LES LARMES DE SAINT PIERRE
Imitées du Tansille.
AU ROI
V>E n'est pas en mes vers qu'une amante abusée Des appas enchanteurs d'un parjure Thésée, Après l'honneur ravi de sa pudicité, Laissée ingratement en un bord solitaire, Fait de tous les assauts que la rage peut faire Une fidèle preuve à l'infidélité*
Les ondes que j'épands d'une étemelle veine Dans un courage saint ont leur sainte fontaine ; Où l'amour de la terre et le soin de la chair Aux fragiles pensers ayant ouvert la porte, Une plus belle amour se rendit la plus forte. Et le fit repentir aussitôt que pécher.
Henri, de qui les yeux et Timage sacrée
Font un visage d'or à cette âge ferrée,
Ne refuse à mes vœux un favorable appui ;
Et si pour ton autel ce n'est chose assez grande,
Pense qu'il est si grand, qu'il n'auroit point d'offrande
S'il n'en recevoit point que d'égales à lui.
La foi qui fut au cœur d'où sortirent ces larmes Est le premier essai de tes premières armes , Pour qui tant d'ennemis à tes pieds abattus.
Pâles ombres d'enfer, poussière de la terre.
Ont connu ta fortune, et que l'art de la guerre A moins d'enseignements que tu n'as de vertus.
De son nom de rocher, conmie d'un bon augure. Un étemel état l'Eglise se figure , Et croit, par le destin de tes justes combats. Que ta main, relevant son épaule courbée.
Un jour, qui n'est pas loin, elle verra tombée La troupe qui l'assaut et la veut mettre bas.
Mais le coq à chanté pendant que je m'arrête A l'ombre des lauriers qui t'embrassent la tête. Et la source déjà, commençant à s'ouvrir, A lâché les ruisseaux qui font bruire leur trace. Entre tant de malheurs estimant une grâce Qu'un Monarque si grand les regarde courir.
Ce miracle d'amour, ce courage invincible.
Qui n'espéroit jamais une chose possible Que rien finît sa foi que le même trépas, De vaillant fait couard, de fidèle fait traître. Aux portes "de la peur abandonne son maître, Et jure impudemment qu'il ne le connoît pas.
A peine la parole avoit quitté sa bouche, Qu'un regret aussi prompt en son âme le touche. Et mesurant sa faute à la peine d'autrui, Voulant faire beaucoup, il ne peut davantage Que soupirer tout bas, et se mettre au visage Sur le feu de sa honte une cendre d'ennui.
Les arcs qui de plus près sa poitrine joignirent, Les traits qui plus avant dans le sein T atteignirent. Ce fut quand du Sauveur il se vit regardé ; Les yeux furent les arcs, les œillades les flèches Qui percèrent son âme, et remplirent de brèches Le rempart qu'il avoit si lâchement gardé.
Cet assaut, comparable à l'éclat d'une foudre. Pousse et jette d'un coup ses défenses en poudre, Ne laissant rien chez lui que le même penser D'un homme qui, tout nu de glaive et de courage. Voit de ses ennemis la menace et la rage, Qui le fer en la main le viennent offenser.
Ces beaux yeux souverains, qui traversent la terre Mieux que les yeux mortels ne traversent le verre. Et qui n'ont rien de clos à leur juste courroux. Entrent victorieux en son âme étonnée Comme dans une place au pillage donnée.
Et lui font recevoir plus de morts que de coups.
La mer a dans le sein moins de vagues courantes Qu'il n'a dans le cerveau de formes différentes. Et n'a rien toutefois qui le mette en repos; Car aux flots de la peur sa navire qui tremble Ne trouve point de port, et toujours il lui semble Que des yeux de son maître il entend ce propos :
6 POésiES DE MALHERBE.
<ic Eh bien, où maintenant est ce brave langage ? Cette roche de foi ? cet acier de courage?
Qu'est le feu de ton zèle au besoin devenu ?
Où sont tant de serments qui juroient une fable ? Comme tu fus menteur suis-je pas véritable, Et que t'ai-jc promis qui ne soit advenu?
« Toutes les cruautés de ces mains qui m'attachent. Le mépris efironté que ces bourreaux me crachent. Les preuves que je fais de leur impiété.
Pleines également de fureur et d'ordure, Ne me sont une pointe aux entrailles si dure Comme le souvenir de ta déloyauté.
ce Je sais bien qu'au danger les autres de ma suite Ont eu peur de la mort, et se sont mis en fuite ; Mais toi, que plus que tous j'aimai parfaitement, Pour rendre en me niant ton offense plus grande, Tu suis mes ennemis, t'assembles à leur bande. Et des maux qu'ils me font prends ton ébattement. y>
Le nombre est infini des paroles empreintes Que regarde l'Apôtre en ces lumières saintes ; Et celui seulement que sous une beauté Les feux d'un œil humain ont rendu tributaire Jugera sans mentir quel effet a pu faire Des rayons immortels l'immortelle clarté.
Il est bien assuré que l'angoisse qu'il porte
Ne s'emprisonne pas sous les clefs d'une porte ,
Et que de tous côtés elle suivra ses pas ;
Mais pour ce qu'il la voit dans les yeux de son maître,
Il se veut absenter, espérant que peut-être
Il la sentira moins en ne la voyant pas.
POésiBS DE liALHBRBB. 7
La place lui déplatt où la troupe maudite Son Seigneur attaché par outrage dépite ; Et craint tant de tomber en un autre foifaît, Qu'il estime déjà ses oreilles coupables D'entendre ce qui sort de leurs bouches damnables. Et ses yeux d'assister aux tourments qu'on lui fait.
n part, et la douleur qui d'un morne silence Entre les ennemis couvroit sa violence.
Comme il se voit dehors, a si peu de combats, Qu'il demande tout haut que le sort favorable Lui fasse rencontrer un ami secourable, Qui, touché de pitié, lui donne le trépas.
En ce piteux état il n'a rien de fidèle
Que sa main, qui le guide où l'orage l'appelle ;
Ses pieds comme ses yeux ont perdu la vigueur ;
Il a de tout conseil son âme dépourvue.
Et dit en soupirant que la nuit de sa vue
Ne l'empêche pas tant que la nuit de son cœur.
Sa vie, auparavant si chèrement gardée.
Lui semble trop longtemps ici-bas retardée ;
C'est elle qui le fâche et le fait consumer ;
Il la nomme parjure, il la nomme cruelle.
Et, toujours se plaignant que sa faute vient d'elle.
Il n'en veut faire compte, et ne la peut aimer.
€ Va, laisse-moi, dit-il, va, déloyale vie ; Si de te retenir autrefois j'eus envie.
Et si j'ai désiré que tu fusses chez moi.
Puisque tu m'as été si mauvaise compagne.
Ton infidèle foi maintenant je dédaigne, Quitte-moi : je te quitte, et ne veux .plus de toi.
dc Sont-ce tes beaux desseins,mensongère et méchante^ Qu'une seconde fois ta malice m'enchante, Et que, pour retarder une heure seulement La nuit déjà prochaine à ta courte journée.
Je demeure en danger que Tâme, qui est née Pour ne mourir jamais, meure éternellement ?
« Non, ne m'abuse plus d'une lâche pensée;
Le coup encore frais de ma chute passée
Me doit avoir appris à me tenir debout.
Et savoir discerner de la trêve la guerre.
Des richesses du ciel les fanges delà terre.
Et d'un bien qui s'envole un qui n^a point de bout.
« Si quelqu'un d'aventure en délices abonde , U se perd aussitôt et déloge du monde ;
eui te porte amitié, c'est à lui que tu nuis ;' eux qui te veulent mal sont ceux que tu conserves ; Tu vas à qui te fuit, et toujours le réserves A 80u£rir en vivant davantage d'ennuis.
ce On voit par ta rigueur tant de blondes jeunesses. Tant de riches grandeurs, tant d'heureuses vieillesses. En fuvant le trépas au trépas arriver ; Et celui qui, chétif, aux misères succombe.
Sans vouloir autre bien que le bien de la tombe. N'ayant qu'un jour à vivre, il ne peut l'achever.
« Que d'hommes fortunés en leur âge première. Trompés de l'inconstance à nos ans coutumièrc , Du depuis se sont vus eh étrange langueur.
Qui fussent morts contents, si le ciel amiable. Ne les abusant pas en son sein variable.
Au temps de leur repos eût coupé ta longueur!
POésiES DE MALHERBE. 9
€ Quiconque de plaisir a son âme assouvie, Plein d'honneur et de bien, non sujet à Tcnvie, Sans jamais en son aise un malaise éprouver, S'il demande à ses jours davantage de terme, Que fait-il, ignorant, qu'attendre de pied ferme De voir à son beau temps un orage arriver?
€ Et moi, si de mes jours l'importune durée Ne m'eût en vieillissant la cervelle empirée. Ne devois-je être sage, et me ressouvenir D'avoir vu la lumière aux aveugles rendue, Rebailler aux muets la parole perdue, Et faire dans les corps les âmes revenir?
c De ces faits non communs la merveille profonde, Qui par la main d'un seul étonnoit tout le monde. Et tant d'autres encor, me dévoient avertir Que si pour leur auteur j'endurois de l'outrage. Le même -qui les fit, en faisant davantage.
Quand on m'offenseroit me pouvoit garantir.
c Mais, troublé par les ans, j*ai souffert que la crainte, Loin encore du mal, ait découvert ma feinte ; Et, sortant promptement de mon sens et de moi, Ne me suis aperçu qu'un destin favorable M'offroit en ce danger un sujet honorable D'acquérir par ma perte un triomphe à ma foi.
c Que je porte d'envie à la troupe innocente De 4:eux qui, massacrés d'une main violente.
Virent dès le matin leur beau jour accourci ; Le fer qui les tua leur donna cette grâce. Que si de faire bien ils n'eurent pas l'espace, Ils n'eurent pas le temps de faire mal aussi.
lO POésiES DE MALHERBE.
<L De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde Alloit courre fortune aux orages du monde.
Et déjà pour voguer abandonnoit le bord, Quand Paguet d'un pirate arrêta leur voyage ; Mais leur sort fut si bon, que d'un même naufrage Ils se virent sous Ponde et se virent au port.
<c Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature Mêlant à leur blancheur Tincamate peinture Que tira de leur sein le couteau criminel, Devant que d'un hiver la tempête et l'orage A leur teint délicat pussent faire dommage.
S'en allèrent fleurir au printemps éternel.
<L Ces enfants bienheureux (créatures parfaites Sans l'imperfection de leurs bouches muettes) Ayant Dieu dans le cœur ne le purent louer.
Mais leur sang leur en fut un témoin véritable ; Et moi, pouvant parler, j'ai parlé, misérable. Pour lui fidrc vergogne et le désavouer.
<c Le peu qu'ils ont vécu leur fut grand avantage. Et le trop que je vis ne me fait que donmiage. Cruelle occasion du souci qui me nuit !
Quand j'avois de ma foi l'innocence première. Si la nuit de la mort m'eût privé de lumière. Je n'aurois pas la peur d'une immortelle nuit.
« Ce fut en ce troupeau que, venant à la guerre Pour combattre l'enfer et défendre la terre.
Le Sauveur inconnu sa grandeur abaissa ; Par eux il commença la première mêlée.
Et furent eux aussi que la rage aveuglée Du contraire parti les premiers ofi^ensa.
POésiES DE MALHERBE. II
€ Qm voudra se vanter avec eux se compare»
D'avoir reçu la mort par un glaive barbare.
Et d'être idlé soi-même au martyre s'offrir ; L'honneur leur appartient d'avoir ouvert la porte A quiconque osera, d'une âme belle et forte.
Pour vivre dans le ciel en la terre mourir.
€ O désirable fin de leurs peines passées !
Leurs pieds, qui n'ont jamais les ordures pressées.
Un superbe plancher des étoiles se font ;
Leur salaire payé les services précède;
Premier que d'avoir mal ils trouvent le remède, ~"
Et devant le combat ont les palmes au front*
€ Que d'applaudissements, de rumeur et de presses. Que de feux, que de jeux, que de traits de caresses. Quand là-haut en ce point on les vit arriver ! Et quel plaisir encore à leur courage tendre. Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre. Et pour leur Eure honneur les Anges se lever !
c Et vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses. De ces jeunes amours les mères amoureuses.
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez? Vous fichez leur repos, et vous rendez coupables. Ou de n'estimer pas leurs trépas honorables.
Ou de porter envie à leurs félicités.
« Le soir fut avancé de leurs belles journées ; Mais qu'eussent-ils gagné par un siècle d'années? Ou que leur advint-il en ce vite départ, Que laisser promptement une basse demeure.
Qui n'a rien que du mal, pour avoir de bonne heure Aux plaisirs étemels une étemelle part ?
« Si VOS yeux, pénétrant jusqu'aux choses futures. Vous pouvoient enseigner leurs belles aventures. Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs, Que vous ne voudriez pas pour l'empire du monde N'avoir eu dans le sein la racine féconde D'où naquit entre nous ce miracle de fleurs.
d Mais moi, puisque les lois me défendent l'outrage Qu'entre tant de langueurs me commande la rage, £t qu'il ne faut soi-même éteindre son flambeau, Que m'c8t-il demeuré pour conseil et pour armes. Que d'écouler ma vie en un fleuve de larmes, Et, la chassant de moi, l'envoyer au tombeau ?
<r Je sais bien que^ ma langue ayant commis l'oflense. Mon cœur incontinent en a fait pénitence.
Mais quoi ? si peu de cas ne me rend satisfait. Mon regret est si grand, et ma faute si grande, Qu'une mer éternelle à mes yeux je demande Pour pleurer à jamais le péché que j'ai fait. »
Pendant que le chétif en ce point se lamente. S'arrache les cheveux, se bat et se tourmente. En tant d'extrémités cruellement réduit, Il chemine toujours, mais, rôvant à sa peine. Sans donner à ses pas une rî^gle certaine.
Il erre vagabond où le pied le conduit.
A la fin, égaré (car la nuit qui le trouble Par les eaux de ses pleurs son ombrage redouble). Soit un cas d'aventure, ou que Dieu l'ait permis. Il arrive au jardin où la bouche du traître.
Profanant d'un baiser la bouche de son maître, Pour en priver les bons aux méchants l'a remis.
Comme un homme dolent, que le glaive contraire A privé de son fils et du titre de père.
Plaignant deçà delà son malheur advenu, S'il arrive en la place où s'est fait le dommage; L'ennui renouvelé plus rudement l'outrage En voyant le sujet à ses yeux revenu.
Le vieillard, qui n'attend une telle rencontre, Sitôt qu'au dépourvu sa fortune lui montre Le lieu qui fut témoin d'un si lâche méfait.
De nouvelles fureurs se déchire et s'entame, Et de tous les pensers qui travaillent son âme L'extrême cruauté plus cruelle se fiût.
Toutefois il n'a rien qu'une tristesse peinte. Ses ennuis sont des jeux, sonumgoisse une feinte. Son malheur un bonheur, et ses larmes un ris. Au prix de ce qu'il sent quand sa vlie abaissée Remarque les endroits où la terre pressée A des pieds du Sauveur les vestiges écrits.
C'est alors que ses cris en tonnerre s'éclatent. Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent, Et ses pleurs, qui tantôt descendoient mollement. Ressemblent un torrent qui des hautes montagnes Ravageant et noyant les voisines campagnes.
Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.
n y fiche ses yeux, il les baigne, ii les baise, U se couche dessus, et seroit à son aise S'il pouvoit avec eux à jamais s'attacher.
H demeure muet du respect qu'il leur porte ; Mais enfin la douleur, se rendant la plus forte. Lui fait encore un coup une plainte arracher.
I^ POésiES DE MALHERBE.
a Pas adorés de moi, quand par accoutumance Je n'aurois, comme j'ai, de vpus la connoissancc. Tant de perfections vous découvrent assez ; Vous avez une odeur des parfums d'Assyrie, Les autres ne l'ont pas, et la terre flétrie Est belle seulement où vous êtes passés.
«Beaux pas de ces seuls pieds que les astres connoissent, Comme ores à mes yeux vos marques apparoissent ! Telle autrefois de vous la merveille me prit, Quand déjà demi-clos sous la vague profonde.
Vous ayant appelés, vous affermîtes l'onde. Et m'assurant les pieds m'étonnâtes Tesprît.
« Mais, 6 de tant de biens indigne récompense !
O dessus les sablons inutile semence !
Une peur, ô Seigneur ! m'a séparé de toi ;
Et d'une âme semblable à la mienne parjure.
Tous ceux qui furent tiens, s'ils ne t'ont fait injure.
Ont laissé ta présence, et t'ont manqué de foi.
«. De douze, deux fois cinq, étonnés de courage.
Par une lâche fuite évitèrent l'orage.
Et tournèrent le dos quand tu fus assailli ;
L'autre, qui fut gagné d'une sale avarice,
Fit un prix de ta vie à l'injuste supplice.
Et l'autre en te niant plus que tous a failli.
ce C'est chose à mbn esprit impossible à comprendre. Et nul autre que toi ne me la peut apprendre. Comme a pu ta bonté nos outrages souffrir.
Et qu'attend plus de nous ta longue patience. Sinon qu'à l'homme ingrat la seule conscience Doive être le couteau qui le fasse mourir?
POésiES DE MALHERBE. I^
dc Toutefois tu sais tout, tu connois qui nous sommes. Tu vois quelle inconstance accompagne les hommes,. Faciles à fléchir quand il faut endurer.
Si j'ai fait comme un homme en faisant une offense,. Tu feras comme Dieu d'en laisser la vengeance, £t m'ôtcr un sujet de me désespérer.
€ Au moins si les regrets de ma faute avenue M*ont de ton amitié quelque part retenue, Pendant que je me trouve au milieu de tes pas, Désireux de l'honneur d'ime si belle tombe, Afin qu'en autre part ma dépouille ne tombe.
Puisque ma fin est près, ne la recule pas. »
En ces propos mourants ses complaintes se meurent. Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent. Pour le faire en langueur à jamais consumer.
Tandis la nuit s'en va, ses lumières s'éteignent. Et déjà devant lui les campagnes se peignent Du safran que le jour apporte de la mer.
L'aurore d'une main, en sortant de ses portes. Tient un vase de fleurs languissantes et mortes; Elle verse de l'autre une cruche de pleurs.
Et d'un voile tissu de vapeur et d'orage Couvrant ses cheveux d'or, découvre en son visage Tout ce qu'une âme sent de cruelles douleurs.
Le soleil, qui dédaigne une telle carrière.
Puisqu'il faut qu'il déloge, éloigne sa barrière ; Mais, comme un criminel qui chemine au trépas. Montrant que dans le cœur ce voyage le fâche. Il marche lentement, et désire qu'on sache Que si ce n'étoit force il ne le feroit pas.
l6 POESIES DE MALHERBE.
Ses yeux par un dépit en ce monde regardent ; Ses chevaux tantôt vont et tantôt se retardent, Eux-mêmes ignorants de la course qu'ils font ; Sa lumière pâlit, sa couronne se cache ; Aussi n*en veut-il pas, cependant qu'on attache A celui qui l'a fait des épines au front.
Au point-accoutumé les oiseaux qui sommeillent Apprêtés à chanter dans les bois se réveillent ; Mais, voyant ce matin des autres différent.
Remplis d'étonnement, ils ne daignent parottre, Et font à qui les voit ouvertement connoître De leur peine secrète un regret apparent.
Le jour est déjà grand, et la honte plus claire
De l'apôtre ennuyé l'avertit de se taire ;
Sa- parole se lasse, et le quitte au besoin ;
Il voit de tous côtés qu'il n'est vu de personne ;
Toutefois le remords que son âme lui donne
Témoigne assez le mal qui n*a point de témoin.
Aussi Thomme qui porte une âme belle et haute, Quand seul en une part il a fait une faute.
S'il n'a de jugement son esprit dépourvu, D rougit de lui-même, et combien qu'il ne sente Rien que le ciel présent et la terre présente. Pense qu'en se voyant tout le monde l'a vu.
POésiES DE MALHERBE. I7