LE BAIN D'UNE DAME ROMAINE
UNE Esclave d'Egypte, au teint luisant et noir, Lui présente, à genoux, l'acier pur du miroir ; Pour nouer ses cheveux, une Vierge de Grèce Dans le compas d'Isis unit leur double tresse ; Sa tunique est livrée aux Femmes de Milet, Et ses pieds sont lavés dans un vase de lait. Dans l'ovale d'un marbre aux veines purpurines L'eau rose la reçoit ; puis les Filles latines, Sur ses bras indolents versant de doux parfums. Voilent d'un jour trop vif les rayons importuns,
Et SOUS les plis épais de la pourpre onctueuse La lumière descend molle et voluptueuse : Quelques-unes, brisant des couronnes de fleurs, D'une hâtive main dispersent leurs couleurs, Et, les jetant en pluie aux eaux de la fontaine, De débris embaumés couvrent leur souveraine, Qui, de ses doigts distraits touchant la lyre d'or, Pense au jeune Consul, et, rêveuse, s'endort.
Le 20 mai 1817.
POEME
Yo amo mas a tu amor que a tu vida.
Proverbe espagnol.
J'aime mieux ton amour que ta vie.
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ST-CE la Volupté qui, pour ses doux mystères, Furtive, a rallumé ces lampes solitaires ? La gaze et le cristal sont leur pâle prison. Aux souffles purs d'un soir de l'ardente saison S'ouvre sur le balcon la moresque fenêtre ; Une aurore imprévue à minuit semble naître, Quand la lune apparaît, quand ses gerbes d'argent Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant ;
Les deux clartés à l'œil offrent partout leurs pièges, Caressent mollement le velours bleu des sièges, La soyeuse ottomane où le livre est encor, La pendule mobile entre deux vases d'or, La Madone d'argent, sous des roses cachée. Et sur un lit d'azur une beauté couchée.
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Oh ! jam^ais dans Madrid un noble cavalier
Ne verra tant de grâce à plus d'art s'allier ;
Jamais pour plus d'attraits, lorsque la nuit commence,
N'a frémi la guitare et langui la romance ;
Jamais dans nulle église on ne vit plus beaux yeux
Des grains du chapelet se tourner vers les cieux ;
Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre
On n'admira jamais plus belles mains d'albâtre
Sous la mantille noire et ses paillettes d'or,
Applaudissant, de loin, l'adroit toréador.
Mais, ô vous ! qu'en secret nulle œillade attentive Dans ses rayons brillants ne chercha pour captive,
Jeune foule d'amants, Espagnols à l'œil noir, Si sous la perle et l'or vous l'adoriez le soir, Qui de vous ne voudrait (dût la dague andalouse Le frapper au retour de sa pointe jalouse) Prosterner ses baisers sur ces pieds découverts, Ce col, ce sein d'albâtre, à l'air nocturne ouverts. Et ces longs cheveux noirs tombant sur son épaule. Comme tombe à ses pieds le vêtement du saule ?
Dolorida n'a plus que ce voile incertain.
Le premier que revêt le pudique matin
Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre.
L'amour ose enlever d'une main idolâtre.
Ses bras nus à sa tête offrent un mol appui.
Mais ses yeux sont ouverts, et bien du temps a fui
Depuis que, sur l'émail, dans ses douze demeures.
Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures.
Que fait-il donc, celui que sa douleur attend ?
Sans doute il n'aime pas, celui qu'elle aime tant.
A peine chaque jour l'épouse délaissée
Voit un baiser distrait sur sa lèvre empressée
Tomber seul, sans l'amour ; son amour cependant S'accroît par les dédains et souffre plus ardent.
Près d'un constant époux, peut-être, ô jeune femme !
Quelque infidèle espoir eût égaré ton âme ;
Car l'amour d'une femme est semblable à l'enfant
Qui, las de ses jouets, les brise triomphant,
Foule d'un pied volage une rose immobile.
Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débile.
Pourquoi Dolorida seule en ce grand palais. Où l'on n'entend, ce soir, ni le pied des valets. Ni, dans la galerie et les corridors tristes. Les enfantines voix des vives caméristes?
Trois heures cependant ont lentement sonné ; La voix du temps est triste au cœur abandonné ; Ses coups y réveillaient la douleur de l'absence. Et la lampe luttait ; sa flamme sans puissance Décroissait inégale, et semblait un mourant Qui sur la vie encor jette un regard errant.
A ses yeux fatigués tout se montre plus sombre, Le crucifix penché semble agiter son ombre : Un grand froid la saisit ; mais les fortes douleurs Ignorent les sanglots, les soupirs et les pleurs : Elle reste immobile, et, sous un air paisible. Mord, d'une dent jalouse, une main insensible.
Que le silence est long ! Mais on entend des pas ! La porte s'ouvre, il entre : elle ne tremble pas ! Elle ne tremble pas, à sa pâle figure Qui de quelque malheur semble traîner l'augiu-e ; Elle voit sans effroi son jeune époux, si beau, Marcher jusqu'à son lit comme on marche au tombeau. Sous les plis du manteau se courbe sa faiblesse ; Même sa longue épée est un poids qui le blesse. Tombé sur ses genoux, il parle à demi-voix :
« — Je viens te dire adieu ; je me meurs, tu le vois, Dolorida, je meurs ! une flamme inconnue. Errante, est de mon sang jusqu'au cœur parvenue.
Mes pieds sont froids et lourds, mon œil est obscurci ; Je suis tombé trois fois en revenant ici. Mais je voulais te voir ; mais quand l'ardente fièvre Par des frissons brûlants a fait trembler ma lèvre, J'ai dit : Je vais mourir ; que la fin de mes jours Lui fasse au moins savoir qu'absent j'aimais toujours. Alors je suis parti, ne demandant qu'une heure Et qu'un peu de soutien pour trouver ta demeure. Je me sens plus vivant à genoux devant toi,
— Pourquoi mourir ici, quand vous viviez sans moi ?
— O cœur inexorable ! oui, tu fus offensée ! Mais écoute mon souffle, et sens ma main glacée ; Viens toucher sur mon front cette froide sueur ; Du trépas dans mes yeux vois la terne lueur. Donne, oh ! donne une main ; dis mon nom. Fais entendre Quelque mot consolant, s'il ne peut être tendre.
Des jours qui m'étaient dus je n'ai pas la moitié ;
Laisse en aller mon âme en rêvant ta pitié !
Hélas ! devant la mort montre un peu d'indulgence !
— La mort n'est que la mort et n'est pas la vengeance.
— O Dieux ! si jeune encor ! tout son cœur endurci ! Qu'il t'a fallu souffrir pour devenir ainsi !
Tout mon crime est empreint au fond de ton langage,
Faible amie, et ta force horrible est mon ouvrage.
Mais viens, écoute-moi, viens, je mérite et veux
Que ton âme apaisée entende mes aveux.
Je jure, et tu le vois, en expirant, ma bouche
Jure devant ce Christ qui domine ta couche,
Et si par leur faiblesse ils n'étaient pas liés.
Je lèverais mes bras jusqu'au sang de ses pieds ;
Je jure que jamais mon amour égarée
N'oublia loin de toi ton image adorée ;
L'infidélité même était pleine de toi,
Je te voyais partout entre ma faute et moi,
Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmes
Plus touchants par mon crime et plus beaux par tes larmes.
Séduit par ces plaisirs qui durent peu de temps.
Je fus bien criminel ; mais, hélas ! j'ai vingt ans.
— T'a-t-elle vu pâlir ce soir dans tes souffrances?
— J'ai vu son désespoir passer tes espérances.
Oui, sois heureuse, elle a sa part dans nos douleurs ; Quand j'ai crié ton nom, elle a versé des pleurs ;
Car je ne sais quel mal circule dans mes veines ; Mais je t'invoquais seule avec des plaintes Vciines. J'ai cru d'abord mourir et n'avoir pas le temps D'appeler ton pardon siu* mes derniers instants. Oh ! parle ; mon cœiir fuit ; quitte ce dur langage ; Qu'un regard... Mais quel est ce blanchâtre breuvage Que tu bois à longs traits et d'iui air insensé?
— Le reste du poison qu'hier je t'ai versé. »
Écrit en 1823, dans les Pyrénées.
SUIVI du Suicide impie, A travers les pâles cités, Le Malheur rôde, il nous épie, Près de nos seuils épouvantés.
Alors il demande sa proie ; La jeunesse, au sein de la joie, L'entend, soupire et se flétrit ; Comme au temps où la feuille tombe.
Le vieillard descend dans la tombe, Privé du feu qui le nourrit.
Où fuir? Sur le seuil de ma porte
Le Malheur, un jour, s'est assis ;
Et depuis ce jour je l'emporte
A travers mes jours obscurcis.
Au soleil, et dans les ténèbres,
En tous lieux ses ailes funèbres
Me couvrent comme un noir manteau ;
De mes douleurs ses bras avides
M'enlacent ; et ses mains livides
Sur mon cœur tiennent le couteau.
J'ai jeté ma vie aux délices.
Je souris à la volupté ;
Et les insensés, mes complices.
Admirent ma félicité.
Moi-même, crédule à ma joie,
J'enivre mon cœur, je me noie
Aux torrents d'un riant orgueil ;
Mais le Malheur devant ma face
A passé : le rire s'efface,
Et mon front a repris son deuil.
En vain je redemande aux fêtes Leurs premiers éblouissements,
De mon cœur les molles défaites
Et les vagues enchantem.ents :
Le spectre se mêle à la danse ;
Retombant avec la cadence,
Il tache le sol de ses pleurs,
Et de mes yeux trompant l'attente.
Passe sa tête dégoûtante
Parmi des fronts ornés de fleurs.
Il me parle dans le silence.
Et mes nuits entendent sa voix ; Dans les arbres il se balance Quand je cherche la paix des bois.
Près de mon oreille il soupire ; On dirait qu'un mortel expire :
Mon cœur se serre épouvanté.
Vers les astres mon œil se lève, Mais il y voit pendre le glaive De l'antique fatalité.
Sur mes mains ma tête penchée Croit trouver l'innocent sommeil.
Mais, hélas ! elle m'est cachée, Sa fleur au calice vermeil.
Pour toujours elle m'est ravie, La douce absence de la vie ; Ce bain qui rafraîchit les jours, Cette mort de l'âme affligée, Chaque nuit à tous partagée.
Le sommeil m'a fui pour toujours.
Ah ! puisqu'une éternelle veille Brûle mes yeux toujours ouverts.
Viens, ô Gloire ! ai-je dit ; réveille Ma sombre vie au bruit des vers.
Fais qu'au moins mon pied périssable Laisse une empreinte sur le sable.
La Gloire a dit ; < Fils de douleur.
Où veux-tu que je te conduise ?
Tremble ; si je t'immortalise, J'immortalise le Malheur, )j
Malheur ! oh ! quel jour favorable De ta rage sera vainqueur?
Quelle main forte et secourable Pourra t'arracher de mon cœur.
Et dans cette fournaise ardente.
Pour moi noblement imprudente,
N'hésitant pas à se plonger, Osera chercher dans la flamme, Avec force y saisir mon âme, Et l'emporter loin du danger?
Ecrit en 1820.
POEME