‹ Poésies complètesChapitre 30 sur 40 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Mais pourquoi de leur cendre évoquer ces journées Que les dédains publics effacent en passant? Entre elles et ce jour ont marché douze années ; Oublions et la faute et la fuite et le sang, Et les corruptions des pâles adversaires.

— Non. Dans l'histoire il est de noirs anniversaires Dont le spectre revient pour troubler le présent.

Il revient quand l'orgueil des obstinés coupables

Sort du limon confus des Révolutions

Où pêle-mêle on voit tomber les incapables,

Pour nous montrer encor ses vieilles passions

Et hiu-ler à grands cris quelque sombre horoscope,

— En observant la vase aux feux d'un microscope, On voit dans les serpents ces agitations.

S'agiter et blesser est l'instinct des vipères. L'homme ainsi contre l'homme a son instinct fatal ;

Il retourne ses dards et nourrit ses colères

Au réservoir caché de son poison natal.

Dans quelque cercle obscur qu'on les ait vus descendre,

Homme ou serpent, blottis sous le verre ou la cendre,

Mordront le diamant ou mordront le cristal,

Le Cristal, c'est la vue et la clarté du Juste, Du principe éternel de toute vérité, L'examen de soi-même au tribunal auguste Où la Raison, l'Honneur, la Bonté, l'Équité, La Prévoyance à l'œil rapide et la Science Délibèrent en paix devant la Conscience Qui, jugeant l'action, régit la Liberté,

Toujours, sur ce Cristal, rempart des grandes âmes,

La langue du sophiste ira heurter son dard.

Qu'il se morde lui-même en ses détours infâmes.

Qu'il rampe aveugle et sourd dans l'étemel brouillard.

Oublié, méprisé, qu'il conspire et se torde,

Ignorant le vrai Beau, qu'il le souille et qu'il morde

Ce Diamant que cherche en vain son faux regard.

Le Diamant? c'est l'art des choses idéales,

Et ses rayons d'argent, d'or, de pourpre et d'azur,

Ne cessent de lancer les deux lueurs égales

Des pensers les plus beaux, de l'amour le plus pur.

Il porte du Génie et transmet les empreintes.

Oui, de ce qui survit aux Nations éteintes

C'est lui le plus brillant trésor et le plus dur.

28 mars 1862.

SOLITUDES que Dieu fit pour le Nouveau Monde, Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde A d'éternelles nuits que les brûlants soleils N éclairent qu'en tremblant par deux rayons vermeils (Car le couchant peut seul et seule peut l'aurore Glisser obliquement au pied du sycomore). Pour qui, dans l'abandon, soupirent vos cyprès ? Pour qui sont épaissis ces joncs luisants et frais ? Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies ? De quels peuples éteints étiez-vous les patries?

Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts,

Sont-ils entrelacés sur la tête des morts ?

Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes

Que trouve l'Indien sous ses pas taciturnes?

Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus,

Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus?

Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure.

Une peur inconnue accable la nature.

Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs,

Et tous les animaux ferment leurs reposoirs

Sous l'écorce, ou la mousse, ou parmi les racines.

Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.

— L'orage sonne au loin, le bois va se courber.

De larges gouttes d'eau commencent à tomber ;

Le combat se prépare et l'immense ravage

Entre la nue ardente et la forêt sauvage.

Qui donc cherche sa route en ces bois ténébreux? Une pauvre Indienne au visage fiévreux.

Pâle et portant au sein un faible enfant qui pleure. Sur un sapin tombé, pont tremblant qu'elle effleure.

Elle passe, et sa main tient sur l'épaule un poids

Qu'elle baise : autre enfant pendu comme un carquois.

Malgré sa volonté, sa jeunesse et sa force.

Elle frissonne encor sous le pagne d'écorce

Et tient sur ses deux fils la laine aux plis épais.

Sa tunique et son lit dans la guerre et la paix,

— Après avoir longtemps examiné les herbes

Et la trace des pieds sur levirs épaisses gerbes

Ou sur le sable fin des ruisseaux abondants,

Elle s'arrête et cherche avec des yeux ardents

Quel chemin a suivi dans les feuilles froissées

L'homme de la Peau-Kouge aux guerres insensées.

Comme la lice errante, affamée et chassant.

Elle flaire l'odeur du sauvage passant,

Indien, ennemi de sa race indienne,

Et de qui la famille a massacré la sienne.

Elle écoute, regarde et respire à la fois

La marche des Hurons sur les feuilles des bois ;

Un cri lointain l'effraye, et dans la forêt verte

Elle s'enfonce enfin par une route ouverte.

Elle sait que les blancs, par le fer et le feu,

Ont troué ces grands bois semés des mains de Dieu,

Et, promenant au loin la flamme qui calcine.

Pour labourer la terre ont brûlé la racine.

L'arbre et les joncs touffus que le fleuve arrosait. Ces Anglais qu'autrefois sa tribu méprisait Sont maîtres sur sa terre, et l'Osage indocile Va chercher leur foyer pour demander asile.

Elle entre en une allée où d'abord elle voit La barrière d'un parc, — Un chemin large et droit Conduit à la maison de forme britannique, Où le bois est cloué dans les angles de brique. Où le toit invisible entre un double rempart S'enfonce, où le charbon fume de toute part, Où tout est clos et sain, où vient blanche et luisante S'unir à l'ordre froid la propreté décente. Fermée à l'ennemi, la maison s'ouvre au jour. Légère comme un kiosk, forte comme une tour. Le chien de Terre-Neuve y hurle près des portes, Et des blonds serviteurs les agiles cohortes S'empressent en silence aux travaux familiers, Et, les plateaux en main, montent les escaliers. Deux filles de six ans aux lèvres ingénues Attachaient des rubans sur leurs épaules nues ;

Mais, voyant l'Indienne, elles courent ; leur main

L'appelle et l'introduit par le large chemin

Dont elles ont ouvert, à deux bras, la barrière ;

Kt caressant déjà la pâle aventurière :

« As-tu de beaux colliers d'azaléa pour nous?

Ces mocassins musqués, si jolis et si doux.

Que ma mère à ses pieds ne veut d'autre chaussure?

Et les peaux de castor, les a-t-on sans morsure?

Vends-tu le lait des noix et la sagamité?

Le pain anglais n'a pas tant de suavité.

C'est Noël aujourd'hui, Noël est notre fête,

A nous, enfants ; vois-tu ? la Bible est déjà prête ;

Devant l'orgue ma mère et nos sœurs vont s'asseoir.

Mon frère est sur la porte et mon père au parloir, »

L'Indienne aux grands yeux leur sourit sans répondre.

Regarde tristement cette maison de Londre

Que le vent malfaiteur apporta dans ses bois.

Au lieu d'y balancer le hamac d'autrefois.

Mais elle entre à grands pas, de cet air calme et grave

Près duquel tout regard est un regard d'esclave.

Le parloir est ouvert, un pupitre au milieu ; Le Père y lit la Bible à tous les gens du lieu,

Sa femme et ses enfants sont debout et l'écoutent, Et des chasseurs de daims, que les Hurons redoutent, Défricheurs de forêts et tueurs de bison. Valets et laboureurs, composent la maison.

Le maître est jeune et blond, vêtu de noir, sévère D'aspect et d'un maintien qui veut qu'on le révère. L'Anglais-Américain, nomade et protestant, Pontife en sa maison, y porte, en l'habitant, Un seul livre, et partout où, pour l'heure, il réside, De toute question sa papauté décide :

Sa famille est croyante, et, sans autels, il sert. Prêtre et père à la fois, son Dieu dans un désert.

Celui qui règne ici d'une façon hautaine N'a point voulu parer sa maison puritaine ; Mais l'œil trouve un miroir sur les aciers brunis. La main se réfléchit sur les meubles vernis ; Nul tableau sur les murs ne fait briller l'image D'un pays merveilleux, d'un grand homme ou d'un sage ; Mais, sous un cristal pur, orné d'un noir feston, Un billet en dix mots qu'écrivit Washington.

Quelques livres rangés, dont le premier Shakespeare

(Car des deux bords anglais ses deux pieds ont l'empire),

Attendent dans un angle, à leur taille ajusté,

Les lectures du soir et les heures du thé.

Tout est prêt et rangé dans sa juste mesure.

Et la maîtresse, assise au coin d'une embrasure,

D'un sourire angélique et d'un doigt gracieux

Fait signe à ses enfants de baisser leurs beaux yeux.

— La sauvage Indienne au milieu d'eux s'avance : « Salut, maître. Moi, femme et seule en ta présence. Je te viens demander asile en ta maison ; Nourris mes deux enfants ; tiens-moi, dans ta prison, Esclave de tes fils et de tes filles blanches. Car ma tribu n'est plus, et ses dernières branches Sont mortes. Les Hurons, cette nuit, ont scalpé Mes frères ; mon mari ne s'est point échappé ; Nos hameaux sont brûlés comme aussi la prairie. J'ai sauvé mes deux fils à travers la tuerie ; Je n'ai plus de hamac, je n'ai plus de maïs. Je n'ai plus de parents, je n'ai plus de pays, »

— Elle dit sans pleurer et sur le seuil se pose, Sans que sa ferme voix ajoute aucune chose.

Le maître, d'un regard intelligent, humain,

Interroge sa femme en lui serrant la main,

« Ma sœtir, dit-il ensuite, entre dans ma famille ;

Tes pères ne sont plus ; que leur dernière fille

Soit sous mon toit solide accueillie, et chez moi

Tes enfants grandiront innocents comme toi.

Ils apprendront de nous, travailleurs, que la terre

Est sacrée et confère un droit héréditaire

A celui qui la sert de son bras endurci.

Caïn le laboureur a sa revanche ici,

Et le chasseur Abel va, dans ses forêts vides.

Voir errer et mourir ses familles livides.

Comme des loups perdus qui se mordent entre eux.

Aveuglés par la rage, affamés, malheureux.

Sauvages animaux sans but, sans loi, sans âme,

Pour avoir dédaigné le Travail et la Femme,

« Hommes à la peau rouge ! Enfants, qu'avez-vous fait ? Dans l'air d'une maison votre cœur étouffait,

Vous haïssiez la paix, l'ordre et les lois civiles

Et la sainte union des peuples dans les villes,

Et vous voilà cernés dans l'anneau grandissant.

C'est la loi qui, sur vous, s'avance en vous pressant,

La loi d'Europe est lourde, impassible et robuste ;

Mais son cercle est divin, car au centre est le Juste.

Sur les deux bords des mers vois-tu de tout côté

S'établir lentement cette grave beauté?

Prudente fée, elle a, dans sa marche cyclique,

Sur chacun de ses pas mis une république.

Elle dit, en fondant chaque neuve cité :

« Vous m'appelez la Loi, je suis la Liberté, »

Sur le haut des grands monts, sur toutes les collines.

De la Louisiane aux deux sœurs Carolines,

L'œil de l'Européen qui l'aime et la connaît

Sait voir planer de loin sa pique et son bonnet,

Son bonnet phrygien, cette pourpre où s'attache.

Pour abattre les bois, une puissante hache.

Moi, simple pionnier, au nom de la raison.

J'ai planté cette pique au seuil de ma maison.

Et j'ai, tout au milieu des forêts inconnues.

Avec ce fer de hache ouvert des avenues ;

Mes fils, puis, après eux, leurs fils et leurs neveux.

Faucheront tout le reste avec leurs bras nerveux,

Et la terre où je suis doit être aussi leur terre ; Car de la sainte Loi tel est le caractère, Qu'elle a de la Nature interprété les cris. Tourne sur tes enfants tes grands yeux attendris, Ma sœur, et sur ton sein. — Cherche bien si la vie Y coule pour toi seule. — Es-tu donc assouvie Quand brille la santé sur ton front triomphant?

— Que dit le sein fécond de la mère à l'enfant? Que disent, en tombant des veines azurées. Que disent, en courant, les gouttes épurées?

Que dit le cœur qui bat et les pousse à grands flots?

— Ah ! le sein et le cœur, dans les divins sanglots Où les soupirs d'amour aux douleurs se confondent, Aux morsures d'enfant le cœur, le sein répondent :

« A toi mon âme, à toi ma vie, à toi mon sang. Qui du cœur de ma mère au fond du tien descend, Et n'a passé par moi, par mes chastes mamelles, Qu'issu du philtre pur des sources maternelles ; Que tout ce qui fut mien soit tien, ainsi que lui ! »

« Oui ! dit la blonde Anglaise en l'interrompant, — Oui ! Répéta l'Indienne en offrant le breuvage De son sein nud et brun à son enfant sauvage Tandis que l'autre fils lui tendait les deux bras.

« Sois donc notre convive, avec nous tu vivras, Poursuivit le jeune homme, et peut-être chrétienne Un joiur, ma forte loi, femme, sera la tienne. Et tu célébreras avec nous, tes amis, La fête de Noël au foyer de tes fils, »

LE désert est muet, la tente est solitaire. Quel pasteur courageux la dressa sur la terre Du sable et des lions? — La nuit n'a pas calmé La fournaise du jour dont l'air est enflammé. Un vent léger s'élève à l'horizon et ride Lés flots de la poussière ainsi qu'un lac limpide. Le lin blanc de la tente est bercé mollement ; L'œuf d'autruche, allumé, veille paisiblement, Des voyageurs voilés, intérieure étoile, Et jette longuement deux ombres sur la toile.

L'une est grande et superbe, et l'autre est à ses pieds ;

C'est Dalila, l'esclave, et ses bras sont liés

Aux genoux réunis du maître jeune et grave

Dont la force divine obéit à l'esclave.

Comme un doux léopard elle est souple et répand

Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.

Ses grands yeux, entrouverts comme s'ouvre l'amande.

Sont brûlants du plaisir que son regard demande.

Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.

Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs.

Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,

Ses flancs, plus élancés que ceux de la gazelle,

Pressés de bracelets, d'anneaux, de boucles d'or.

Sont bruns, et, comme il sied aux filles de Hatsor,

Ses deux seins, tout chargés d'amulettes anciennes.

Sont chastement pressés d'étoffes syriennes.

Les genoux de Samson fortement sont unis Comme les deux genoux du colosse Anubis, Elle s'endort sans force et riante et bercée Par la puissante main sous sa tête placée. Lui, murmure le chant funèbre et douloureux Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux. Elle ne comprend pas la parole étrangère, Mais le chant verse un somme en sa tête légère.

« Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre, en présence de Dieu, Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme, Car la femme est un être impur de corps et d'âme.

« L'Homme a toujours besoin de caresse et d'amour.

Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour.

Et ce bras le premier l'engourdit, le balance

Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.

Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,

Il rêvera partout à la chaleur du sein.

Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,

A la lèvre de feu que sa lèvre dévore.

Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front.

Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.

Il ira dans la ville, et, là, les vierges folles

Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.

Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,

Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.

Quand le combat que Dieu fit pour la créature

Et contre son semblable et contre la nature

Force l'Homme à chercher un sein où reposer,

Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.

Mais il n'a pas encor fini toute sa tâche :

Vient un autre combat plus secret, traître et lâche ;

Sous son bras, sur son cœur se livre celui-là ;

Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila.

« Elle rit et triomphe ; en sa froideur savante.

Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante

De ne rien éprouver des atteintes du feu,

A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu :

Elle se fait aimer sans aimer elle-même ;

Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime ;

L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.

Un sacrifice illustre et fait pour étonner

Rehausse mieux que l'or, aux yeux de ses pareilles,

La beauté qui produit tant d'étranges merveilles

Et d'un sang précieux sait arroser ses pas.

— Donc, ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas ! —

Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie,

Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.

La Femme est, à présent, pire que dans ces temps

Où, voyant les humains. Dieu dit : • Je me repens ! »

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome ;

Et, se jetant, de loin, un regard irrité.

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

« Étemel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme N'avait pour aliment que l'amour d'une femme. Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur. — Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie. Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux ; Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée, De se voir découverte ensemble et pardonnée ; Car la bonté de l'Homme est forte et sa douceur Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.

« Mais enfin je suis las. J'ai l'âme si pesante, Que mon corps gigantesque et ma tête puissante Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain Ne la peuvent porter avec tout son chagrin. Toujours voir serpenter la vipère dorée Qui se traîne en sa fange et s'y croit ignorée ;

Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr,

La Femme, enfant malade et douze fois impur !

Toujours mettre sa force à garder sa colère

Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire

D'où le feu s'échappant irait tout dévorer ;

Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,

C'est trop ! Dieu, s'il le veut, peut balayer ma cendre.

J'ai donné mon secret, Dalila va le vendre.

Qu'ils seront beaux les pieds de celui qui viendra

Pour m'annoncer la mort ! — Ce qui sera, sera ! «

Il dit et s'endormit près d'elle jusqu'à l'heure

Où les guerriers, tremblant d'être dans sa demeure,

Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux,

Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux.

Le traînèrent sanglant et chargé d'une chaîne

Que douze grands taureaux ne tiraient qu'avec peine.

Le placèrent debout, silencieusement,

Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement

Et deux fois, en tournant, recula sur sa base

Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase,

Allumèrent l'encens, dressèrent un festin

Dont le bruit s'entendait du mont le plus lointain ;

Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée

Placèrent Dalila, pâle prostituée,

Couronnée, adorée et reine du repas,

Mais tremblante et disant : IL NE ME verra pas !

Terre et Ciel ! avez-vous tressailli d'allégresse Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse Suivre d'un œil hagard les yeux tachés de sang Qui cherchaient le soleil d'un regard impuissant? Et quand enfin Samson, secouant les colonnes Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes, Écrasa d'un seul coup, sous les débris mortels, Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels?

Terre et Ciel ! punissez par de telles justices La trahison ourdie en des amours factices, Et la délation du secret de nos cœurs Arraché dans nos bras par des baisers menteurs !

Écrit à Shavington (Angleterre), 7 avril 1839.

LES nuages couraient sur la lune enflammée Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée, Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon. — Nous marchions, sans parler, dans l'humide gazon, Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes, Nous avons aperçu les grands ongles marqués Par les Loups voyageurs que nous avions traqués. Nous avons écouté, retenant notre haleine Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine

Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement

La girouette en deuil criait au firmament ;

Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,

N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires ;

Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés,

Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.

Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête.

Le plus vieux des chasseurs qui s'était mis en quête

A regardé le sable en s'y couchant ; bientôt,

Lui que jamais ici l'on ne vit en défaut,

A déclaré tout bas que ces marques récentes

Annonçaient la démarche et les griffes puissantes

De deux grands Loups-cerviers et de deux Louveteaux.

Nous avons tous alors préparé nos couteaux.

Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches.

Nous allions pas à pas en écartant les branches.

Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,

J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,

Et je vois au delà quatre formes légères

Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères.

Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,

Quand le maître revient, les lévriers joyeux.

Leur forme était semblable et semblable la danse ;

Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,

Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi, Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi. Le père était debout, et plus loin, contre un arbre, Sa Louve reposait comme celle de marbre Qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux Rénius et Romulus. Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées, Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées. Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris. Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ; Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante. Du chien le plus hardi la gorge pantelante. Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer. Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair, Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles. Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles. Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé. Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde, Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ; Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant. — Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre. Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois, Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois, Sans ses deux Louveteaux, la belle et sombre veuve Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ; Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher. Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes, Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes ! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C'est vous qui le savez, sublimes animaux !

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

— Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur.

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur !

Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive.

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Gémir, pleurer, prier, est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler.

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler, »

Écrit au château du M***, 1843.

UN jour, je vis s'asseoir au pied de ce grand arbre Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre Son sac et son chapeau, s'empressa d'achever Un morceau de pain noir, puis se mit à rêver. Il paraissait chercher dans les longues allées Quelqu'un pour écouter ses chansons désolées ; Il suivait à regret la trace des passants Rares et qui, pressés, s'en allaient en tous sens. Avec eux s'enfuyait l'aumône disparue, Prix douteux d'un lit dur en quelque étroite rue

Et d'un amer souper dans un logis malsain.

Cependant il tirait lentement de son sein,

Comme se préparait au martyre un apôtre,

Les trois parts d'une Flûte et liait l'une à l'autre,

Essayait l'embouchure à son menton tremblant,

Faisait mouvoir la clef, l'épurait en soufflant.

Sur ses genoux ployés frottait le bois d'ébène,

Puis jouait. — Mais son front en vain gonflait sa veine.

Personne autour de lui pour entendre et juger

L'humble acteur d'un public ingrat et passager.

J'approchais une main du vieux chapeau d'artiste

Sans attendre un regard de son œil doux et triste

En ce temps de révolte et d'orgueil si rempli ;

Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.

Il me fit un tableau de sa pénible vie.

Poussé par ce démon qui toujours nous convie.

Ayant tout essayé, rien ne lui réussit.

Et le chaos entier roulait dans son récit.

Ce n'était qu'élan brusque et qu'ambitions folles,

Qu'entreprise avortée et grandeur en paroles.

D'abord, à son départ, orgueil démesuré. Gigantesque écriteau sur un front assuré, Promené dans Paris d'une façon hautaine ; Bonaparte et Byron, poète et capitaine.

Législateur aussi, chef de religion (De tous les écoliers c'est la contagion), Père d'un panthéisme orné de plusieurs choses. De quelques âges d'or et des métempsycoses De Bouddha, qu'en son cœur il croyait inventer; Il l'appliquait à tout, espérant importer Sa révolution dans sa philosophie ; Mais des contrebandiers notre âge se défie ; Bientôt par nos fleurets le défaut est trouvé. D'un seul argument fin son ballon fut crevé.

Pour hisser sa nacelle, il en gonfla bien d'autres Que le vent dispersa. Fatigué des apôtres. Il dépouilla leur froc. (Lui-même le premier Souriait tristement de cet air cavalier Dont sa marche, au début, avait été fardée Et, pour d'obscurs combats, si pesamment bardée ; Car, plus grave à présent, d'une double lueur Semblait se réchauffer et s'éclairer son cœur;

Le Bon Sens qui se voit, la Candeur qui s'avoue, Coloraient en parlant les pâleurs de sa joue.) Laissant donc les couvents, panthéistes ou non. Sur la poupe d'un drame il inscrivit son nom Et vogua sur ces mers aux trompeuses étoiles ; Mais, faute de savoir, il sombra sous ses voiles Avant d'avoir montré son pavillon aux airs. Alors rien devant lui que flots noirs et déserts, L'océan du travail si chargé de tempêtes Où chaque vague emporte et brise mille têtes. Là, flottant quelques jours sans force et sans fanal. Son esprit surnagea dans les plis d'un journal, Radeau désespéré que trop souvent déploie L'équipage affamé qui se perd et se noie. Il s'y noya de même, et de même, ayant faim, Fit ce que fait tout homme invalide et sans pain.

« Je gémis, disait-il, d'avoir une pauvre âme Faible autant que serait l'âme de quelque femme, Qui ne peut accomplir ce qu'elle a commencé Et s'abat au départ sur tout chemin tracé. L'idée à l'horizon est à peine entrevue, Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue.

Je vois grossir l'obstacle en invincible amas,

Je tombe ainsi que Paul en marchant vers Damas.

— Pourquoi, me dit la voix qu'il faut aimer et craindre, Pourquoi me poursuis-tu, toi qui ne peux m'étreindre?

— Et le rayon me trouble et la voix m'étourdit,. Et je demeure aveugle et je me sens maudit. »

— ( Non, criai-je en prenant ses deux mains dans les miennes,

Ni dans les grandes lois des croyances anciennes.

Ni dans nos dogmes froids, forgés à l'atelier.

Entre le banc du maître et ceux de l'écolier,

Ces faux Athéniens dépourvus d'atticisme,

Qui nous soufflent aux yeux des bulles de sophisme.

N'ont découvert un mot par qui fût condamné

L'homme aveuglé d'esprit plus que l'aveugle-né.

« C'est assez de souffrir sans se juger coupable Pour avoir entrepris et pour être incapable ; J'aime autant que le fort, le faible courageux Qui lance un bras débile en des flots orageux.

De la glace d'un lac plonge dans la fournaise Et d'un volcan profond va tourmenter la braise. Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri. Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri. Et n'avouant jamais qu'il saigne et qu'il succombe A toujours ramasser son rocher qui retombe. Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ; Car ce sommet de tout, dominant toute gloire. Ils n'y sont pas, ainsi que l'œil pourrait le croire. On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas. Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas. Tel que l'on croit complet et maître en toute chose Ne dit pas les savoirs qu'à tort on lui suppose, Et qu'il est tel grand but qu'en vain il entreprit. — Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.

« Du corps et non de l'âme accusons l'indigence. Des organes mauvais servent l'intelligence Et touchent, en tordant et tourmentant leur nœud. Ce qu'ils peuvent atteindre et non ce qu'elle veut. En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste Ils parlent,,. Elle chante et désire le reste.

Et, povir vous faire ici quelque comparaison, Regardez votre Flûte, écoutez-en le son. Est-ce bien celui-là que voulait faire entendre La lèvre ? Était-il pas ou moins rude ou moins tendre ? Eh bien, c'est au bois lourd que sont tous les défauts, Votre souffle était juste et votre chant est faux. Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve, Je crois qu'après la mort, quand l'union s'achève, L'âme retrouve alors la vue et la clarté. Et que, jugeant son œuvre avec sérénité. Comprenant sans obstacle et s'expliquant sans peine. Comme ses sœurs du ciel elle est puissante et reine. Se mesure au vrai poids, connaît visiblement Que son souffle était faux par le faux instrument. N'était ni glorieux, ni vil, n'étant pas libre ; Que le corps seulement empêchait l'équilibre. Et, calme, elle reprend, dans l'idéal bonheur, La sainte égalité des esprits du Seigneur. »

Le Pauvre alors rougit d'une joie imprévue, Et contempla sa Flûte avec une autre vue ;

Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon aspect,

Il la baisa deux fois en signe de respect,

Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes,

Ce Salve Kegina que chantent les Trappistes,

Son regard attendri paraissait inspiré,

La note était plus juste et le souffle assuré.

ALORS il était nuit, et Jésus marchait seul, Vêtu de blanc ainsi qu'un mort de son linceul ; Les disciples dormaient au pied de la colline. Parmi les oliviers, qu'un vent sinistre incline, Jésus marche à grand pas en frissonnant comme eux ; Triste jusqu'à la mort, l'œil sombre et ténébreux, Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe Comme un voleur de nuit cachant ce qu'il dérobe, Connaissant les rochers mieux qu'un sentier uni, Il s'arrête en un lieu nommé Gethsémani.

Il se courbe, à genoux, le front contre la terre,

Puis regarde le ciel en appelant : ' Mon Père ! »

- — Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.

Il se lève étonné, marche encore à grands pas.

Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente

Découle de sa tête une sueur sanglante.

Il recule, il descend, il crie avec effroi :

« Ne pourriez-vous prier et veiller avec moi? »

Mais un sommeil de mort accable les apôtres,

Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.

Le Fils de l'Homme alors remonte lentement.

Comme un pasteur d'Egypte, il cherche au firmament

Si l'Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.

Mais un nuage en deuil s'étend comme le voile

D'une veuve, et ses plis entourent le désert.

Jésus, se rappelant ce qu'il avait souffert

Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte

Serra son cœur mortel d'une invincible étreinte.

Il eut froid. Vainement il appela trois fois :

« Mon Père ! ^> Le vent seul répondit à sa voix.

Il tomba sur le sable assis, et, dans sa peine.

Eut sur le monde et l'homme une pensée humaine.

— Et la Terre trembla; sentant la pesanteur

Du Sauveur qui tombait aux pieds du Créateur,

Jésus disait : « O Père, encor laisse-moi vivre ! Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre ! Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ? C'est que la Terre a peur de rester seule et veuve Quand meurt celui qui dit une parole neuve ; Et que tu n'as laissé dans son sein desséché Tomber qu'un mot du ciel par ma bouche épanché. Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle, Qu'il a comme enivré la famille mortelle D'une goutte de vie et de divinité, Lorsqu'en ouvrant les bras j'ai dit : « Fraternité, »

« Père, oh! si j'ai rempli mon douloureux message, Si j'ai caché le Dieu sous la face du Sage, Du Sacrifice humain si j'ai changé le prix, Pour l'offrande des corps recevant les esprits. Substituant partout aux choses le symbole, La parole au combat, comme au trésor l'obole. Aux flots rouges du sang les flots vermeils du vin, Aux membres de la chair le pain blanc sans levain ;

Si j'ai coupé les temps en deux parts, l'une esclave

Et l'autre libre ; — au nom du passé que je lave

Par le Sang de mon corps qui souffre et va finir,

Versons-en la moitié pour laver l'avenir !

Père libérateur ! jette aujourd'hui, d'avance,

La moitié de ce sang d'amour et d'innocence

Sur la tête de ceux qui viendront en disant :

« Il est permis pour tous de tuer l'innocent. »

Nous savons qu'il naîtra, dans le lointain des âges,

Des dominateurs durs escortés de faux sages

Qui troubleront l'esprit de chaque nation

En donnant un faux sens à ma Rédemption.

— Hélas ! je parle encor, que déjà ma parole

Est tournée en poison dans chaque parabole ;

Éloigne ce calice impur et plus amer

Que le fiel, ou l'absinthe, ou les eaux de la mer.

Les verges qui viendront, la couronne d'épine,

Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine,

Enfin toute la croix qui se dresse et m'attend.

N'ont rien, mon Père, oh ! rien qui m'épouvante autant !

« Quand les Dieux veulent bien s'abattre sur les mondes, Ils n'y doivent laisser que des traces profondes ;

Et, si j'ai mis le pied sur ce globe incomplet, Dont le gémissement sans repos m'appelait, C'était pour y laisser deux Anges à ma place De qui la race humaine aurait baisé la trace, La Certitude heureuse et l'Espoir confiant Qui, dans le Paradis, marchent en souriant. Mais je vais la quitter, cette indigente terre, N'ayant que soulevé ce manteau de misère Qui l'entoure à grands plis, drap lugubre et fatal, Que d'un bout tient le Doute et de l'autre le Mal,

Mal et Doute ! En un mot je puis les mettre en poudre ;

Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre

De les avoir permis. — C'est l'accusation

Qui pèse de partout sur la Création ! —

Sur son tombeau désert faisons monter Lazare.

Du grand secret des morts qu'il ne soit plus avare.

Et de ce qu'il a vu donnons-lui souvenir ;

Qu'il parle. — Ce qui dure et ce qui doit finir,

Ce qu'a mis le Seigneur au cœur de la Nature,

Ce qu'elle prend et donne à toute créature.

Quels sont avec le Ciel ses muets entretiens,

Son amour ineffable et ses chastes liens ;

Comment tout s'y détruit et tout s'y renouvelle,

Pourquoi ce qui s'y cache et ce qui s'y révèle ;

Si les astres des cieux tour à tour éprouvés

Sont comme celui-ci coupables et sauvés ;

Si la Terre est pour eux ou s'ils sont pour la Terre ;

Ce qu'a de vrai la fable et de clair le mystère,

D'ignorant le savoir et de faux la raison ;

Pourquoi l'âme est liée en sa faible prison ;

Kt pourquoi nul sentier entre deux larges voies,

Entre l'ennui du calme et des paisibles joies

Kt la rage sans fin des vagues passions,

Entre la léthargie et les convulsions ;

Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée,

Attristant la Nature à tout moment frappée ;

Si le Juste et le Bien, si l'Injuste et le Mal

Sont de vils accidents en un cercle fatal.

Ou si de l'univers ils sont les deux grands pôles.

Soutenant Terre et Cieux sur leurs vastes épaules ;

Et pourquoi les Esprits du mal sont triomphants

Des maux immérités de la mort des enfants ;

— Et si les Nations sont des Femmes guidées

Par les étoiles d'or des divines idées,

Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit.

Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit ;

— Et, si, lorsque des temps l'horloge périssable Aura jusqu'au dernier versé ses grains de sable, Un regard de vos yeux, un cri de votre voix. Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix, Pourra faire ouvrir l'ongle aux Peines Éternelles, Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes ;

— Tout sera révélé dès que l'homme saura De quels lieux il arrive et dans quels il ira, »

Ainsi le divin Fils parlait au divin Père. Il se prosterne encore, il attend, il espère. Mais il renonce et dit : < Que votre volonté Soit faite et non la mienne, et pour l'Éternité, » Une terreur profonde, une angoisse infinie Redoublent sa torture et sa lente agonie. Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir. Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir ; La Terre, sans clartés, sans astre et sans aurore, Et sans clartés de l'âme ainsi qu'elle est encore, Frémissait, — Dans le bois il entendit des pas, Et puis il vit rôder la torche de Judas.

Page 1