SCÈNE III FLORISE, LISETTE
FLORISE
Eh bien, Lisette r
LISETTE
Eh bien, madame?
FLORISE
Es-tu contente?
LISETTE
Mais, madame, pas trop : ce couvent m'épouvante.
FLORISE
Pour y suivre Chloé je destine Marton; Tu resteras ici, je parfois de Cléon.
Dis-moi, n'en es-tu pas extrêmement contente: Ai-je tort de défendre un esprit qui m'enchante? J'ai bien vu tout à l'heure [et ton goût me plaisoit) Que tu t'amusois fort de tout ce qu'il disoit : Conviens qu'il est charmant et laisse, je te prie. Tous les petits discours que l'ait tenir l'envie.
LISETTE
Moi, madame! eh, mon Dieu ! je n'aimerois rien tant Que d'en croire du bien : vous pensez sensément; Et, si vous persistez à le juger île même, Si vous l'aime/, toujours, il faut bien que je l'aime.
Le Méchant. 151
Ah! tu l'aimeras donc ; je te jure aujourd'hui Que de tout l'univers je n'estime que lui : Cléon a tous les tons, tous les esprits ensemble; Il est toujours nouveau : tout le reste me semble D'une misère affreuse, ennuyeux à mourir; Et je rougis des gens qu'on me voyoit souffrir.
LISETTE
Vous avez bien raison : quand on a l'avantage D'avoir mieux rencontré, le parti le plus sage Est de s'y tenir; mais...
FLORISE
Quoi?
LISETTE
Rien.
Non.
Je l'exige.
FLORISE
LISETTE
FLORISE
LISETTE
Je veux savoir..
Eh bien !... J'ai cru m'apercevoir Qu'il n'avoit pas pour vous tout le goût qu'il vous marque ; Il me parle souvent, et souvent je remarque
152 Poésies de Gresset.
Qu'il a, quand je vous loue, un air embarrassé : Et sur certains discours si je l'avois poussé...
FLORISE
Chimère! il faut pourtant éclaircir ce nuage;
11 est vrai que Chloé me donne quelque ombrage,
Et que cest à dessein de l'éloigner de lui
Qu'à la mettre au couvent je m'apprête aujourd'hui :
Toi, fais causer Cléon, et que je puisse apprendre...
LISETTE
Je voudrais qu'en secret vous vinssiez nous entendre, Vous ne m'en croiriez pas.
FLORISE
Quelle folie !
LISETTE
Oh ! non.
11 faut s'aider de tout dans un juste soupçon; Si ce n'est pas pour vous que ce soit pour moi-même ; J'ai l'esprit défiant : vous voulez que je l'aime, Et je ne puis l'aimer, comme je le prétends, Que quand nous aurons fait l'épreuve où je l'attends.
FLORISE
.Mais comment ferions-nous?
LISETTE
Ah ! rien n'est plus facile: t avec moi tantôt que vous verrez son style;
Le Méchant. 153
Faux ou vrai, bien ou mal, il s'expliquera là.
Vous avez vu souvent qu'au moment où l'on va
Se promener ensemble au bois, à la prairie,
Cléon ne part jamais avec la compagnie;
Il reste à me parler, à me questionner :
Et de ce cabinet vous pourriez vous donner
Le plaisir de l'entendre appuyer ou détruire...
FLORISE
Tout ce que tu voudras ; je ne veux que m'instruirc, Si Cléon pour ma fille a le goût que je croi : Mais je ne puis penser qu'il parle mal de moi.
LISETTE
Eh bien! c'est de ma part une galanterie; L'éloge des absents se fait sans flatterie. Il faudra que sur vous, dans tout cet entretien, Je dise un peu de mal, dont je ne pense rien, Pour lui faire beau jeu.
FLORISE
Je te le passe encore.
LISETTE
S'il trompe mon attente, oh ! ma foi, je l'adore.
FLORISE, voyant venir Ariste et Valère.
Encor monsieur Ariste avec son protégé !
Je voudrois bien tous deux qu'ils prissent leur congé ;
Mais ils ne sentent rien ; laissons-les.
i^4 Poésies de Grès se t.