II.— PIECES DONT LA DATE EST INCtlRTAlNE
CHANSON
JViEs yeux, vous m'êtes superflus :
Cette beauté qui m*est ravie Fut seule ma vue et ma vie ; je ne vois plus ni ne vis plus.
Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.
O qu'en ce triste éloignement, Où la nécessité me traîne, Les Dieux me témoignent de haine, Et m'affligent indignement !
Qui me croit absent, il a tort, Je ne le suis point, je suis mort.
Quelles flèches a la douleur Dont mon âme ne soit percée.
Et quelle tragique pensée N'est point en ma pâle couleur ?
Qui me croit absent il a tort; Je ne le suis point, je suis mort.
Certes, où l'on peut m'écouter.
J'ai des respects qui me font taire ;
l86 POésiES DE MALHERBE.
Mais en un réduit solitaire Quels regrets ne fais-je éclater?
Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.
§uelle funeste liberté e prennent mes pleurs et mes plaintes.
Quand je puis trouver à mes craintes Un séjour assez écarté ?
Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.
Si mes amis ont quelque soin De ma pitoyable aventure.
Qu'ils pensent à ma sépulture :
C'est tout ce de quoi j'ai besoin.
Qui me croit absent il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.
CHANSON
1^'est assez, mes désirs, qu'un aveugle penser Trop peu discrètement vous ait fait adresser
Au plus haut objet de la terre ; Quittez cette poursuite, et vous ressouvenez
Qu'on ne voit jamais le tonnerre Pardonner au dessein que vous entreprenez.
Quelque flatteur espoir qui vous tienne enchantés. Ne connoissez-vous pas qu'en ce que vous tentez
Toute raison vous désavoue , Et que vous allez faire un second Ixion,
Cloué là-bas sur une roue Pour avoir trop permis à son affection ?
Bornez- VOUS, croyez-moi, dans un juste compas, Et fuyez une mer qui ne s'irrite pas
Que le succès n'en soit funeste; Le calme jusqu'ici vous a trop assurés ;
Si quelque sagesse vous reste, Connoissez le péril, et vous en retirez.
Mais, ô conseil infâme, ô profanes discours.
Tenus indignement des plus dignes amours
Dont jamais âme fut blessée; Quel excès de frayeur m'a su faire goûter
Cette abominable pensée, Que ce que je poursuis me peut assez coûter ?
D'où s'est coulée en moi cette lâche poison, D'oser impudemment faire comparaison
De mes épines à mes roses.
Moi de qui la fortune est si proche des cieux.
Que je vois sous moi toutes choses.
Et tout ce que je vois n'est qu'un point à mes yeux.
Non, non, servons Chrysanthe, et sans penser à moi, Pensons à l'adorer d'une aussi ferme foi
Que son empire est légitime ; Exposons-nous pour elle aux injures du sort ;
Et s'il faut être sa victime.
En un si beavt danger moquons-nous de la mort.
Ceux que l'opinion fait plaire aux vanités Font dessus leurs tombeaux graver des qualités
D'où à peine un Dieu seroit digne ; Moi, pour un monument et plus grand et plus beau.
Je ne veux rien que cette ligne :
<c L'exemple des amants est clos dans ce tombeau, i»
l88 POÉSIES DE MALHERBE.