‹ Poésies choisiesChapitre 59 sur 70 · SCÈNE IV FLORISE, ARISTE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV FLORISE, ARISTE

ARISTE

C'est trop vous désoler ; En vérité, madame, il ne vaut point la peine Du moindre sentiment de colère ou de haine : Libre de vos chagrins, partagez seulement Le plaisir que Chloé ressent en ce moment D'avoir pu recouvrer l'amitié de sa mère, Et de vous voir sensible à l'espoir de Valère. Vous ne m'étonnez point, au reste, et vous deviez Attendre de Cléon tout ce que vous voyez.

180 Poésies de Gresset.

FLORISE

Qu'on ne m'en parle plus : c'est un fourbe exécrable, Indigne du nom d'homme, un monstre abominable. Trop tard pour mon malheur je déteste aujourd'hui Le moment où j'ai pu me lier avec lui. Je suis outrée !

A RISTE.

Il faut, sans tarder, sans mystère Qu'il soit chassé d'ici.

FLORISE

Je ne sais comment faire, Je le crains; c'est pour moi le plus grand embarras.

Méprisez-le à jamais, vous ne le craindrez pas. Voulez-vous avec lui vous abaisser à feindre ? Vous l'honoreriez trop en paraissant le craindre: Osez l'apprécier : tous ces gens redoutes, Fameux par les propos et par les faussetés, Vus de pies ne sont rien; et toute cette espèce N'a de force sur nous que par notre foiblesse. Des femmes sans esprit, sans grâces, sans pudeur Des hommes décriés, sans talents, sans honneur, Verront donc à jamais leurs noirceurs impunies, Nous tiendront dans la crainte à force d'infamies, Et se feront un nom d'une méchanceté Sans qui l'on n'eût pas su qu'ils avoient existe! Non; il faut s'épargner tout égard, toute feinte;

Le Méchant. r 8 1

Les braver sans foiblesse, et les nommer sans crainte.

Tôt ou tard la vertu, les grâces, les talents,

Sont vainqueurs des jaloux, et vengés des méchants

FLORISE

Mais songez qu'il peut nuire à toute ma famille, Qu'il va tenir sur moi, sur Géronte et ma fille, Les plus affreux discours...

Qu'il parle mal ou bien Il est déshonoré, ses discours ne sont rien; Il vient de couronner l'histoire de sa vie : Je vais mettre le comble à son ignominie En écrivant partout les détails odieux De la division qu'il semoit en ces lieux. Autant il faut de soins, d'égards et de prudence Pour ne point accuser l'honneur et l'innocence, Autant il faut d'ardeur, d'inflexibilité Pour déférer un traître à la société ; Et l'intérêt commun veut qu'on se réunisse Pour flétrir un méchant, pour en faire justice. J'instruirai l'univers de sa mauvaise foi, Sans me cacher; je veux qu'il sache que c'est moi : Un rapport clandestin n'est pas d'un honnête homme Quand j'accuse quelqu'un, je le dois, et me nomme.

FLORISE

Non; si vous m'en croyez, laissez-moi tout ce soin De l'éloigner de nous sans éclat, sans témoin.

1 82 Poésies de Gresset.

Quelque peine que j'aie à soutenir sa vue, Je veux l'entretenir, et dans cette entrevue Je vais lui faire entendre intelligiblement Qu'il est de trop ici : tout autre arrangement Ne réussiroit pas sur l'esprit de mon frère : Cléon plus que jamais a le don de lui plaire; Ils ne se quittent plus, et Géronte prétend Qu'il doit à sa prudence un service important. Enfin, vous le voyez, vous avez eu beau dire Qu'on soupçonnoit Cléon d'une affreuse satire, Géronte ne croit rien : nul doute, nul soupçon N'a pu faire sur lui la moindie impression... Mais ils viennent, je crois : sortons je vais attendre Que Cléon soit tout seul.

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