche, Au petit monstre enjolivé L'Amour fait construire une niche ; A l'autre un temple est élevé.
« Toi, dit l'Amour à la Nature, Viens rendre une couleur plus pure
3fa Poésies de Gemtil-Bermard,
Aux beamtcs qui soirait mes pas ; Mes mains oot fonné lenn appas Poar les jeux, non poar la parure Tout s'embellira sous ta loL Ta rivale n'a pour te nuire Que l'art passager de séduire. > L'art constant de plaire est à toi.
Belle Gontaut, c^est ton partage.
Si tu vois couvrir d'un nuage Tes beaox jours de sérénité.
C'est fart jaloux de la nature, Et contre elle encor révolté.
Qui, sous le nom de feculté, Fait à tes attraits cette injure.
Et te punit de ta beauté.
Éloigne un secours redouté ; IXun souris rappelle et rassure Les ris, enfants de la santé; Et dans le sein de la gaîté, Cherche une guérison plus sûre.