LE FRANÇAIS
Wanda, j'écoute encore après votre silence ;
J'ai senti sur mon cœur peser ce doigt d'airain
Qui porte au bout du monde à toute âme qui pense
Les épouvantements du fatal souverain.
Cet homme enseveli vivant avec sa femme,
Ces esclaves enfants dont on va tuer l'âme.
Est-ce de notre siècle ou du temps d'Ugolin?
Non, non, il n'est pas vrai que le Peuple en tout âge, Lui seul ait travaillé, lui seul ait combattu ;
Que l'immolation, la force et le courage N'habitent pas un cœur de velours revêtu. Plus belle était la vie et plus grande est sa perte, Plus pur est le calice où l'hostie est offerte. — Sacrifice, ô toi seul peut-être es la vertu !
Tandis que vous parliez, je sentais dans mes veines Les imprécations bouillonner sourdement.
Vous ne maudissez pas, ô vous, femmes Romaines ! Vous traînez votre joug silencieusement.
Eponines du Nord, vous dormez dans vos tombes. Vous soutenez l'esclave au fond des catacombes D'où vous ne sortirez qu'au dernier jugement.
Peuple silencieux, souverain gigantesque ! Lutteurs de fer toujours muets et combattants ! Pierre avait commencé ce duel romanesque : Le verrons-nous finir? Est-il de notre temps? Le dompteur est debout nuit et jour et surveille Le dompté qui se tait jusqu'à ce qu'il s'éveille. Se regardant l'un l'autre ainsi que deux Titans,
En bas, le Peuple voit de son œil de Tartare Ses Seigneurs révoltés, combattus par ses Czars, Aiguise sur les pins sa hache et la prépare A poser tout son poids dans les futurs hasards. En haut, seul, l'Empereur sur la Russie entière Promène en galopant l'autre hache dont Pierre Abattit de sa main les têtes des Boyards.
Une nuit, on a vu ces deux larges cognées
Se heurter, se porter des coups profonds et lourds.
Les hommes sont tombés ; les femmes, résignées,
Ont marché dans la neige à la voix des tambours,
Et comme votre sœur ont d'une main meurtrie
Bercé leurs fils au bord des lacs de Sibérie
Et cherché pour dormir la tanière des ours.
Et ces femmes sans peur, ces reines détrônées, Dédaignent de se plaindre et s'en vont au désert
Sans détourner les yeux, sans même être étonnées En passant sous la porte où tout espoir se perd. A voir leur front si calme, on croirait qu'elles savent Que leurs ans, jour par jour, par avance se gravent Sur un livre étemel devant le Czar ouvert.
Quel signe formidable a-t-il au front, cet homme? Qui donc ferma son cœur des trois cercles de fer Dont s'étaient cuirassés les Empereurs de Rome Contre les cris de l'âme et les cris de la chair? Croit-on parmi vos serfs qu'à la fin il se lasse De semer les martyrs sur la neige et la glace, D'entasser les damnés dans un terrestre enfer?
S'il était vrai qu'il eût au fond de sa poitrine Un cœur de père ému des pâleurs d'un enfant. Qu'assis près de sa fille à la beauté divine Il eût les yeux en pleurs, l'air doux et triomphant. Qu'il eût pour rêve unique et désir de son âme Quelques jours de repos pour emporter sa femme Sous les soleils du Sud qui réchauffent le sang ;
S'il était vrai qu'il eût conduit hors du servage Un peuple tout entier de sa main racheté, Créant le pasteur libre et créant le village Où l'esclave tartare avait seul existé, Pareil au voyageur dont la richesse est fière D'acheter mille oiseaux et d'ouvrir la volière Pour leur rendre à la fois l'air et la liberté ;
Il aurait déjà dit : " J'ai pitié, je fais grâce ;
L'ancien crime est lavé par les martyrs nouveaux » ;
Sa voix aurait trois fois répété dans l'espace,
Comme la voix de l'Ange ouvrant les derniers sceaux,
Devant les Nations surprises, attentives,
Devant la race libre et les races captives :
« La brebis m'a vaincu par le sang des agneaux. »
Mais il n'a point parlé, mais cette année encore Heure par heure en vain lentement tombera,
Et la neige sans bruit sur la terre incolore Aux pieds des exilés nuit et jour gèlera. Silencieux devant son armée en silence, Le Czar, en mesurant la cuirasse et la lance, Passera sa revue et toujours se taira.
5 Novembre 1847.