‹ Poésies choisiesChapitre 23 sur 36 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Le lendemain matin, deux pêcheurs du village, Passant près de l’endroit, trouvèrent sur la plage Les seuls restes épars de ce drame émouvant.

Ou planta sur la rive une croix ignorée,

Et 1 on dit que le soir une mère éplorée ù ieviut pleurer bien souvent.

Et depuis lors, la nuit, sur la vague dormante, On voit courir, dit-on, une torclie fumante Projetant sur les flots comme un long filet d’or Est-ce l’enfant des bois qui pleure sa victime ? Est-ce l’ange vengeur du crime ?

Nul mortel ne le sait encor !

LA FOEÊT CANADIENNE

C’est l’automne. Le vent balance Les ramilles, et par moments Interrompt le profond silence ” Qui plane sur les bois dormants.

Des flaques de lumière douce Tombant des feuillages touffus, Dorent les lichens et la mousse Qui croissent au pied des grands fûts.

De temps en temps, sur le rivage, Dans l’anse où va boire le daim, Un écho s’éveille soudain Au cri de quelque oiseau sauvage.

La mare sombre aux reflets clairs — Dont ont redoute les .approches — Caresse vaguement les roches De ses métalliques éclairs.

Et sur le sol, la fleur et l’herbe, Sur les arbres, sur les roseaux, Sur la croupe du mont superbe, Comme sur l’aile des oiseaux.

Sur les ondes, sur la fouillée, Brille d’un éclat qui s’éteint Une atmosphère ensoleillée : — C’est VEté de la St. Martin !

L’époque où les feuilles jaunies Où le ciel brode un reflet d’or Emaillent la forêt qui dort De leurs nuances infinies.

0 fauves parfums des forêts !

O deux calme des solitudes !

Qu’il fait bon, loin des multitudes, Rechercher vos âpres attraits !

Ouvrez-moi vos retraites fraîches !

A moi votre dôme vermeil,

Que transpercent comme des flèches Les tièdes rayons du soleil !

Je veux, dans vos sombres allées, Sous vos grands ormes chevelus, Songer aux choses envolées Sur l’aile des temps révolus.

Rêveur ému, sous votre ombrage, Oui, je veux souvent revenir, Pour évoquer le souvenir Et le fantôme d’un autre âge.

Aux profondeurs de vos taillis, Je veux lire votre poëme,

O mes belles forêts que j’aime !

Nobles forêts de mou pays !

Oui, j’irai voir si les vieux hêtres Savent ce que sont devenus Leurs rois d’alors, vos anciens maîtres, Les guerriers rouges aux flancs nus.

Vos troncs secs, vos buissons sans nombre Me diront s’ils n’ont pas jadis Souvent vu ramper dans leur ombre L’ombre de farouches bandits.

J’interrogerai la ravine Où semble se dresser encor Le tragique et sombre décor Des sombres drames qu’on devine.

La grotte aux humides parois Me dira les sanglants mystères De ces peuplades solitaires Qui s’y blottiront autrefois.

Je saurai des pins centenaires, Que la tempête a fait ployer, Le nom des tribus sanguinaires Dont ils abritaient le foyer.

J’irai, sur le bord des cascades, Demander aux rochers ombreux A quelles noires embuscades Servirent leurs flancs ténébreux

Je chercherai, dans les savanes, La trace des grands élans roux Que l’Iroqnois, l’œil en courroux, Chassait jadis en caravanes.

Enfin, quelque biche aux abois,

— Dans mou rêve où le tableau cliango, Fera surgir le type étrange De nos hardis Coureurs des bois.

Et — brise, écho, feuilles légères, Souples rameaux, fourrés secrets, Oiseaux chanteurs, molles fougères Qui bordez les sentiers discrets,

Bouleaux, sapins, chênes énormes, Débris caducs d’arbres géants,

Bocs moussus aux masses difformes Profoudeiu’s des antres béants,

Sommets que le vent décapite, Gorge aux imposantes rumeurs, Cataracte aux sourdes clameurs :

Tout ce qui dort, chante ou palpite

Dans ses souvenirs glorieux, La forêt entière drapée,

Me dira l’immense épopée De son passé mystérieux !

Mais, quand mon oreille attentive De tous ces bruits s’enivrera,

Tout près de moi retentira

Un sifflet de locomotive !

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