A M. ANTONY DESCHAMPS
POEME DU XVr SIECLE
Le 24 du mesme mois s'exploita l'exécution tant souhaitée, qui deliura la chrestienté d'un certain nombre de pestes, au moyen desquelles le diable se faisoit fort de la destruire, attendu que deux ou trois qui en reschappèrent font encore tant de mal. Ce iour apporta merueilleux allégement et soûlas à l'Eglise.
La vraye et entière histoire des troubles, par Le Frère, de Laval.
ARQUEBUSIERS ! chargez ma coulevrine !
Les lansquenets passent ! sur leur poitrine Je vois enfin la croix rouge, la croix Double, et tracée avec du sang, je crois ! Il est trop tard ; le bourdon Notre-Dame Ne m'avait donc éveillé qu'à demi?
Nous avons bu trop longtemps, sur mon âme ! » Mais nous buvions à saint Barthélemi.
« Donnez une épée, Et la mieux trempée, Et mes pistolets, Et mes chapelets. Déjà le jour brille Sur le Louvre noir ; On va tout savoir :
— Dites à ma fille De venir tout voir, »
Le Baron parle ainsi par la fenêtre ;
C'est bien sa voix qu'on ne peut méconnaître ;
Courez, Varlets, Echansons, Ecuyers.
Suisses, Piqueux, Page, Arbalétriers !
Voici venir madame Marie-Anne,
Elle descend l'escalier de la tour,
Jusqu'aux pavés baissez la pertuisane,
Et que chacun la salue à son tour.
Une haquenée Kst seule amenée, Tant elle a d'effroi Du noir palefroi.
Mais son père monte Le beau destrier, Ferme à l'étrier :
« N'avez-vous pas honte, Dit-il, de crier !
« Vous descendez des hauts barons, ma mie ; Dans ma lignée, on note d'infamie Femme qui pleure, et ce, par la raison Qu'il en peut naître un lâche en ma maison. Levez la tête et baissez votre voile.
Partons. Varlets, faites sonner le cor.
Sous ce brouillard la Seine me dévoile Ses flots rougis... Je veux voir plus encor.
« La voyez-vous croître La tour du vieux cloître ?
Kt le grand mur noir Du royal manoir?
Entrons dans le Louvre.
Vous tremblez, je croi, Au son du beffroi?
La fenêtre s'ouvre, Saluez le Roi. "
Le vieux Baron, en signant sa poitrine, Va visiter la reine Catherine ; Sa fille reste, et dans la cour s'assied ; Mais sur un corps elle heurte son pied : — '( Je vis encor, je vis encor, madame ; Arrêtez-vous et donnez-moi la main ; En me sauvant, vous sauverez mon âme ; Car j'entendrai la messe dès demain. »
— « Huguenot profane, Lui dit Marie-Anne, Sur ton corselet Mets mon chapelet.
Tu prieras la Vierge, Je prierai le roi.
Prends ce palefroi.
Surtout prends un cierge, Et viens avec moi. »
Marie ordonne à tout son équipage De l'emporter dans le manteau d'un page, Lui fait ôter ses baudriers trop lourds, Jette sur lui sa cape de velours, Attache un voile avec une relique Sur sa blessure, et dit sans s'émouvoir : « Ce gentilhomme est un bon catholique, Et dans l'église il vous le fera voir, »
Murs de Saint-Eustache !
Quel peuple s'attache A vos escaliers, A vos noirs piliers, Traînant sur la claie Des morts sans cercueil, La fureur dans l'œil.
Et formant la haie De l'autel au seuil?
Dieu fasse grâce à l'année où nous sommes ! Ce sont vraiment des femmes et des hommes ; Leur foule entonne un Te Deum en chœur, Et dans le sang trempe et dévore un cœur. Cœur d'Amiral arraché dans la rue.
Cœur gangrené du schisme de Calvin, On boit, on mange, on rit : la foule accrue Se l'offre et dit : C'est le pain et le Vin,
Un moine qui masque Son front sous un casque Lit au maître-autel Le livre immortel ; Il chante au pupitre, Et sa main trois fois, En faisant la croix, Jette sur 1 epître Le sang de ses doigts.
« Place ! dit-il ; tenons notre promesse
D'épargner ceux qui viennent à la messe.
Place ! je vois arriver deux enfants : •
Ne tuez pas encor, je le défends ;
Tant qu'ils sont là, je les ai sous ma garde.
Saint-Paul a dit : " Le Temple est fait pour tous. >•
Chacun son lot, le dedans me regarde ;
Mais, une fois dehors, ils sont à vous.
— '< Je viens sans mon père, Mais en vous j'espère (Dit Anne deux fois D'une faible voix) ; Il est chez la Reine ; Moi, j'accours ici Demander merci Pour ce capitaine Qui vous prie aussi, »
Le blessé dit : < Il n'est plus temps, madame ; Mon corps n'est pas sauvé, mais bien mon âme, Si vous voulez ; donnez-moi votre main. Et je mourrai catholique et romain ; Epousez-moi, je suis duc de Soubise ; Vous n'aurez pas à vous en repentir :
C'est pour un jour. Hélas ! dans votre église Je suis entré, mais pour n'en plus sortir.
" Je sens fuir mon âme !
Etes- VOUS ma femme ? " — '< Hélas ! dit-elle, oui, " Se baissant vers lui.
Un mot les marie. Ses yeux, par l'effort D'un dernier transport, Regardent Marie, Puis il tombe mort.
Ce fut ainsi qu'Anne devint Duchesse :
Elle donna le fief et sa richesse A l'ordre saint des frères de Jésus, Et leur légua ses propres biens en sus. Un faible corps qu'un esprit troublé ronge Résiste un peu, mais ne vit pas longtemps : Dans le couvent des Nonnes, en Saintonge, Elle mourut vierge et veuve à vingt ans.
Écrit à la Briche, en Beauce. Mai 1828.
POEME
QU'IL est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé.
Quand les branches d'arbre sont noires, Quand la neige est épaisse, et charge un sol glacé ! Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s'élance, Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher L'immobile corbeau sur l'arbre se balance. Comme la girouette au bout du long clocher !
Ils sont petits et seuls, ses deux pieds dans la neige. Derrière les vitraux dont l'azur le protège, Le Roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir, Car il craint sa colère et surtout son pouvoir.
De cheveux longs et gris son front brun s'environne, Et porte en se ridant le fer de la couronne ; Sur l'habit dont la pourpre a peint l'ample velours. L'empereur a jeté la lourde peau d'un ours.
Avidement courbé, sur le sombre vitrage Ses soupirs inquiets impriment un nuage. Contre un marbre frappé d'un pied appesanti, Sa sandale romaine a vingt fois retenti.
Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule? Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule ? C'est le page Eginard, qu'à ses genoux le jour Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour.
Doucement son bras droit étreint un cou d'ivoire.
Doucement son baiser suit une tresse noire,
Et la joue inclinée, et ce dos où les lis
De l'hermine entourés sont plus blancs que ses plis.
Il retient dans son cœur une craintive haleine, Et de sa dame ainsi pense alléger la peine, Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds Qui, dans ses mains, ce soir, dormiront essuyés ;
Lorsqu'arrêtée Emma vante sa marche sûre. Lève un front caressant, sourit et le rassure, D'un baiser mutuel implore le secours, Puis repart chancelante et traverse les cours.
Mais les voix des soldats résonnent sous les voûtes. Les hommes d'armes noirs en ont fermé les routes ; Eginard, échappant à ses jeunes liens, Descend des bras d'Emma, qui tombe dans les siens.
Un grand trône ombragé des drapeaux d'Allemagne De son dossier de pourpre entoure Charlemagne. Les douze pairs debout sur ses larges degrés Y font luire l'orgueil des lourds manteaux dorés.
Tous posent un bras fort sur une longue épée. Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée ;
Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus La gothique devise autour des rois vaincus.
Sous les triples piliers des colonnes moresques, En cercle sont placés des soldats gigantesques, Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs, Laisse à peine entrevoir les yeux étincelants.
Tous deux joignant les mains, à genoux sur la pierre, L'un pour l'autre en leur cœur cherchant une prière, Les beaux enfants tremblaient, en abaissant leur front Tantôt pâle de crainte ou rouge de l'affront.
D'un silence glacé régnait la paix profonde. Bénissant en secret sa chevelure blonde. Avec un lent effort, sous ce voile, Eginard Tente vers sa maîtresse un timide regard.
Sous l'abri de ses mains Emma cache sa tête, Et, pleurant, elle attend l'orage qui s'apprête : Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux A travers ses beaux doigts un jour audacieux.
L'empereur souriait en versant une larme, Qui donnait à ses traits un ineffable charme ; Il appela Turpin, levêque du palais, Et d'une voix très douce il dit : " Bénissez-les, »
Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires.
Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbre sont noires.
Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !
POEME
J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois. Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille. Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré ! Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des Paladins antiques.
O montagnes d'azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons. Dont le front est de glace et le pied de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit ; A ces chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher. Se suspend immobile au sommet du rocher. Et la cascade unit, dans une chute immense. Son éternelle plainte aux chants de la romance.
Ames des Chevaliers, revenez-vous encor?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor? Roncevaux ! Roncevaux ! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. Il reste seul debout, Olivier près de lui ; L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore, <( Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;
« Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents. " Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrénées Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées. »
— '< Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. » Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
— « Merci, cria Roland ; tu m'as fait un chemin, » Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main. Sur le roc affermi comme un géant s'élance.
Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées. De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; Le vin français coulait dans la coupe étrangère ; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin, disait, tenant les saintes amulettes :
' Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ; Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu, Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes,
« Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. » Ici l'on entendit le son lointain du Cor, —
L'Empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière,
'< Entendez-vous? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron qui parle avec sa Fée, »
Et l'Empereur poursuit ; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe. Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge,
« Malheur ! c'est mon neveu ! malheur ! car, si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant. Arrière, chevaliers, repassons la montagne! Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne ! »
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux ; L'écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore, A l'horizon lointain fuit l'étendard du More,
— '< Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent ?
— J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;
Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d'ivoire, Son âme en s'exhalant nous appela deux fois, ■
Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois !
Écrit à Pau, en 1825.
POEME
LA harpe tremble encor et la flûte soupire, Car la Walse bondit dans son sphérique empire, Des couples passagers éblouissent les yeux, Volent entrelacés en cercle gracieux, Suspendent des repos balancés en mesure. Aux reflets d'une glace admirent leur parure. Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant, Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant. La danseuse, enivrée aux transports de la fête. Sème et foule en passant les bouquets de sa tête.
Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant. Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.
Courez, jeunes beautés, formez la double danse.
Entendez-vous l'archet du bal joyeux, Jeunes beautés? Bientôt la légère cadence Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.
Dansez, et couronnez de fleurs vos fronts d'albâtre ;
Liez au blanc muguet l'hyacinthe bleuâtre.
Et que vos pas moelleux, délices d'un amant.
Sur le chêne poli glissent légèrement ;
Dansez, car dès demain vos mères exigentes
A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;
L'aiguille détestée aura fui de vos doigts,
Ou, de la mélodie interrompant les lois,
Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,
Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;
Demain, sous l'humble habit du jour laborieux,
Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ;
Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile, De ses simples discours le sens clair et facile ; Loin du papier noirci, votre esprit égaré. Partant, seul et léger, vers le Bal adoré. Laissera de vos yeux l'indécise prunelle Recommencer vingt fois une page éternelle. Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit. Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !
Le signal est donné, l'archet frémit encore :
Elancez-vous, liez ces pas nouveaux Que l'Anglais inventa, nœuds chers à Terpsichore, Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.
Dansez, un soir encore usez de votre vie : L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ; A l'orchestre brillant le silence fatal Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal. Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères, Vous saurez du berceau les angoisses amères :
Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé,
Adieu, plaisir, long voile à demi relevé.
Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,
Et le soir, en passant, les riantes conquêtes
Sous les ormes, le soir, aux heures de l'amour,
Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.
Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes
Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes
Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,
Et dont le souvenir dans les songes renaît.
Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,
La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.
Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix.
Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.
Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;
Que votre main touche une heureuse main, Et que vos pieds savants à leur place première Reviennent, balancés dans leur double chemin.
Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !
De votre jeune empire auront fui les chimères ;
Rien n'occupera plus vos cœurs désenchantés,
Que des rêves d'amour bien vite épouvantés,
Et le regret lointain de ces fraîches années
Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées
Que la rose et l'œillet, l'honneur de votre front ;
Et du temps indompté lorsque viendra l'affront.
Quelles seront alors vos tardives alarmes ?
Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,
Les larmes à présent, doux trésor des amours.
Les larmes, contre l'âge inutile secours :
Car les ans maladifs, avec un doigt de glace.
Des chagrins dans vos cœurs auront marqué la place,
La morose vieillesse... O légères beautés !
Dansez, multipliez vos pas précipités.
Et dans les blanches mains les mains entrelacées,
Et les regards de feu, les guirlandes froissées.
Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs.
Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.
Paris, 1818.
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POEME
C'ÉTAIT une des nuits qui des feux de l'Espagne Par des froids bienfaisants consolent la campagne ; L'ombre était transparente, et le lac argenté Brillait à l'horizon sous un voile enchanté ; Une lune immobile éclairait les vallées, Où des citronniers verts serpentent les allées ; Des milliers de soleils, sans offenser les yeux, Tels qu'une poudre d'or, semaient l'azur des cieux. Et les monts inclinés, verdoyante ceinture Qu'en cercles inégaux enchaîna la nature.
De leurs dômes en fleurs étalaient la beauté, Revêtus d'un manteau bleuâtre et velouté. Mais aucun n'égalait, dans sa magnificence, Le Mont Serrât, paré de toute sa puissance : Quand des nuages blancs sur son dos arrondi Roulaient leurs flots chassés par le vent du midi. Les brisant de son front, comme un nageur habile, Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile ; Tantôt un piton noir, seul dans le firmament, Tel qu'un fantôme énorme, arrivait lentement ; Tantôt un bois riant, sur une roche agreste, S'éclairait, suspendu comme une île céleste. Puis enfin, des vapeurs délivrant ses contours. Comme une forteresse au milieu de ses tours. Sortait le pic immense : il semblait à ses plaines Des vents frais de la nuit partager les haleines ; Et l'orage indécis, murmurant à ses pieds. Pendait encor d'en haut sur les monts effrayés.
En spectacles pompeux la nature est féconde :
Mais l'homme a des pensers bien plus grands que le monde.
Quelquefois tout un peuple endormi dans ses maux
S'éveille, et, saisissant le glaive des hameaux.
Maudissant la révolte impure et tortueuse,
Élève tout à coup sa voix majestueuse :
Il redemande à Dieu ses autels profanés,
Il appelle à grands cris ses Rois emprisonnés ;
Comme un tigre, il arrache, il emporte sa chaîne ;
Il s'élève, il grandit, il s'étend comme un chêne.
Et de ses mille bras il couvre en liberté
Les sillons paternels du sol qui l'a porté.
Ainsi, terre indocile, à ton Roi seul constante,
Vendée, où la chaumière est encore une tente.
Ainsi de ton Bocage aux détours meurtriers
Sortirent en priant les paysans guerriers :
Ainsi, se relevant, l'infatigable Espagne
Fait sortir des héros du creux de la montagne.
Sur des rochers, non loin de ces antres sacrés. Où Pelage appela les Goths désespérés, D'où sort toujours la gloire, et qui gardent encore, Hélas ! les os français mêlés à ceux du More,
Au-dessus de la nue, au-dessus des torrents, Viennent de s'assembler les montagnards errants. La pourpre du réseau dont leur front s'environne Forme autour des cheveux une mâle couronne, Et la corde légère, avec des nœuds puissants, S'est tressée en sandale à leurs pieds bondissants. Le silence est profond dans la foule attentive ; Car la hache pesante, avec la flamme active, D'un chêne que cent ans n'ont pas su protéger Ont fait pour leur prière un autel passager.
Là ce chef dont le nom sème au loin l'épouvante
Dépose devant Dieu son oraison fervente ;
Triomphateur sans pompe, il va d'une humble voix
Chanter le Te Deum sous le dôme des bois.
Est-ce un guerrier farouche ? est-ce un pieux apôtre ?
Sous la robe de l'un il a les traits de l'autre :
Il est prêtre, et, pourtant, promptement irrité,
Il est soldat aussi, mais plein d'austérité ;
Son front est triste et pâle, et son œil intrépide :
Son bras frappe et bénit, son langage est rapide,
Il passe dans la foule et ne s'y mêle pas ; Un pain noir et grossier compose ses repas ; Il parle, on obéit ; on tremble s'il commande, Et nul sur son destin ne tente une demande. Le Trappiste est son nom : ce terrible inconnu, Sorti jadis du monde, au monde est revenu ; Car, soulevant l'oubli dont ces couvents funèbres A leurs moines muets imposent les ténèbres, Il reparut au jour, dans une main la croix. Dans l'autre, secouant, au nom des anciens rois. Ce fouet dont Jésus-Christ, de son bras pacifique, Du haut des longs degrés du Temple magnifique. Renversa les vendeurs qui souillaient le saint mur. Dans les débris épars de leur trafic impur. Soit que la main de Dieu le couvre ou se retire, Le condamne à la gloire ou l'élève au martyre. S'il vit, il reviendra sans plainte et sans orgueil, D'un bras sanglant encore achever son cercueil. Et reprendre, courbé, l'agriculture austère Dont il s'est trop longtemps reposé dans la guerre. Tel un mort, évoqué par de magiques voix. Envoyé du sépulcre, apparaît pour les Rois, Marche, prédit, menace, et retourne à sa tombe. Dont la pierre éternelle en gémissant retombe.
Parmi ces montagnards, ces robustes bergers, Aventuriers hardis, chasseurs aux pieds légers, Qui rangent sous sa loi leur troupe volontaire, Nul n'a voulu savoir ce qu'il a voulu taire. Dieu l'inspire et l'envoie, il le dit : c'est assez. Pourvu que leurs combats leur soient toujours laissés. Joyeux, ils voyaient donc, sanctifiant leur gloire, Ce prêtre offrir à Dieu leur première victoire. Pour lui, couvert de l'aube et de l'étole orné. Devant l'autel agreste il s'était retourné. Déjà, soldat du Christ, près d'entrer dans la lice, Il remplissait son cœur des baumes du calice. Mais des soupirs, des bruits s'élèvent ; un grand cri L'interrompt ; il s'étonne, et, lui-même, attendri, Voit un jeune inconnu, dont la tête est sanglante, Traînant jusqu'à l'autel sa marche faible et lente. Montrant un fer brisé qui soutenait sa main, Qui défendit sa fuite et fraya son chemin. C'est un de ces guerriers dont la constante veille Fait qu'en ses palais d'or la Royauté sommeille. Il tombe ; mais il parle, et sa tremblante voix S'efforce à ce discours entrecoupé trois fois : " Pour qui donc cet autel au milieu des ténèbres? N'y chantez pas, ou bien dites des chants funèbres.
Quel Espagnol ne sait les hymnes du trépas?
Les nouveaux noms des morts ne vous manqueront pas :
J'apporte sur vos monts de sanglantes nouvelles.
— - Quoi ! le Roi n'est-il plus ? disaient les voix fidèles.
— Pleurez ! — Il est donc mort ? — Pleurez, il est vivant ! »
Et le jeune martyr, sur un bras se levant.
Tel qu'un gladiateur dont la paupière errante
Cherche le sol qui tourne, et fuit sa main mourante :
" Nos combats sont finis, dit-il, en un seul jour ;
Les taureaux ont quitté le cirque, et sans retour.
Puisque le spectateur à qui s'offrait la lutte
N'a pas daigné lui-même applaudir à leur chute.
Pour vous, si vous savez les secrets du devoir.
Partez, je vais mourir avant de les savoir.
Mais, si vous rencontrez, non loin de ces montagnes,
Des soldats qui vont vite à travers les campagnes,
Qui portent sous leurs bras des fusils renversés,
Et passent en silence et leurs fronts abaissés,
Ne les engagez pas à cesser leur retraite ;
Ils vous refuseraient en secouant la tête :
Car ils ont tous besoin, mon père, ainsi que moi,
De retremper leur âme aux sources de la foi.
Nul ne sait s'il succombe ou fidèle ou parjure.
Et si le dévoûment ne fut pas une injure.
Vous, habitant sacré du mont silencieux, Instruit des saintes morts que préfèrent les Cieux, Jugez-nous et parlez... Vous savez quelle proie Le peuple osa vouloir dans sa féroce joie? Vous le savez, un Roi ne porte pas des fers Sans que leur bruit s'entende au bout de l'univers. Nous qui pensions encore, avant l'heure où nous sommes, Qu'un serment prononcé devait lier les hommes, Partant avec le jour, qui se levait sur nous Brillant, mais dont le soir n'est pas venu pour tous, Au Palais, dont le peuple envahissait les portes, En silence, à grands pas, marchaient nos trois cohortes : Quand le Balcon royal à nos yeux vint s'offrir, Nous l'avons salué, car nous venions mourir. Mais comme à notre voix il n'y paraît personne. Aux cris des révoltés, à leur tocsin qui sonne, A leur joie insultante, à leur nombre croissant, Nous croyons le Roi mort parce qu'il est absent ; Et, gémissant alors sur de fausses alarmes, Accusant nos retards, nous répandions des larmes. Mais un bruit les arrête, et, passé dans nos rangs, Fait presque de leur mort repentir nos mourants. Nous n'osons plus frapper, de peur qu'un plomb fidèle N'aille blesser le Roi dans la foule rebelle.
Déjà, le fer levé, s'avancent ses amis,
Par nos bourreaux sanglants à nous tuer admis.
Nous recevons leurs coups longtemps avant d'y croire,
Et notre étonnement nous ôte la victoire.
Kn retirant vers vous nos rangs irrésolus,
Nous combattions toujours, mais nous ne pleurions plus. »
Il se tut. Il régna, de montagne en montagne, Un bruit sourd qui semblait un soupir de l'Espagne. Le Trappiste incliné mit sa main sur ses yeux. On ne sait s'il pleura ; car, tranquille et pieux, Levant son front creusé par les rides antiques. Sa voix grave apaisa les bataillons rustiques : Comme au vent du midi la neige au loin se fond, La rumeur s'éteignit dans un calme profond. La lune alors plus belle écartait un nuage. Et du moine héroïque éclairait le visage ; Troublé siar ses sommets et dans sa profondeixr, Le mont de tous ses bruits déployait la grandeur ; Aux mots entrecoupés du vainqueur catholique, Se mêlait d'un torrent la voix mélancolique.
Le froissement léger des mélèzes touffus, D'un combat éloigné les coups longs et confus, Et des loups affamés les hurlements funèbres, Et le cri des vautours volant dans les ténèbres
'( Frères, il faut mourir ; qu'importe le moment ? Et si de notre mort le fatal instrument Est cette main des Rois qui, jadis salutaire, Touchait pour les guérir les peuples de la terre ; Quand même, nous brisant sous notre propre effort, L'arche que nous portons nous donnerait la mort ; Quand même par nous seuls la couronne sauvée Écraserait un jour ceux qui l'ont relevée, Seriez-vous étonnés, et vos fidèles bras Seraient-ils moins ardents à servir les ingrats? Vous seriez-vous flattés qu'on trouvât sur la terre La palme réservée au martyr volontaire?
Hommes toujours déçus, j'en appelle à vous tous : Interrogez vos cœurs, voyez autour de vous ; Rappelez vos liens, vos premières années. Et d'un juste d'un coup d'œil sondez nos destinées.
Amis, frères, amants, qui vous a donc appris Qu'un dévoûment jamais dût recevoir son prix? Beaucoup semaient le bien d'une main vigilante, Qui n'ont pu récolter qu'une moisson sanglante. Si la couche est trompeuse et le foyer pervers, Qu'avez-vous attendu des Rois de l'univers? O faiblesse mortelle, ô misère des hommes ! Plaignons notre nature et le siècle où nous sommes : Gémissons en secret sur les fronts couronnés ; Mais servons-les pour Dieu qui nous les a donnés. Notre cause est sacrée, et dans les cœurs subsiste. En vain les Rois s'en vont : la Royauté résiste ; Son principe est en haut, en haut est son appui ; Car tout vient du Seigneur, et tout retourne à lui. Dieu seul est juste, enfants ; sans lui tout est mensonge, Sans lui le mourant dit : '^ La vertu n'est qu'un songe. » Nous allons le prier, et pour le Prince absent, Et pour tous les martyrs dont coule encor le sang. Je donne cette nuit à vos dernières larmes : Demain, nous chercherons, à la pointe des armes. Pour le Roi la couronne, et des tombeaux pour nous. >>
Amen, dit l'assemblée en tombant à genoux.
En 1822, à Courbevoie.
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