ODE, DITE PAR M. MOUNET-SULLY AU THÉÂTRE MUNICIPAL, LE 24 MAI 1 89O
lle est charmante et douce entre toutes les villes, Avec son vaste ciel, toujours vibrant et pur, Ses collines en fleurs pareilles à des îles Écloses de la terre et nageant dans l'azur.
Avec ce pic géant qui, comme un promontoire, Descend de l'horizon vers son golfe vermeil, Avec ses hauts jardins où l'homme semble boire Dans une coupe d'air un rayon de soleil,
Avec ses aqueducs, ses monuments antiques Que l'on voit rajeunir à la brise de Mai, Ses églises d'où sort le souffle des cantiques Comme pour rendre au Ciel son souffle parfumé;
Elle est charmante avec ses brunes jeunes filles Qui mêlent dans la nuit leur pas grave ou joyeux, Et qui laissent parfois sous leurs fines résilles Etinceler le noir diamant de leurs yeux!
La Paresse lui dit un jour : « La vie est brève, Prends ce qu'elle a de bon et sois, sous ton ciel bleu, La ville du plaisir, du sommeil et du rêve ; Hors cela, ne fais rien! » — Travaille! lui dit Dieu.
Elle a bien travaillé! La servante fidèle
N'a déserté jamais ni trahi la maison,
Et, depuis six cents ans, l'exemple est venu d'elle ;
Sa gloire, la voilà! Le maître avait raison.
Elle a dit aux penseurs, aux âmes inquiètes, Aux esprits, aux chercheurs libres de l'inconnu, Aux rêveurs, aux croyants, aux sages, aux poètes, Elle a dit : Accourez! — Rabelais est venu ;
Sentant les autres fleurs de son génie éclore Il oubliait ici Pantagruel un jour; Le doux Pétrarque vint, mais sans oublier Laure, Car on peut oublier le rire, non l'amour!
Demandez à vos murs d'où vient cette espérance, Cette soif de savoir qui nous tourmente ainsi, D'où vient ce souffle ardent qui passa sur la France, Les pierres de vos murs répondront : C'est d'ici !
0 noble ville! En vain les guerres, les ravages, Les haines, les terreurs, le vertige inhumain, Ébranlaient tes échos de leurs clameurs sauvages : Le bon semeur faisait dans tes champs son chemin;
Il semait dans ton sol la science féconde,
L'art, la foi, la vertu, germes de l'avenir,
Tout ce qui charme, honore ou console le monde,
Tout ce qu'on peut aimer, tout ce qu'on doit bénir!
Et nos pères alors, tous dignes de leur tâche, Les petits et les grands, les humbles, les fameux, Sans fatigue, sans peur, sans oubli, sans relâche, S'acharnaient au travail divin. — Faisons comme eux!
Vous le faites! Les fils ressemblent aux ancêtres, Le vieux temple est le même avec de jeunes prêtres, Les morts sur l'avenir ne ferment pas le sceau, Leur vie est un exemple et leur tombe un berceau ! Que notre gloire soit rivale de leur gloire. Par nos efforts jaloux honorons leur mémoire;
C'est la loi, c'est l'honneur de l'homme, que jamais
Ne s'éteigne le feu sacré sur les sommets,
Et pour alimenter la flamme universelle,
Que le plus humble même apporte une étincelle!
Les hommes les plus grands, les maîtres des destins,
Les êtres lumineux, rapprochés ou lointains,
Dans l'espace et le temps, soldat, poète, apôtre,
Surgissent, envieux noblement l'un de l'autre;
Rivalité sublime, à ton large flambeau
S'allume ce qu'ils ont d'éclatant et de beau ;
Pour chasser les erreurs, pour dissiper les voiles
Ils luttent, comme font entre elles les étoiles;
Ces astres, Onon, Saturne, Jupiter,
Répandent par torrents leurs flammes dans l'éther,
Afin que, dissipant l'obscurité première,
Cela fasse pour l'homme un peu plus de lumière!
0 penseurs, ô voyants, ô semeurs de rayons,
Brillez, brillez ainsi! Luttons, cherchons, croyons!
Resplendis à jamais, astre de l'espérance,
Et le monde dira : c'est bien toujours la France!
La France... Elle a voulu, dans sa fière équité, Rendre un auguste hommage à l'auguste cité; Et, pour honorer mieux ton travail, ton génie, Ta splendeur, — en ces jours de concorde bénie,
Digne d'avoir sa part de triomphe obtenu
Le premier citoyen de la France est venu !
Ils sont venus aussi, ces étrangers, nos hôtes,
Fronts d'artistes égaux aux têtes les plus hautes,
Savants, pâles d'avoir vu soudain, au milieu
De leurs rêves, la face immobile de Dieu!
Ils viennent saluer cette France qu'on aime
Pour son labeur immense, incessant et suprême;
Et rivaux généreux, ils viennent l'applaudir,
Sachant que tout grandit quand on la voit grandir !
— Travaillons donc pour elle ! Enfants, enfants, courage !
Tout pour elle, nos cœurs, nos bras forts à l'ouvrage,
Nos angoisses, nosdeuils, nos pleurs qu'on ne peut voir
Et nos frémissements qui lui font un espoir!
Tout pour elle! Toujours! toujours! Encore! encore!
Dites son nom au soir, à la nuit, à l'aurore,
A ce juste avenir qui ne l'oubliera pas ;
Veillez sur son sommeil ou marchez sur ses pas,
Et soyez tour à tour, jeunesse ardente et tendre,
A genoux pour l'aimer, debout pour la défendre !
BNSFjvî*
sJfej*C|
k.T/»i^JWr^l
[JÉ^.yi^U'J