‹ Poésies complètes, avec préface, notes et glossaireChapitre 21 sur 72 · A MONSIEUR DE FLEURANCE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE FLEURANCE

Sur son Art d'embellir.

SONNET

V OYANT ma Caliste si belle.

Que Ton n'y peut rien désirer. Je ne me pouvois figurer Que ce fût chose naturelle.

J'ignorois que ce pouvoit être Qui lui coloroit ce beau teint, Où l'Aurore même n'atteint Quand elle commence de naître.

POésiES DE MALHERBE. 83

Mais, Fleurance, ton docte écrit M*ayant fait voir qu^an bel esprit Est la cause d'un beau visage.

Ce ne m'est plus de nouveauté, Puisqu'elle est parfaitement sage, Qu'elle soit parfaite en beauté.

SONNET

(Sur Tabsence de U vicomtesse d*Auchy. 1608.)

v^|uEL astre malheureux ma fortune a bâtie ?

A quelles dures lois m'a le ciel attaché, Que l'extrême regret ne m'ait point empêché De me laisser résoudre à cette départie ?

Quelle sorte d'ennuis fut jamais ressentie Égale au déplaisir dont j'ai l'esprit touché ? Qui jamais vit coupable expier son péché D'une douleur si forte et si peu divertie ?

On doute en quelle part est le funeste lieu Que réserve aux damnés la justice de Dieu, Et de beaucoup d'avis la dispute en est pleine ;

Mais sans être savant, et sans philosopher, Amour en soit loué, je n'en suis point en peine : Où Caliste n'est point, c'est là qu'est mon enfer.

STANCES

(Pour la même. 1608.)

Laisse-moi, raison importune, Cesse d'affliger mon repos

84 POisiES DE MALHERBE.

En me faisant mal à propos Désespérer de ma fortune ; Tu perds temps de me secourir, Puisque je ne veux point guérir.

Si l'amour en tout son empire.

Au jugement des beaux esprits, N'a rien qui ne quitte le prix A celle pour qui je soupire, D'où vient que tu me veux ravir L'aise que j'ai de la servir ?

A quelles roses ne fait honte De son teint la vive fraîcheur ?

Quelle neige a tant de blancheur Que sa gorge ne la surmonte ?

Et quelle flamme luit aux cieux Claire et nette comme ses yeux ?

Soit que de ses douces merveilles Sa parole enchante les sens, Soit que sa voix de ses accents Frappe les cœurs par les oreilles, A qui ne fait-elle avouer Qu'on ne la peut assez louer ?

Tout ce que d'elle on me peut dire.

C'est que son trop chaste penser.

Ingrat à me récompenser.

Se moquera de mon martyre :

Supplice qui jamais ne faut Aux désirs qui volent trop haut.

Je l'accorde, il est véritable :

Je devois bien moins désirer ;

POésiES DE MALHERBE. 85

Mais mon humeur est d'aspirer Où la gloire est indubitable.

Les dangers me sont des appas ; Un bien sans mal ne me plaît pas.

Je me rends donc sans résistance A la merci d'elle et du sort ; Aussi bien par la seule mort Se doit faire la pénitence D'avoir osé délibérer Si je la devois adorer.

SONNET

(Pour la même. 1608.)

Il n'est rien de si beau comme Caliste est belle; C'est une œuvre où nature a fait tous ses efforts, Et notre âge est ingrat, qui voit tant de trésors, S'il n'élève à sa gloire une marque éternelle.

La clarté de son teint n'est pas chose mortelle ; Le baume est dans sa bouche, et les roses dehors ; Sa parole et sa voix ressuscitent les morts.

Et l'art n'égale point sa douceur naturelle.

La blancheur de sa gorge éblouit les regards ; Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards. Et la fait reconnoîtrc un miracle visible.

En ce nombre infini de grâces et d'appas.

Qu'en dis-tu, ma raison ? crois-tu qu'il soit possible

D'avoir du jugement et ne l'adorer pas?

STANCES

l^E dernier de mes jours est dessus l'horizon :

elle dont mes ennuis avoient leur guérison S'en va porter ailleurs ses appas et ses charmes; Je fais ce que je puis, l'en pensant divertir ; Mais tout m'est inutile, et semble que mes larmes Excitent sa rigueur à la faire partir.

Beaux yeux, à qui le ciel et mon consentement. Pour me combler de gloire, ont donné justement Dessus mes volontés un empire suprême, Que ce coup m'est sensible, et que tout à loisir Je vais bien éprouver qu'un déplaisir extrême Est toujours à la fin d'un extrême plaisir !

Quel tragique succès ne dois-je redouter

Du funeste voyage où vous m'allez ôter

Pour un terme si long tant d'aimables délices,

Puisque, votre présence étant mon élément,

Je pense être aux enfers, et souffrir leurs supplices.

Lorsque je m'en sépare une heure seulement !

Au moins si je voyois cette fière beauté, Préparant son départ, cacher sa cruauté Dessous quelque tristesse, ou feinte ou véritable. L'espoir, qui volontiers accompagne l'amour.

Soulageant ma langueur, la rendroit supportable. Et me consoleroit jusqucs à son retour.

Mais quel aveuglement me le fait désirer?

Avec quelle raison me puis-je figurer

POisiES DE MALHERBE. 87

Que cette âme de roche une grâce m'octroie, Et qu'ayant fait dessein de ruiner ma foi.

Son humeur se dispose à vouloir que je croie Qu'elle a compassion de s'éloigner de moi ?

Puis, étant son mérite infini comme il est, > Dois-je pas me résoudre à tout ce qui lui platt. Quelques lois qu'elle fasse, et quoi qu'il m'en advienne , Sans faire cette injure à mon affection D'appeler sa douleur au secours de la mienne, Et chercher mon repos en son afHiction ?

Non, non, qu'elle s'en aille à son contentement, Ou dure ou pitoyable, il n'importe comment ; Je n'ai point d'autre vœu que ce qu'elle souhaite; Et quand de mes souhaits je n'aurois jamais rien. Le sort en est jeté, l'entreprise en est faite. Je ne saurois brûler d'autre feu que du sien.

Je ne ressemble point à ces foibles esprits Qui, bientôt délivrés comme ils sont bientôt pris. En leur fidélité n'ont rien que du langage; Toute sorte d'objets les touche également ; Quant à moi, je dispute avant que je m'engage, Mais quand je l'ai promis, j'aime éternellement.

SONNET

IJEAVTÛ, de qui la grâce étonne la nature, n faut donc que je cède à l'injure du sort.

Que je vous abandonne, et loin de votre port M'en aille au gré du vent suivre mon aventure !

88 POésiES DE MALHERBE.

H n'est cnnuî si grand que celui que j'endure ; Et la seule raison qui m'eippêche la mort.

C'est la doute que j'ai que ce dernier effort Ne fût mal employé pour une âme si dure.

Caliste, où pensez-vous ? qu'avez-vous entrepris ? Vous résoudrez-vous point à borner ce mépris Qui de ma patience indignement se joue ?

Mais, ô de mon erreur l'iétrangc nouveauté !

Je vous souhaite douce, et toutefois j'avoue Que je dois mon salut à votre cruauté.

SONNET

(Fait à Fontainebleau, pour M"* d^Auchy. 1608.)

JDeaux et grands bâtiments d'étemelle structure Superbes de matière, et d'ouvrages divers.

Où le plus digne roi qui soit en l'univers Aux miracles de l'art fait céder la nature ;

Beau parc et beaux jardins, qui dans votre cl6ti Avez toujours des fleurs et des ombrages verts. Non sans quelque Démon qui défend aux hivers D'en effacer jamais l'agréable peinture ;

Lieux qui donnez aux cœurs tant d'aimables desi Bois, fontaines, canaux, si parmi vos plaisirs Mon humeur est chagrine et mon visage triste.

Ce n'est point qu'en effet vous n'ayez des appas ; Mais, quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliti Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

POésiBS DE MALHERBE. 89

SONNET

(Pour la même. 1608.)

V^ALiSTE, en cet exil j'ai Tâme si gênée

Qu'au tourment que je souffre il n'est rien de pareil,

Et ne sauroîs ouïr ni raison ni conseil,

Tant je suis dépité contre ma destinée.

J'ai beau voir commencer et finir la journée, £n quelque part des cieux que luise le soleil, Si le plaisir me fuit, aussi fait le sommeil. Et la douleur que j'ai n'est jamais terminée.

Toute la cour fait cas du séjour ob. je suis. Et pour y prendre goût je fais ce que je puis ; Mais j'y deviens plus sec, plus j'y vois de verdure.

En ce piteux état si j'ai du réconfort, Cest, ô rare beauté, que vous êtes si dure, Qu'autant près comme loin je n'attends que la mort.

SONNET

(Pour la même. 1608.)

V^'bst fait, belle Caliste, il n'y faut plus penser ; Il se faut affranchir des lois de votre empire ; Leur rigueur me dégoûte, et fait que je soupire Que ce qui s'est passé n'est à recommencer.

Plus en vous adorant je me pense avancer, Plus votre cruauté, qui toujours devient pire, Me défend d'arriver au bonheur oCi j'aspire, Comme si vous servir étoit vous offenser.

90 POésiBS DE MALHERBE.

Adiea donc, ô beauté, des beautés la mefveille ^ Il faut qu'à l'avenir ma raison me conseille^ Et dispose mon âme à se laisser guérir.

Vous m'étiez un trésor aussi cher que la vie ; Mais puisque votre amour ne se peut acquérir. Comme j'en perds l'espoir j'en veux perdre l'envie.

STANCES

UuRE contrainte de partir, A quoi je ne puis consentir Et dont je ne m'ose défendre.

Que ta rigueur a de pouvoir.

Et que tu me fais bien apprendre Quel tyran c'est que le devoir !

J'aurai donc nommé ces beaux yeux Tant de fois mes rois et mes dieux Pour aujourd'hui n'en tenir compte.

Et permettre qu'à l'avenir On leur impute cette honte De ne m'a voir su retenir?

Us auront donc ce déplaisir, Que je meure après un désir Où la vanité me convie.

Et qu'ayant juré si souvent D'être auprès d'eux toute ma vie.

Mes serments s'en aillent au vent ?

Vraiment, je puis bien avouer Que j'avois tort de me louer

POisiBS DE MALHBRBB. 9I

Par-dessus le reste des hommes ; Je n'ai point d'autre qualité Que celle du siècle où nous sommes, La fraude et Tinfidélité.

Mais à quoi tendent ces discours, Ù beauté qui de mes amours Êtes le port et le naufrage ?

Ce que je dis contre ma foi, N'est-ce pas un vrai témoignage Que je suis déjà hors de moi?

Votre esprit, de qui la beauté Dans la plus sombre obscurité Se fait une insensible voie.

Ne vous laisse pas ignorer Que c'est le comble de ma joie Que l'honneur de vous adorer.

Mais pourrois-je n'obéir pas Au Destin, de qui le compas Marque à chacun son aventure, Puisqu*en leur propre adversité Les Dieux, tout-puissants de nature.

Cèdent à la nécessité?

Pour le moins j'ai ce réconfort Que les derniers traits de la mort Sont peints en mon visage blême.

Et font voir assez clair à tous.

Que c'est m'arracher à moi-même Que de me séparer de vous.

Un lâche espoir de revenir Tâche en vain de m'cntretenir ;

92 POésiBS DE MALHERBE.

Ce qu'il me propose m'irrite.

Et mes vœux n'auront point de lieu ,

Si par le trépas je n'évite

La douleur de vous dire adieu.

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