‹ Poésies complètes, avec préface, notes et glossaireChapitre 59 sur 72 · II.— PIECES DONT LA DATE EST INCtlRTAlNE · texte numérisé non relu

II.— PIECES DONT LA DATE EST INCtlRTAlNE

CHANSON

JViEs yeux, vous m'êtes superflus :

Cette beauté qui m*est ravie Fut seule ma vue et ma vie ; je ne vois plus ni ne vis plus.

Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

O qu'en ce triste éloignement, Où la nécessité me traîne, Les Dieux me témoignent de haine, Et m'affligent indignement !

Qui me croit absent, il a tort, Je ne le suis point, je suis mort.

Quelles flèches a la douleur Dont mon âme ne soit percée.

Et quelle tragique pensée N'est point en ma pâle couleur ?

Qui me croit absent il a tort; Je ne le suis point, je suis mort.

Certes, où l'on peut m'écouter.

J'ai des respects qui me font taire ;

l86 POésiES DE MALHERBE.

Mais en un réduit solitaire Quels regrets ne fais-je éclater?

Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

§uelle funeste liberté e prennent mes pleurs et mes plaintes.

Quand je puis trouver à mes craintes Un séjour assez écarté ?

Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

Si mes amis ont quelque soin De ma pitoyable aventure.

Qu'ils pensent à ma sépulture :

C'est tout ce de quoi j'ai besoin.

Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

CHANSON

1^'est assez, mes désirs, qu'un aveugle penser Trop peu discrètement vous ait fait adresser

Au plus haut objet de la terre ; Quittez cette poursuite, et vous ressouvenez

Qu'on ne voit jamais le tonnerre Pardonner au dessein que vous entreprenez.

Quelque flatteur espoir qui vous tienne enchantés. Ne connoissez-vous pas qu'en ce que vous tentez

Toute raison vous désavoue , Et que vous allez faire un second Ixion,

Cloué là-bas sur une roue Pour avoir trop permis à son affection ?

Bornez- VOUS, croyez-moi, dans un juste compas, Et fuyez une mer qui ne s'irrite pas

Que le succès n'en soit funeste; Le calme jusqu'ici vous a trop assurés ;

Si quelque sagesse vous reste, Connoissez le péril, et vous en retirez.

Mais, ô conseil infâme, ô profanes discours.

Tenus indignement des plus dignes amours

Dont jamais âme fut blessée; Quel excès de frayeur m'a su faire goûter

Cette abominable pensée, Que ce que je poursuis me peut assez coûter ?

D'où s'est coulée en moi cette lâche poison, D'oser impudemment faire comparaison

De mes épines à mes roses.

Moi de qui la fortune est si proche des cieux.

Que je vois sous moi toutes choses.

Et tout ce que je vois n'est qu'un point à mes yeux.

Non, non, servons Chrysanthe, et sans penser à moi, Pensons à l'adorer d'une aussi ferme foi

Que son empire est légitime ; Exposons-nous pour elle aux injures du sort ;

Et s'il faut être sa victime.

En un si beavt danger moquons-nous de la mort.

Ceux que l'opinion fait plaire aux vanités Font dessus leurs tombeaux graver des qualités

D'où à peine un Dieu seroit digne ; Moi, pour un monument et plus grand et plus beau.

Je ne veux rien que cette ligne :

<c L'exemple des amants est clos dans ce tombeau, i»

l88 POÉSIES DE MALHERBE.

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