CHANT DEUXIEME
Ox juge bien qu'étant à telle école Point ne manquoit du don de la parole L'oiseau disert ; hormis dans les repas, Tel qu'une nonne, il ne déparloit pas : Bien est-il vrai qu'il parloit comme un livre, Toujours d'un ton confit en savoir-vivre. J
11 n'étoit point de ces fiers perroquets"^ :J>r Que l'air du siècle a rendus trop coquets Et qui, siffles par des bouches mondaines. N'ignorent rien des vanités humaines.
Ver- Vert étoit un perroquet dévot, Une belle âme innocemment guidée; Jamais du mal il n'avoit eu l'idée, Ne disoit onc un immodeste mot :
Mais en revanche il savoit des cantiques. Des oremus, des colloques mystiques; Il disoit bien son benedicite, Et notre mire, et votre charité,
fer- Vert. i i
Il savoit même un peu de soliloque.
Et des traits fins de Marie Alacoque :
Il avoit eu dans ce docte manoir
Tous les secours qui mènent au savoir.
Il étoit là maintes filles savantes
Qui mot pour mot portoient dans leurs cerveaux
Tous les noëls anciens et nouveaux.
Instruit, formé par leurs leçons fréquentes,
Bientôt l'élève égala ses régentes;
De leur ton même adroit imitateur,
Il exprimoit la pieuse lenteur,
Les saints soupirs, les notes languissantes
Du chant des sœurs, colombes gémissantes :
Finalement Ver-Vert savoit par cœur
Tout ce que sait une mère de chœur.
Trop resserré dans les bornes d'un cloître,
Un tel mérite au loin se fit connoître ;
Dans tout Nevers, du matin jusqu'au soir,
Il n'étoit bruit que des scènes mignonnes
Du perroquet des bienheureuses nonnes;
De Moulins même on venoit pour le voir.
Le beau Ver-Vert ne bougeoit du parloir.
Sœur Mélanie, en guimpe toujours fine,
Portoit l'oiseau : d'abord aux spectateurs
Elle en faisoit admirer les couleurs,
Les agréments, la douceur enfantine;
Son air heureux ne manquoit point les cœurs;
Mais la beauté du tendre néophyte
N'étoit encor que le moindre mérite ;
On oublioit ces attraits enchanteurs
Dès que sa voix frappoit les auditeurs.
Poésies de Gresset.
Orné, rempli de saintes gentillesses
Que lui dictoient les plus jeunes professe-.
L'illustre oiseau commençoit son récit;
A chaque instant de nouvelles finesses
Des charmes neufs varioient son débit.
Eloge unique et difficile à croire
Pour tout parleur qui dit publiquement,
Xul ne dormoit dans tout son auditoire :
Quel orateur en pourroit dire autant?
On l'écoutoit, on vantoit sa mémoire :
Lui cependant, stylé parfaitement,
Bien convaincu du néant de la gloire,
Se rengorgeoit toujours dévotement,
Et triomphoit toujours modestement.
Quand il avoit débité sa science,
Serrant le bec, et parlant en cadence,
Il s'inclinoit d'un air sanctifié,
Et laissoit là son monde édifié.
Il n'avoit dit que des phrases gentilles,
Que des douceurs, excepté quelques mots
De médisance, et tels propos de filles,
Que par hasard il apprenoit aux grilles,
Ou que nos sœurs traitoient dans leur enclos.
Ainsi vivoit dans ce nid délectable,
En maître, en saint, en sage véritable,
Père Ver-Vert, cher à plus d'une Hébé,
Gras comme un moine, et non moins vénérable,
Beau comme un cœur, savant comme un abbé,
Toujours aimé, comme toujours aimable,
Civilisé, musqué, pincé, rangé;
Ver-Vert. \->
Heureux enfin s'il n'eût pas voyagé.
Mais vint ce temps d'affligeante mémoire, Ce temps critique où s'éclipsa sa gloire. O crime ! ô honte ! ô cruel souvenir ! Fatal voyage ! aux yeux de l'avenir Que ne peut-on en dérober l'histoire !
Ah ! qu'un grand nom est un bien dangereux ! Un sort caché fut toujours plus heureux. Sur cet exemple on peut ici m'en croire; Trop de talents, trop de succès flatteurs, Traînent souvent la ruine des mœurs.
Ton nom, Ver-Vert, tes prouesses brillantes, Ne furent point bornés à ces climats ; La renommée annonça tes appas, Et vint porter ta gloire jusqu'à Nantes. Là, comme on sait, la Visitation A son bercail de révérendes mères, Qui, comme ailleurs, dans cette nation A tout savoir ne sont pas les dernières, Par quoi, bientôt, apprenant des premières Ce qu'on disoit du perroquet vanté, Désir leur vint d'en voir la vérité.
Désir de fille est un feu qui dévore, Désir de nonne est cent fois pis encore. Déjà les cœurs s'envolent à Nevers; Voilà d'abord vingt têtes à l'envers Pour un oiseau. L'on écrit tout à l'heure En Nivernois à la supérieure, Pour la prier que l'oiseau plein d'attraits Soit pour un temps amené par la Loire ;
14 Poésies de Gressct.
Et que, conduit au rivage nantais, Lui-même il puisse y jouir de sa gloire, Et se prêter à de tendres souhaits.
La lettre part. Quand viendra la réponse ? Dans douze jours. Quel siècle jusque-là!
Lettre sur lettre, et nouvelle semonce : On ne dort plus; sœur Cécile en mourra.
Or à Nevers arrive enfin l'épître.
Grave sujet : on tient le grand chapitre: Telle requête effarouche d'abord.
Perdre Ver- Vert ! ô ciel ! plutôt la mort ! Dans ces tombeaux, sous ces tours isolées, Que ferons-nous si ce cher oiseau sort?
Ainsi parloient les plus jeunes voilées.
Dont le cœur vif, et las de son loisir,
S'ouvroit encore à l'innocent plaisir :
Et, dans le vrai, c'étoit la moindre chose
Que cette troupe, étroitement enclose,
A qui d'ailleurs tout autre oiseau manquoit,
Kùt pour le moins un pauvre perroquet.
L'avis pourtant des mères assistantes,
De ce sénat antiques présidentes.
Dont le vieux cœur aimoit moins vivement.
Fut d'envoyer le pupille charmant
Pour quinze jours ; car, en têtes prudente-.
Elles craignoienl qu'un refus obstiné
Ne les brouillât avec nos sœurs de Nantes :
Ainsi jugea l'État embéguiné.
Ver-Vert. 15
Après ce bill des miladys de l'ordre
Dans la commune arrive grand désordre :
Quel sacrifice ! y peut-on consentir?
Est-il donc vrai? dit la sœur Séraphine.
Quoi ! nous vivons, et Ver- Vert va partir !
D'une autre part la mère sacristine
Trois fois pâlit, soupire quatre fois,
Pleure, frémit, se pâme, perd la voix.
Tout est en deuil. Je ne sais quel présage
D'un noir crayon leur trace ce voyage ;
Pendant la nuit des songes pleins d'horreur
Du jour encor redoublent la terreur.
Trop vains regrets ! l'instant funeste arrive :
Jà tout est prêt sur la fatale rive ;
Il faut enfin se résoudre aux adieux,
Et commencer une absence cruelle :
Jà chaque sœur gémit en tourterelle,
Et plaint d'avance un veuvage ennuyeux.
Que de baisers au sortir de ces lieux
Reçut Ver-Vert ! Quelles tendres alarmes !
On se l'arrache, on le baigne de larmes ;
Plus il est près de quitter ce séjour,
Plus on lui trouve et d'esprit et de charmes.
Enfin pourtant il a passé le tour :
Du monastère avec lui fuit l'amour.
Pars, va, mon fils, vole où l'honneur t'appelle;
Reviens charmant, reviens toujours fidèle;
Que les zéphyrs te portent sur les flots,
Tandis qu'ici dans un triste repos
Je languirai, forcément exilée,
Sombre, inconnue, et jamais consolée :
Poésies de Gresset.
Pars, cher Ver-Vert, et dans ton heureux cours, Sois pris partout pour l'aîné des Amours. Tel fut l'adieu d'une nonnain poupine, Qui pour distraire et charmer sa langueur, Entre deux draps avoit à la sourdine Très souvent fait l'oraison dans Racine, Et qui, sans doute, auroit de très grand cœur Loin du couvent suivi l'oiseau parleur.
Mais c'en est fait, on embarque le drôle, Jusqu'il présent vertueux, ingénu, Jusqu'à présent modeste en sa parole :
Puisse son cœur, constamment défendu, Au cloître un jour rapporter sa vertu ! Quoi qu'il en soit, déjà la rame vole; Du bruit des eaux les airs ont retenti ; Un bon vent souffle, on part, on est parti.