‹ Poésies choisiesChapitre 70 sur 70 · JÉSUITE · texte numérisé non relu

JÉSUITE

DE la paisible solitude Où, loin de toute servitude, La liberté file mes jours, Ramené par un goût futile Sur les délires de la ville, Si j'en voulois suivre le cours, Et savoir l'histoire nouvelle Du domaine et des favoris De la brillante Bagatelle,

La divinité de Paris,

Le dédale des aventures, Les affiches et les brochures, Les colifichets des auteurs, ht la gazette des coulisses, Avec le roman des actrices Et les quel elles des rimeurs.

Je n'adresscrois cette épttre

bpitres. 255

Qu'à l'un de ces oisifs errants Qui chaque soir sur leur pupitre Rapportent tous les vers courants, Et qui, dans le changeant empire Des amours et de la satire, Acteurs, spectateurs tour à tour, Possèdent toujours à merveille L'historiette de la veille Avec l'étiquette du jour.

Je pourrois décorer ces rimes De quelqu'un de ces noms sublimes Devant qui l'humble adulateur De ses muses pusillanimes Vient étaler la pesanteur, Si je savois louer en face, Et, dans un éloge imposteur, Au ton rampant de la fadeur Faire descendre l'art d'Horace; Mais, du vrai seul trop partisan, Mon Apollon, peu courtisan, Préfère l'entretien d'un sage Et le simple nom d'un ami Aux titres ainsi qu'au suffrage D'un grand dans la pompe endormi.

Pour les protecteurs que j'honore Que seroient mes faibles accents?

Ainsi que les dieux qu'on adore Ils sont au-dessus de l'encens.

C'est donc vous seul que sans contrainte,

2<6 Poésies de Grcsset.

Et sans intérêt et sans feinte, J'appelle en ces bois enchantés, Moins révérend qu'aimable père, Vous dont l'esprit, le caractère Et les airs ne sont point montés Sur le ton sottement austère De cent tristes paternités, Qui, manquant du talent de plaire Et de toute légèreté, Pour dissimuler la misère D'un esprit sans aménité, D'une sagesse minaudière Affichent la sévérité, Et ne sortent de leur tanière Que sous la lugubre bannière De la grave formalité; Vous, dis-je, ce père vanté.

Vous, ce philosophe tranquille, De Minerve l'heureux pupille, Et l'enfant de la Libei té, Comment donc avez-vous quitte- Les délices de cet asile, Pour aller reprendre à la ville Les chaînes de la gravité?

Amant et favori des Muses, Et paresseux conséquemment, Je ne vous trouve point d'excuses Pour avoir fui si promptement.

Le désir des bords de la Seine Soudain vous auroit-il repris?

Non, aux lieux d'où je vous écris,

Epîtres. 257

Je me persuade sans peine

Qu'on peut se passer de Paris.

Héritier de l'antique enclume

De quelque pédant ignoré,

Et pour reforger maint volume

Aux antres latins enterré,

Iriez-vous comme les Saumaises,

Immolant aux doctes fadaises

L'esprit et la félicité,

Partager, avec privilège,

Des patriarches du collège

L'ennuyeuse immortalité?

Non, l'esprit des aimables sages

N'est point né pour les gros ouvrages,

Souvent publics incognito;

Le dieu du goût et du génie

A rarement eu la manie

Des honneurs de l'in-folio.

Quoi ! sur votre philosophie,

Que les rayons de l'enjoûment

Faisoient briller d'un feu charmant,

La profane mélancolie

Auroit-elle, malgré les jeux,

Porté ses nuages affreux?

Martyr de la misanthropie,

Fuiriez-vous ce peu d'agrément

Qui nous fait supporter la vie,

Les entretiens où tout se plie

Au naturel des sentiments,

Les doux transports de l'harmonie

Et les jeux de la poésie,

Pocsies de Gresset.

Enfin tous les enchantements De la meilleure compagnie?

El par quelle bizarrerie, A nachorète casan ier, Pour aller encore essuyer L'éternité du vin de Brie, Auriez-vous quitté le nectar I>'.\ï. d'Arbois et de Pomar?

Non, vous tenez de la nature LTn jugement trop lumineux, Vous avez trop cette tournure Oui fait et le sage et l'heureux, Pour vous condamner au silence, Loin de ces biens et de ces jeux Dont la tranquille jouissance, Proscrite chez le peuple sot, Distingue le mortel qui pense, De l'automate et du cagot :

Et quand l'esprit mélancolique Pourvoit des ennuis ténébreux Dans une âme philosophique Verser le poison léthargique, Ce n'eût pi dans ces lieux,

Dans un temple de l'allégresse, Que le bandeau de la tristesse Se fût étendu sur vos yeux.

Mais pourquoi donner au mystère, Pourquoi reprocher au hasard, De ce prompt et triste départ La cause trop involontaire:

Oui, vous seriez encore à nous,

Epitres. 259

Si vous étiez vous-même à vous.

Si j'écrivois à quelque belle, Je lui dirois peut-être aussi Que depuis sa fuite cruelle Les oiseaux languissent ici; Que tous les Amours avec elle Ont fui nos champs à tire-d'aile; Qu'on n'entend plus les chalumeaux; Qu'on ne connoît plus les échos; Enfin la longue kyrielle De tout le phébus ancien :

Et sans doute il n'en seroit rien; Tous les moineaux, à l'ordinaire, Vaqueraient à leurs fonctions; Sans chagrines réflexions, Les Amours songeroient à plaire; Myrtile, toujours plus heureux, Uniroit son chiffre amoureux Avec celui de sa bergère; Et les ruisseaux apparemment Entre les fleurs et la fougère N'en iroient pas plus lentement.

Mais, sans ces fadeurs de l'idylle, Je vous dirai fort simplement Que jamais ce séjour tranquille X'a vu l'automne plus charmant :

Loin du tumulte qu'il abhorre, Le plaisir avec chaque aurore Renaît sur ces vallons chéris :

Des guirlandes de la Jeunesse

260 Poésies de Gresset.

Les Ris couronnent la Sagesse ; La Sagesse enchaîne les Ris; Et, pour mieux varier sans cesse L'uniformité du loisir, Un goût guidé par la finesse Vient unir les arts au plaisir, Les arts que permet la paresse, Ces arts inventés seulement Pour occuper l'amusement.

Tour à tour, d'une main facile On tient le crayon, le compas, Les fuseaux, le pinceau docile, Avec l'aiguille de Pallas; Et pendant tout ce badin âge, Qu'on honore du nom d'emploi, D'autres paresseux avec moi Font un sermon contre l'ouvrage :

Ou, sans projet, sans autre loi Que les erreurs d'un goût volage, Sages ou fous, à l'unisson Joignent la flûte à la trompette, Le brodequin à la houlette, El le sublime à la chanson.

Hors la louange et la satire, Tout s'écrit ici, tout nous plaît, Depuis les accords de la Ivre Jusqu'aux soupirs du flageolet, Et depuis la langue divine 1 >e Malebranche et de Racine Jusqu'au folâtre triolet.

Epîtres. 26]

Que l'insipide symétrie

Règle la ville qu'elle ennuie;

Que les temps y soient concertés,

Et les plaisirs même comptés;

La mode, la cérémonie,

Et l'ordre, et la monotonie,

Ne sont point les dieux des hameaux ;

Au poids de la triste satire

On n'y pèse point tous les mots,

Et si l'on doit blâmer ou rire,

Tout ce qui plaît vient à propos :

Tout y fait des plaisirs nouveaux,

Le hasard, l'instant les décide.

Sans regretter l'heure rapide

Qui naît, qui s'envole soudain,

Et sans prévoir le lendemain,

Dans ce silence solitaire,

Sous l'empire de l'agrément,

Nous ne nous doutons nullement

Que déjà le noir sagittaire,

Couronné de tristes frimas,

Vient bannir Flore désolée,

Et qu'avec Pomone exilée

L'astre du jour fuit nos climats.

Oui, malgré ces métamorphoses,

Nos bois semblent encor naissants;

Zéphyr n'a point quitté nos champs,

Nos jardins ont encor des roses :

Où régnent les amusements

Il est toujours des fleurs écloses,

Et les plaisirs font le printemps.

262 Poésies de Gressei.

Échappé de votre ermitage, Et sur ce fortuné rivage Porté par les Songes légers, Voyez la nouvelle parure Dont s'embellissent ces vergei Élève ici de la nature, L'art lui prêtant ses soins brillants, Y forme un temple de verdure A la déesse des talents.

Sortez du sein des violettes, Croissez, feuillages fortunés, Couronnez ces belles retraites.

Ces détours, ces routes secrète-.

Aux plus doux accords destinés Ma Muse, pour vous attendrie, D'une charmante rêverie Subit déjà l'aimable loi :

Les bois, les vallons, les montagnes.

Toute la scène des campagnes Prend une âme et s'orne pour moi.

Aux yeux de l'ignare vulgaire.

Tout est mort, tout est solitaire :

Un bois n'est qu'un sombre réduit, CJn ruisseau n'est qu'une onde claire, Les zéphirs ne sont que du btuit Aux yeux que Calliope éclaire, Tout brille, tout pense, tout vit ; Ces ondes tendres et plaintives, Ce sont des nymphes fugitives Qui cherchent à se dégager De Jupiter pour un berger;

Epi très. 263

Ces fougères sont animées; Ces fleurs qui les parent toujours,, Ce sont des belles transformées ; Ces papillons sont des Amours.

Mais pourquoi ma raison oisive, D'une Muse qui la captive Suivant les caprices légers, Cherche-t-elle sur cette rive Des objets au sage étrangers, Sans fixer sa vue attentive Sur l'exemple de ses bergers ?

Si, dans l'imposture éternelle De nos mensonges enchanteurs, Il reste encor quelque étincelle De la nature dans nos cœurs; Sauvés du séjour des prestiges, Et cherchant ici les vestiges De l'antique simplicité, Sans adorer de vains fantômes, Décidons si ce que nous sommes Vaut ce que nous avons été; Et si, malgré leur douceur pure, Ces biens pour toujours sont perdus, Voyons-en du moins la figure, Comme on aime à voir la peinture De quelque belle qui n'est plus.

Oui, chez ces bergers., sous ces hêtres, J'ai vu dans la frugalité

264 Poésies de Gresset.

Les dépositaires, les maîtres

De la douce félicité;

J'ai vu, dans les fêtes champêttes,

J'ai vu la pure volupté

Descendre ici sur les cabanes,

Y répandre un air de gaîté,

De douceur et de vérité,

Que n'ont point les plaisirs profanes

Du luxe et de la dignité.

Parmi le faste et les grimaces Qu'entraînent les fêtes des cours, Thémire, dans ses plus beaux jours, Avec de l'esprit et des grâces, S'ennuie au milieu des Amours; Ici j'ai vu la tendre Lise, A peine en son quinzième été, Sans autre esprit que la franchise, Sans parure que la beauté, Plus heureuse, plus satisfaite D'unir avec agilité Ses pas aux sons d'une musette, Et parmi les plus simples jeux, Portant le plaisir dans ses veux Ecrit des mains de la nature Avec de plus aimables feux Que n'en peut prêter l'imposture A l'œil trompeur et concerté D'une coquette fastueuse Qui, par un sourire emprunté, Dans l'ennui veut paroître heureuse,

Epîtres. 265

Et jouer la vivacité.

Qu'on censure ou qu'on favorise Ce goût d'un bonheur innocent; Pour répondre à qui le méprise, Ou il nous suffise que souvent, Pour fuir un tumulte brillant, Thémire voudrait être Lise, Et voler du sein des grandeurs Sur un lit de mousse et de fleurs.

Feuillage antique et vénérable, Temple des bergers de ces lieux, Orme heureux, monument durable De la pauvreté respectable Et des amours de leurs aïeux; O toi qui, depuis la durée De trente lustres révolus, Couvres de ton ombre sacrée Leurs danses, leurs jeux ingénus; Sur ces bords, depuis ta jeunesse Jusqu'à cette verte vieillesse, Vis-tu jamais changer les mœurs, Et la félicité première Fuir devant la fausse lumière De mille brillantes erreurs?

Non : chez cette race fidèle Tu vois encor ce pur flambeau De l'innocence naturelle Que tu voyois briller chez elle Lorsque tu n'étois qu'arbrisseau; Et, pour bien peindre la mémoire

z66 Poésies de Gresset.

De ces mortels qui t'ont plante, Tu nous offres pour leur histoire Les mœurs de leur postérité.

Triomphe, règne sur les âges :

Echappe toujours aux ravages D'Éole, du fer et des ans ; Fleuris jusqu'au dernier printemps, Et dure autant que ces rivages; Au chêne, au cèdre fastueux Laisse les tristes avantages D'orner des palais somptueux :

Les lambris couvrent les faux sages, Tes rameaux couvrent les heureux.

Tandis qu'instruit par la droiture Et par la simple vérité Mon esprit, toujours enchanté, Pénètre au sein de la nature, Et s'y plonge avec volupté :

I Lias ! par une loi trop dure, Poussés vers l'éternelle nuit, aisir vole, le temps fuit; Et bientôt sous su faux rapide, Ainsi que les jardins d'Armide, Ce lieu pour nous sera détruit!

Trop tôt, hélas! les soins pénibles.

Les bienséances inilexibles Revendiquant leurs tristes droits, Viendront profaner cet asile.

Ht, nous arrachant de ces bois, Nous replongeront pour six mois

Epi très. zGj

Dans l'affreux chaos de la ville,

Et dans cet éternel fracas

De riens pompeux et d'embarras

Qui, pour tout esprit raisonnable,

Sujets de gêne et de pitié

Ne sont que le jeu misérable

D'un ennui diversifié !

Mais, outre ces peines communes Qui nous attendent au retour, Outre les chaînes importunes Et de la ville et de la cour, Il est un fatal apanage De dégoûts encor plus nombreux, Qu'au retour des champêtres lieux Le funeste Apollon ménage A ses élèves malheureux.

Au milieu d'un monde frivole,

Dont les nouveautés sont l'idole,

Déjà je me vois revenu :

Et, pour le malheur de ma vie,

Par l'importune poésie

Malgré moi-même un peu connu,

Déjà j'entends les périodes

Et les questions incommodes

De ces furets de vers nouveaux,

De ces copistes généraux,

Qui, persuadés que l'étude

Me tient absent pendant trois mois,

Vont s'imaginer que je dois

268 Poésies de Grcsset.

Le tribut de ma solitude A l'oisiveté- de leur voix.

« Hé bien ! me dit l'un, dont l'idylle Enchante l'esprit doucereux, Sans doute, élevé de Virgile, Sur des pipeaux harmonieux, De Lycidas et d'Amarylle Vous aurez soupiré les (eux?

Vous aurez. chanté les beaux yeux, Les premiers soupirs de Sylvie, Et des bouquets de la prairie Vous aurez orné ses cheveux? vs

« Qu'apportez-vous? point de mystère (Me vient dire avec un souris Quelque suivant de beaux esprits, Insecte et tyran du parterre) :

L'ouvrage est-il pour Thomassin, Pour IV lissier ou pour Gossin? »

Je fuis, j'échappe à la poursuite De ces colporteurs trop communs :

Suis-je plus heureux dans ma fuite?

D'autres lieux, d'autres importuns!

« Enfin, dit-on, de votre absence Revenez-vous un peu changé?

Du sommeil de la négligence Votre esprit enfin dégagé Immolera-t-il l'indolence Aux sucées d'un travail rangé ? *

Épi très. 269

Ainsi déclame sans justesse Contre les droits de la paresse Un froid censeur qui ne sent pas Que, sans cet air de douce aisance.

Mes vers perdroient le peu d'appas Oui leur a gagné l'indulgence Des voluptueux délicats, Des meilleurs paresseux de France, Les seuls juges dont je fais cas.

Par l'étude, par l'art suprême, Sur un froid pupitre amaigris, D'autres orneront leurs écrits:

Pour moi, dans cette gêne extrême, Je verrais mourir mes esprits ; On n'est jamais bien que soi-même, Et me voilà tel que je suis.

Imprimés, affichés sans cesse, Et s'entre-chassant de la presse, Mille autres nous inonderont D'un déluge d'écrits stériles Et d'opuscules puériles Auxquels sans doute ils survivront; A cette abondance cruelle Je veux toujours, en vérité, Et de la Fare et de Chapelle Préférer la stérilité ; J'aime bien moins ce chêne énorme Dont la tige, toujours informe, S'épuise en rameaux superflus, Que ce myrte tendre et docile

Poésies de Gresset.

Qui, croissant soin l'œil de Vénus, N'a pas une feuille inutile, S'épanouit négligemment, Et se couronne lentement.

Il est vrai qu'en quittant la ville J'avois promis que, plus tranquille, Et dans moi-même enseveli, Je saurais, disciple d'Horace, Unir les nymphes du Parnasse Aux bergères de Tivoli.

J'avois promis! mais tu t'abuses, Si tu comptes sur nos discours; Cher ami, les serments des Muses Ressemblent à ceux des Amours.

Dans la tranquillité profonde Du philosophe et du berger, Trois mois j'ai vécu sans songer Qu'Apollon fût encore au monde ; Et je t'avoue ingénument Que très peu fait à voir l'aurore, Que j'aperçois dans ce moment, Je ne la verrais point éclore I>ans ce champêtre éloignement, Si des volontés (pie j'adore, Pour me faire rimer encore.

Ne valoient mieux que mon serment.

Toi, dont la s.i-esse riante Souffre et seconde nos chansons,

Epi très. 271

Ami, sur ta lyre brillante

Prépare-nous les plus doux sons;

Dès qu'entraînés par l'habitude,

Au séjour de la multitude

Nous aurons quitté ce canton,

Chez une élève d'Uranie,

Entre les fleurs et l'ambroisie,

Entre Démocrite et Platon,

De la vertu toujours unie

Nous irons prendre des leçons

Et t'en donner de la folie

Que la bonne philosophie

Permet à ses vrais nourrissons.

Cette anacréontique orgie,

Livrée à la vive énergie

Du génie et du sentiment,

Ne sera point assurément

De ces fêtes sombres et graves

Où périt la vivacité,

Où les agréments sont esclaves,

Et s'endorment dans les entraves

De la pesante autorité;

Nous n'y choisirons point pour guide

Cette raison froide et timide

Oui toise impitoyablement

Et la pensée et le langage.

Et qui, sur les pas de l'usage,

Rampe géométriquement

Loin du mystère et de la gêne,

Pensant tout haut et sans effort,

Admettant la raison sans peine,

212 Poésies de Gresset.

Et la saillie avec transport;

D'une ville tumultueuse

Nous adoucirons le dégoût :

La raison est partout heureuse,

Le bonheur du sage est partout.

Et puisqu'il faut du ton stoïque

Egayer la sévérité,

La ville, malgré ma critique

Et l'éloge du sort rustique,

Reverra mon cœur enchanté ;

Dans ses caprices agréables,

Et dans son brillant le plus faux,

Paris a des charmes semblables

A ces coquettes adorables

Qu'on aime avec tous leurs défauts.

Mais quoi ! tandis que ma pensée, Plus légère que le zéphir.

Folâtre à la fois et sensée, Vole sur l'aile du Plaisir, Dieux! quelle nouvelle senne Subitement clans l'univers Vient "lacer mon âme alarra Et quelle main de feux armée Lance la foudre sur mes vers? Sur un char funèbre portée, D< s Grâces en deuil escortée.

La Renommée en ce moment M'apprend que la Parque inhumaine, Sur les i listes bords de la Seine Vient de plonger au monument

Epitres. 2J7.

Des mortels le plus adorable l, L'ami de tout heureux talent Et de tout ce qui vit d'aimable, Le dieu même du sentiment, Et l'oracle de l'agrément.

O toi, mon guide et mon modèle, Durable objet de ma douleur, Toi qui, malgré la mort cruelle, Respires encor dans mon cœur, Illustre Ariste, ombre immortelle, Ah ! si, du séjour de nos dieux, Si, de ces brillantes retraites Où tes mânes ingénieux Charment les ombres satisfaites Des Sévignés, des La Fayettes, Des Vendômes et des Chaulieux,

Tu daignes, sensible à nos rimes,

Abaisser tes regards sublimes Sur le deuil de ces tristes lieux;

Et si, de l'éternel silence

Traversant le vaste séjour,

Un dieu te porte dans. ce joui- La voix de ma reconnoissance;

Pardonne au légitime effroi,

Au sombre ennui qui fond sur moi,

Si dans les fastes de mémoire

Je ne trace point à ta gloire

Des vers immortels comme toi.

Moi qui voudrais en traits de fiamme

i. L'évùque de Luçon.

274 Poésies de Gresset.

Graver aux yeux de l'avenir

Ma tendresse et ton souvenir,

Comme ils resteront dans mon âme

Gravés jusqu'au dernier soupir,

J'irois dans le temple des Grâces

Laisser d'ineffaçables traces

De cette sensible bonté,

L'amour, le charme de notre âge,

Ou, pour en dire davantage,

L'éloge de l'humanité;

Mais à travers les voiles sombres

Quand je te cherche dans les ombres,

Dans le silence du tombeau,

Puis-je soutenir le pinceau ?

Que les beaux-arts, que le Portique,

Que tout l'empire poétique

Où souvent tu dictas des lois

Avec la Seine inconsolable

Pleurent une seconde fois

La perte trop irréparable

I t'Aristippe, d'Anacréon,

I PAtticus et de Fénelon ;

Pour moi, de ma douleur profonde

Trop pénétré pour la chanter,

N'admirant plus rien en ce monde

Où je ne puis plus t'écouter,

Sur l'urne qui contient ta cendre,

Et que je viens baigner de pleurs,

Chaque printemps je veux répandre

Le tribut des premières fleurs;

Et puisqu'enfin je perds le maître

Epltres.

Oui du vrai beau m'eût fait connoîtiv Les mystères les plus secrets, Je vais à tes sombres cyprès Suspendre ma lyre, et peut-être Pour ne la reprendre jamais.

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