SCÈNE III FLORISE, CLÉON
FLORISE
Je vous cherche partout. Ce que prétend mon frère Est-il vrai? Vous parlez, m'a-t-il dit, pour Valère. Changeriez-vous d'avis ?
CLÉON"
Comment! vous l'avez cru?
FLORISE. '
Mais il en est si plein et si bien convaincu...
oo Poésies de Gresset.
CLÉOX.
Tant mieux. Malgré cela soyez persuadée
Que tout ce beau projet ne sera qu'en idée;
Vous y pouvez compter, je vous réponds de tout :
Et ne paraissant pas contrarier son goût,
J'en suis beaucoup plus maître ; et la bète est si bonne,
Soit dit sans vous tacher...
FLUK ise.
Ah ! je vous l'abandonne; Faites-en les honneurs": je me sens, entre nous, Sa sœur on ne peut moins.
CLEO N.
Je pense comme vous ; La parenté m'excède, et ces liens, ces chaînes De gens dont on partage ou les torts ou les peines, Tout cela préjugés, misères du vieux temps; C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents. Vous avez de l'esprit, et votre fdle est sotte, Vous avez pour surcroît un frère qui radote, Eh bien! c'est leur affaire après tout : selon moi, Tous ces noms ne sont rien, chacun n'est que pour soi.
FLORISE
Vous avez bien raison : je vous dois le couru Qui me soutient contre eux, contre ce mariage. L'affaire presse au moins, il faut se décider : Ariste nous arrive, il vient de le mander; Et, par une façon des galants du vieux style.
Le Méchant. 91
Géronte sur la route attend l'autre imbécile ; Il compte voir ce soir les articles signés.
CLÉOX.
Et ce soir finira tout ce que vous craignez.
Premièrement, sans vous on ne peut rien conclure ;
Il faudra, ce me semble, un peu de signature
De votre part ; ainsi tout dépendra de vous :
Refusez de signer, grondez et boudez-nous;
Car, pour me consei-ver toute sa confiance,
Je serai contre vous moi-même en sa présence,
Et je me fàcherois, s'il en étoit besoin :
Mais nous l'emporterons sans prendre tout ce soin.
Il m'est venu, d'ailleurs, une assez bonne idée,
Et dont, faute de mieux, vous pourrez être aidée...
Mais non; car ce seroit un moyen un peu fort :
J'aime trop à vous voir vivre de bon accord.
FLORISE
Oh ! vous me le direz. Quel scrupule est le vôtre ? Quoi ! ne pensons-nous pas tout haut l'un devant l'autre Vous savez que mon goût tient plus à vous qu'à lui ; Et que vos seuls conseils sont ma règle aujourd'hui. Vous êtes honnête homme, et je n'ai point à craindre Que vous proposiez rien dont je puisse me plaindre ; Ainsi, confiez-moi tout ce qui peut servir A combattre Géronte, ainsi qu'à nous unir.
C L É o N. ' Au fond, je n'y vois pas de quoi faire un mystère...
92 Poésies de Grcsset.
Et c'est ce que de vous mérite votre frère.
Vous m'avez dit, je crois, que jamais sur les biens
On n'avoit éclairci ni vos droits ni les siens,
Et que, vous assurant d'avoir son héritage,
Vous aviez au hasard réglé votre partage :
Vous savez à quel point il déteste un procès,
Et qu'il donne Chloé pour acheter la paix :
Cela fait contre lui la plus belle matière.
Des biens à répéter, des partages à faire ;
Vous voyez que voilà de quoi le mettre aux champs
En lui faisant prévoir un procès de dix ans :
S'il va donc s'obstiner, malgré vos répugnances
A l'établissement qui rompt nos espérances,
Partons d'ici, plaidez; une assignation
Détruira le projet de la donation :
Il ne peut pas souffrir d'être seul; vous partie,
On ne me verra plus lui tenir compagnie ;
Et quant à vos procès, ou vous les gagnerez,
Ou vous plaiderez tant que vous l'achèverez.
FLORISE
Contre les préjugés dont votre âme est exempte, La mienne, par malheur, n'est pas aussi puissante, Et je vous avouerai mon imbécillité :
Je n'irois pas sans peine à cette extrémité. Il m'a toujours aimée, et j'aimois à lui plaire; Et soit cette habitude ou quelque autre chimère, Je ne puis me résoudre à le désespérer : Mais votre idée au moins sur lui peut opérer, Dites-lui qu'avec vous, paraissant fort aigrie, J'ai parlé de procès, de biens, de brouillerie,
De départ; et qu'enfin, s'il me poussoit à bout, Vous avez entrevu que je suis prête à tout.
S'il s'obstine pourtant, quoi qu'on lui puisse dire... On pourroit consulter pour le faire interdire, Ne le laisser jouir que d'une pension : Mon procureur fera cette expédition ; C'est un homme admirable, et qui, par son adresse, Auroit fait enfermer les sept sages de Grèce, S'il eût plaidé contre eux. S'il est quelque moyen De vous faire passer ses droits et tout son bien, L'affaire est immanquable, il ne faut qu'une lettre De moi.
FLORISE
Non, différez... Je crains de me commettre Dites-lui seulement, s'il ne veut point céder, Que je suis, malgré vous, résolue à plaider. De l'humeur dont il est, je crois être bien sûre Que sans mon agrément il craindra de conclure : Et, pour me ramener ne négligeant plus rien, Vous le verrez finir pour m'assurer son bien. Au reste, vous savez pourquoi je le désire.
CLÉOX.
Vous connoissez aussi le motif qui m'inspire, Madame : ce n'est pas du bien que je prétends, Et mon goût seul pour vous fait mes engagements. Des amants du commun j'ignore le langage, Et jamais la fadeur ne fut à mon usage :
Poésies de Gresset.
.Mais Je vous le redis tout naturellement, Votre genre d'esprit me plaît infiniment; Et je ne sais que vous avec qui j'aie envie De penser, de causer, et de passer ma vie; C'est un goût décidé. .
Puis-je m'en assurer?
Et loin de tout ici pourrez-vous demeurer? Je ne sais, répandu, fêté comme vous l'êtes, Je vois plus d'un obstacle au projet que vous laites Peut-être votre goût vous a séduit d'abord; Mais tout Paris...
CLÉOX.
Paris! il m'ennuie à la mort, Et je ne vous fais pas un fort grand sacrifice En m'éloignant d'un monde à qui je rends justice; Tout ce qu'on est forcé d'y voir et d'endurer Passe bien l'agrément qu'on peut y rencontrer. Trouver à chaque pas des gens insupportables, Des flatteurs, des valets, des plaisants détestables, Des jeunes gens d'un ton, d'une stupidité !... Des femmes d'un caprice, et d'une fausseté !... Des prétendus esprits souffrir la suffisance, Et la grosse gaîté de l'épaisse opulence, Tant de petits talents où je n'ai point de foi; Des réputations on ne sait pas pourquoi; Des protégés si bas, des protecteurs si bêtes... Des ouvrages vantés qui n'ont ni pieds ni têtes : Faire des soupers fins où l'on périt d'ennui ;
Le Méchant. 95
Veiller par air, enfin se tuer pour autrui; Franchement, des plaisirs, des biens de cette sorte, Ne font pas, quand on pense, une chaîne bien forte : Et, pour vous parler vrai, je trouve plus sensé Un homme sans projets dans sa terre fixé, Qui n'est ni complaisant, ni valet de personne, Que tous ces gens brillants qu'on mange, qu'on friponne, Qui, pour vivre à Paris avec l'air d'être heureux, Au fond n'y sont pas moins ennuyés qu'ennuyeux.
J'en reconnais grand nombre à ce portrait fidèle.
CLÉON
Paris me fait pitié, lorsque je me rappelle Tant d'illustres faquins, d'insectes freluquets...
FLORISE
Votre estime, je crois, n'a pas fait plus de frais Pour les femmes ?
Pour vous je n'ai point de mystèi*es, Et vous verrez ma liste avec les caractères : J'aime Tordre, et je garde une collection Des lettres dont je puis faire une édition. Vous ne vous doutiez pas qu'on pût avoir Lesbie; Vous verrez de sa prose. Il me vient une envie Qui peut nous réjouir dans ces lieux écartés, Et désoler là-bas bien des sociétés; Je suis tenté, parbleu, d'écrire mes mémoires;
o6 Poésies de Gresset.
J'ai des traits merveilleux, mille bonnes histoires Qu'on veut cacher...
FLORISE
Cela sera délicieux.
CLÉON
J'y ferai des portraits qui sauteront aux yeux.
Il m'en vient déjà vingt qui retiennent des places :
Vous y venez Mélite avec toutes ses grâces;
Et ce que j'en dirai tempérera l'amour
De nos petits messieurs qui rôdent à l'entour.
Sur l'aigre Céliante, et la fade Uranie
Je compte bien aussi passer ma fantaisie;
Pour le petit Damis, et monsieur Dorilas,
Et certain plat seigneur, l'automate Alcidas,
Qui, glorieux et bas, se croit un personnage;
Tant d'autres importants, esprits du même étage;
Oh ! fiez-vous à moi, je veux les célébrer
Si bien que de six mois ils n'osent se montrer.
Ce n'est pas sur leurs mœurs que je veux qu'on en cause,
Un vice, un déshonneur, font assez peu de chose,
Tout cela dans le monde est oublié bientôt ;
I n ridicule reste, et c'est ce qu'il leur faut.
Qu'en dites-vous ? cela peut faire un bruiV du diable,
Une brochure unique, un ouvrage admirable,
Bien scandaleux, bien bon : le style n'y fait rien;
Pourvu qu'il soit méchant, il sera toujours bien.
FLORISE
L'idée est excellente, et la vengeance est sûre.
Le Méchant. 97
Je vous prierai d'y joindre avec quelque aventure Une madame Orphise, à qui j'en dois d'ailleurs, Et qui mérite bien quelques bonnes noirceurs ; Quoiqu'elle soit affreuse, elle se croit jolie, Et de l'humilier j'ai la plus grande envie. Je voudrois que déjà votre ouvrage fût fait.
CLÉON
On peut toujours à compte envoyer son portrait, Et dans trois jours d'ici désespérer la belle.
FLORISE
Et comment?
CLÉON
On peut faire une chanson sur elle; Cela vaut mieux qu'un livre, et court tout l'univers.
FLORISE
Oui, c'est très-bien pensé; mais faites-vous des vers?
CLÉON
Qui n'en fait pas? est-il si mince coterie Qui n'ait son bel-esprit, son plaisant, son génie? Petits auteurs honteux, qui font, malgré les gens, Des bouquets, des chansons et des vers innocents. Oh ! pour quelques couplets, fiez-vous à ma muse : Si votre Orphise en meurt, vous plaire est mon excuse : Tout ce qui vit n'est fait que pour nous réjouir, Et se moquer du monde est touj: l'art d'en jouir. Ma foi, quand je parcours tout ce qui le compose, Je ne trouve que nous qui valions quelque chose.
ç8 Poésies de Gressei.