‹ Poésies complètesChapitre 10 sur 40 · LE JEU · texte numérisé non relu

LE JEU

DANS des fauteuils fanés, des courtisanes vieilles, Pâles, le sourcil peint, l'œil câlin et fatal, Minaudant et faisant de leurs maigres oreilles Tomber un cliquetis de pierre et de métal;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre. Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre. Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs Sur des fronts ténébreux de poètes illustres Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs;

Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant. Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne. Je me vis accoudé, froid, muet, enviant.

Enviant de ces gens la passion tenace, De ces vieilles putains la funèbre gaieté. Et tous gaillardement trafiquant à ma face, L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté !

Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre homme

Courant avec ferveur à l'abîme béant.

Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme

La douleur à la mort et l'enfer au néant !

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