ANTIQUITÉ BIBLIQUE
POEME
Et de là vient la coutume qui s'est toujours observée depuis en Israël,
Que toutes les filles d'Israël s'assemblent une fois l'année, pour pleurer la fille de Jephté de Galaad pendant quatre jours.
Juges, ch. XI, V. 39-40.
OILA ce qu'ont chanté les filles d'Israël, Et leurs pleurs ont coulé sur l'herbe du Carmel
— Jephté de Galaad a ravagé trois villes ; Abel ! la flamme a lui sur tes vignes fertiles ! Aroër sous la cendre éteignit ses chansons, Et Mennith s'est assise en pleurant ses moissons !
Tous les guerriers d'Ammon sont détruits, et leur terre Du Seigneur notre Dieu reste la tributaire. Israël est vainqueur, et par ses cris perçants Reconnaît du Très-Haut les secours tout-puissants.
A l'hymne universel que le désert répète Se mêle en longs éclats le son de la trompette, Et l'armée, en marchant vers les tours de Maspha, Leur raconte de loin que Jephté triompha.
Le peuple tout entier tressaille de la fête,
— Mais le sombre vainqueur marche en baissant la tête ;
Sourd à ce bruit de gloire, et seul, silencieux,
Tout à coup il s'arrête, il a fermé ses yeux.
Il a fermé ses yeux, car au loin, de la ville.
Les vierges, en chantant, d'un pas lent et tranquille,
Venaient ; il entrevoit le chœur religieux,
C'est pourquoi, plein de crainte, il a fermé ses yeux.
Il entend le concert qui s'approche et l'honore : La harpe harmonieuse et le tambour sonore. Et la lyre aux dix voix, et le Kinnor léger, Et les sons argentins du Nebel étranger.
Puis, de plus près, les chants, leurs paroles pieuses, Et les pas mesurés en des danses joyeuses, Et, par des bruits flatteurs, les mains frappant les mains. Et de rameaux fleuris parfumant les chemins.
Ses genoux ont tremblé sous le poids de ses armes ; Sa paupière s'entrouvre à ses premières larmes : C'est que, parmi les voix, le père a reconnu La voix la plus aimée à ce chant ingénu :
— « O vierges d'Israël ! ma couronne s'apprête La première à parer les cheveux de sa tête ; C'est mon père, et jamais un autre enfant que moi N'augmenta la famille heureuse sous sa loi. »
Et ses bras à Jephté donnés avec tendresse, Suspendant à son col leur pieuse caresse : « Mon père, embrassez-moi ! D'où naissent vos retards ? Je ne vois que vos pleurs et non pas vos regards.
« Je n'ai point oublié l'encens du sacrifice : J'oflrais pour vous hier la naissante génisse. Qui peut vous affliger? Le Seigneur n'a-t-il pas Renversé les cités au seul bruit de vos pas? ^
— *( C'est VOUS, hélas ! c'est vous, ma fille bien-aimée ? » Dit le père en rouvrant sa paupière enflammée ;
" Faut-il que ce soit vous ! ô douleurs des douleurs ! Que vos embrassements feront couler de pleurs !
« Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance; En échange du crime il vous faut l'innocence. C'est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux ! Je lui dois une hostie, ô ma fille ! et c'est vous ! »
— « Moi ! » dit-elle. Et ses yeux se remplirent de larmes. Elle était jeune et belle, et la vie a des charmes. Puis elle répondit ; < Oh ! si votre serment Dispose de mes jours, permettez seulement
'( Qu'emmenant avec moi les vierges mes compagnes, J'aille, deux mois entiers, sur le haut des montagnes, Pour la dernière fois, errante en liberté, Pleurer sur ma jeunesse et ma virginité !
« Car je n'aurai jamais, de mes mains orgueilleuses, Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses ; Vous n'aurez pas béni sa venue, et mes pleurs Et mes chants n'auront pas endormi ses douleurs ;
« Et, le jour de ma mort, nulle vierge jalouse Ne viendra demander de qui je fus l'épouse, Quel guerrier prend pour moi le cilice et le deuil : Et seul vous pleurerez autour de mon cercueil. »
Après ces mots, l'armée assise tout entière Pleurait, et sur son front répandait la poussière. Jephté sous un manteau tenait ses pleurs voilés ; Mais, parmi les sanglots, on entendit : " Allez. »
Elle inclina la tête et partit. Ses compagnes. Comme nous la pleurons, pleuraient sur les montagnes. Puis elle vint s'offrir au couteau paternel. — Voilà ce qu'ont chanté les filles d'Israël.
Écrit en 1820.
POEME
L'adultère attend le soir, et se dit : Aucun oeil ne me verra ; et il se cache le visage, car la lumière est pour lui comme la mort. Job, ch. XXIV, V. 15-17.
MON lit est parfumé d'aloès et de myrrhe ; L'odorant cinnamome et le nard de Palmyre Ont chez moi de l'Egypte embaumé les tapis. J'ai placé sur mon front et l'or et le lapis ; Venez, mon bien-aimé, m'enivrer de délices Jusqu'à l'heure où le jour appelle aux sacrifices : Aujourd'hui que l'époux n'est plus dans la cité, Au nocturne bonheur soyez donc invité ; Il est allé bien loin, » — C'était ainsi, dans l'ombre, Sur les toits aplanis et sous l'oranger sombre,
Qu'une femme parlait, et son bras abaissé Montrait la porte étroite à l'amant empressé. Il a franchi le seuil où le cèdre s'entr'ouvre, Et qu'un verrou secret rapidement recouvre ; Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris : >< Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris ! Votre fronf est semblable au lis de la vallée, De vos lèvres toujours la rose est exhalée : Que votre voix est douce et douces vos amours ! Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours !
— Non ; ma main veut tarir cette humide rosée Que l'air sur vos cheveux a longtemps déposée : C'est pour moi que ce front s'est glacé sous la nuit !
— Mais ce cœur est brûlant, et l'amour l'a conduit. Me voici devant vous, ô belle entre les belles ! Qu'importent les dangers? que sont les nuits cruelles Quand du palmier d'amour le fruit va se cueillir. Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?
— Oui... Mais d'où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?
— C'est un des fils d'Aaron qui sonne la prière. Eh quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser Consume nos amours qu'il peut seul apaiser, Qu'il vienne remplacer cette crainte farouche Et fermer au refus la pourpre de ta bouche !... »
On n'entendit plus rien, et les feux abrégés Dans les lampes d'airain moururent négligés.
Quand le soleil levant embrasa la campagne
Et les verts oliviers de la sainte montagne,
A cette heure paisible où les chameaux poudreux
Apportent du désert leur tribut aux Hébreux ;
Tandis que de sa tente ouvrant la blanche toile,
Le pasteur qui de l'aube a vu pâlir l'étoile
Appelle sa famille au lever solennel,
Et salue en ses chants le jour et l'Eternel ;
Le séducteur, content du succès de son crime.
Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.
Seule, elle reste assise, et son front sans couleur
Du remords qui s'approche a déjà la pâleur;
Elle veut retenir cette nuit, sa complice,
Et la première aurore est son premier supplice :
Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu,
S'étonna d'elle-même et douta de son Dieu.
Elle joignit les mains, immobile et muette,
Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète ;
Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs Montraient encor sa vie en montrant ses douleurs. Telle Sodome a vu cette femme imprudente Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente, Et, brûlant d'un seul feu deux peuples détestés, Eteignit leur palais dans des flots empestés : Elle voulut, bravant la céleste défense, Voir une fois encor les lieux de son enfance. Ou peut-être, écoutant un cœur ambitieux. Surprendre d'un regard le grand secret des cieux : Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile, Se fixe, elle pâlit sous un sel immobile, Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor, N'entendit plus ses pas qu'il écoutait encor.
Tel est le front glacé de la Juive infidèle.
Mais quel est cet enfant qui paraît auprès d'elle?
Il voit des pleurs, il pleure, et, d'un geste incertain,
Demande, comme hier, le baiser du matin.
Sur ses pieds chancelants il s'avance, et, timide.
De sa mère ose enfin presser la joue humide.
Qu'un baiser serait doux ! elle veut l'essayer ; Mais l'époux, dans le fils, la revient effrayer ; Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées, Du secret conjugal encore pénétrées, Où vient de retentir un amour criminel. Hélas ! elle rougit de l'amour maternel. Et tremble de poser, dans cette chambre austère, Sur une bouche pure une lèvre adultère. Elle voulut parler, mais les sons de sa voix, Sourds et demi-formés, moururent à la fois. Et sa parole éteinte et vaine fut suivie D'un soupir qui sembla le dernier de sa vie. Elle repousse alors son enfant étonné.
Tant la honte a rempli son cœur désordonné ! Elle entr'ouvre le seuil, mais là tombe abattue. Telle que de sa base une blanche statue.
Ce jour-là, des remparts, on voyait revenir
Un voyageur parti pour la ville de Tyr.
Sa suite et ses chevaux montraient son opulence ;
Guidés nonchalamment par le fer d'une lance,
Fléchissaient sous leur poids, et l'onagre rayé,
Et l'indolent chameau, par son guide effrayé ;
Et douze serviteurs, suivant l'étroite voie.
Courbaient leurs fronts brûlés sous la pourpre et la soie ;
Et le maître disait : « Maintenant Séphora
Cherche dans l'horizon si l'époux reviendra ;
Elle pleure, elle dit : « Il est bien loin encore !
Des feux du jour pourtant le désert se colore!
Et du côté de Tyr je ne l'aperçois pas. »
Mais elle va courir au-devant de mes pas ;
Et je dirai : ^ Tenez, livrez-vous à la joie !
Ces présents sont pour vous, et la pourpre et la soie.
Et les moelleux tapis, et l'ambre précieux.
Et l'acier des miroirs que souhaitaient vos yeux. »
Voilà ce qu'il disait, et de Sion la sainte
Traversait à grands pas la tortueuse enceinte.
Tout Juda cependant aux fêtes introduit, Vers le temple, en courant, se pressait à grand bruit Les vieillards, les enfants, les femmes affligées, Dans les longs repentirs et les larmes plongées.
Et celles que frappait un mal secret et lent, Et l'aveugle aux longs cris, et le boiteux tremblant, Et le lépreux impur, le dégoût de la terre. Tous, de leurs maux guéris racontant le mystère, Aux pieds de leur Sauveur l'adoraient prosternés. Lui, né dans les douleurs, roi des infortunés. D'une féconde main prodiguait les miracles, Et de sa voix sortait une source d'oracles : De la vie avec l'homme il partageait l'ennui. Venait trouver le pauvre et s'égalait à lui. Quelques hommes, formés à sa divine école. Nés simples et grossiers, mais forts de sa parole, Le suivaient lentement, et son front sérieux Portait les feux divins en bandeaux glorieux.
Par ses cheveux épars une femme entraînée, Qu'entoure avec clameur la foule déchaînée. Paraît : ses yeux brûlants au Ciel sont dirigés. Ses yeux, car de longs fers ses bras nus sont chargés. Devant le Fils de l'Homme on l'amène en tumulte Puis, provoquant l'erreur et méditant l'insulte.
Les Scribes assemblés s'avancent, et l'un d'eux :
'< Maître, dit-il, jugez de ce péché hideux ;
Cette femme adultère est coupable et surprise :
Que doit faire Israël de la loi de Moïse? »
Et l'épouse infidèle attendait, et ses yeux
Semblaient chercher encor quelqu'autre dans ces lieux :
Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire
S'appelait, la montrait : ■ C'est la femme adultère !
Lapidez-la : déjà le séducteur est mort ! ■
Et la femme pleura. — Mais le juge d'abord :
« Qu'un homme d'entre vous, dit-il, jette une pierre :
S'il se croit sans péché, qu'il jette la première ! »
Il dit, et, s'écartant des mobiles Hébreux,
Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,
Son doigt mystérieux, sur l'arène légère.
Ecrivait une langue aux hommes étrangère,
En caractères saints dans le Ciel retracés...
Quand il se releva, tous s'étaient dispersés.
Écrit en 1819.